‹ Leçons sur les maladies du système nerveux (volume 3)Chapitre 115 sur 129 · Vanlair. — Revue de médecine · texte numérisé non relu

Vanlair. — Revue de médecine

phiquc, serait consécutive à un état de dénutrition des cellules ganglionnaires des cornes antérieures. Remarquez d'ailleurs que dans l'atrophie musculaire et progressive d'origine spinale, l'atrophie musculaire et l'impuissance motrice qui en dépend sont précédées par des tremblements fibrillaires qui agitent certains faisceaux des muscles voués à l'atrophie. Il est vrai que les contractions fibrillaires n'ont ni la ténacité ni l'extension des secousses qui existaient chez T...

D'ailleurs les allures insolites de l'affection de T... en font, je vous le répète, un cas spécial, qui ne peut être en aucune façon le point de départ d'une théorie générale des myoclonics.

Vanlair a émis une autre théorie spinale. Pour lui, « la cause intime du myoclonus réside dans une impressionnabilité excessive des cellules sensitives, développée ou tout au moins actionnée par des excitations périphériques ». Cette théorie, le médecin belge l'a étayée principalement sur des preuves d'ordre expérimental. Il observait un chien qui, à la suite d'une résection du nerf sciatique à droite et du nerf saphène vers le milieu de la cuisse — en même temps qu'il avait été amputé au-dessous du genou — présentait des spasmes rythmiques des membres antérieurs et postérieurs du côté opposé, de la queue et de la tôte, ainsi que des contractions cloniques de certains muscles de la face, notamment de ceux des lèvres.

L'éthérisation du sciatique lésé produisait une exagération de ces spasmes, tandis que la cocaïnisation du nerf déterminait l'effet inverse, la cessation du spasme. Or, l'éthérisation a pour conséquence d'accroître l'éréthismc réilexe, tandis que la cocaïnisation déprime la sensibilité périphérique.

M. Vanlair a vu un autre argument en faveur de sa thèse dans ce fait que, chez son chien, le spasme s'était déclaré dans le membre antérieur gauche, alors que la lésion causale occupait le membre postérieur droit. « Ce croisement, dit-il, se comprendrait assez mal dans l'hypothèse d'une altération des ganglions moteurs, tandis que le passage d'un côté à l'autre des fibres sensitives dans la longueur même de la moelle en fournit une explication plausible. »

Je veux bien admettre que, dans les cas de myoclonie, il existe une exagération de la réflectivité spinale, à laquelle participaient aussi bien les cellules sensitives que les cellules mo-

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trices. L'exagération des réflexes tendineux, qui a été observée à peu près constamment dans les cas de myoclonic, l'influence du froid qui a été citée non moins constamment comme ayant pour effet de réveiller et d'augmenter les spasmes myocloniques, prouvent suffisamment qu'il en est ainsi. Mais que de fois n'avons-nous pas l'occasion d'observer des sujets qui ont une exagération très prononcée de la réflectivité spinale et qui n'ont pas de spasmes myocloniques. Voire que des spasmes de cette nature ont été vus exceptionnellement chez des sujets qui avaient les réflexes tendineux diminués. Bref, il faut quelque chose de plus que cet élément spinal, quelque chose qui rende compte de cette exagération de la réflectivité. Or, la cause de celle-ci réside habituellement dans une lésion ou dans un trouble fonctionnel de la région corticale, qui est aujourd'hui connue pour être la région spasmogène par excellence,

Théorie corticale. — Pour ce qui me concerne, je me rallierais volontiers à la théorie qui assigne aux myoclonies une origine corticale ou sous-corticale. J'ai insisté, au cours de ces leçons, sur ce fait que les facultés intellectuelles et affectives des myocloniques sont rarement normales. Rappelez-vous, d'autre part, l'influence si marquée des causes morales sur le retour ou l'exagération des spasmes myocloniques. Je vous ai dit que la myoclonic a été observée en tant que maladie familiale et congénitale, associée à des attaques d'épilepsie, c'està-dire à des accidents convulsifs dont l'origine corticale est indiscutable. Je vous ai dit que d'autres fois elle était associée à des tremblements, à des mouvements d'athétose, à de l'hémi-anesthésie (Minkowski), c'est-à-dire à des manifestations dont l'origine corticale ou sous-corticale est à peu près certaine.

Je vous ferai remarquer, en outre, que les régions corticales et sous-corticales du cerveau sont les seules dont l'excitation soit connue pour produire des spasmes cloniques. L'origine corticale serait aussi de nature à nous expliquer la prédominance habituelle des spasmes myocloniques d'un côté ou leur unilatéralité observée dans certains cas.

Voilà les raisons qui, je vous le répète, me préviennent en faveur de l'origine corticale ou sous-corticale des myoclonies. Quant à préciser davantage mes idées sur le siège exact et la

nature du processus, je déclare franchement qu'il m'est impossible de le faire.

Avant de terminer cette leçon, je désire vous dire encore quelques mots de l'étiologie et du traitement des myoclonies.

Étiologie. — Dans un certain nombre de cas de myoclonic, et notamment dans le cas de paramyoclonus multiplex publié par Friedreich, la frayeur a été invoquée comme cause occasionnelle, déterminante du premier accès. Je ne puis que vous répéter mon opinion à ce sujet. La peur, même quand elle va jusqu'à la frayeur, est une circonstance étiologiquc banale. Quantité de gens y sont exposés journellement, sans contracter de maladies nerveuses. Pour produire ce résultat, il faut que la peur agisse sur un terrain prédisposé, sur un organisme plus ou moins dégénéré, dans lequel la maladie nerveuse sommeillant, en quelque sorte, à l'état latent, n'attend qu'une occasion favorable pour se réveiller.

L'association fréquente des myoclonies à des troubles qui ressortissent aux psychoses, le caractère familial que revêtait l'affection dans certains cas, sont des arguments péremptoires en faveur de cette conception étiologique. Soit dit en passant, dans son travail Friedreich admettait comme vraisemblable l'intervention d'une prédisposition névropathique.

Aussi est-il oiseux de discuter, comme l'ont fait certains auteurs, la question de savoir si le paramyoclonus multiplex et les myoclonies en général doivent être rattachées à l'hystérie et à la neurasthénie.

Pour moi, cette question est bien simple : les myoclonies ne sont pas des manifestations de l'hystérie ou de la neurasthénie. On les rencontre chez des sujets qui ne présentent aucun des stigmates vulgaires de la grande névrose. Je vous en ai donné la preuve sur des malades du service. De même, pour ce qu'on appelle la neurasthénie. Le paramyoclonus et les myoclonies en général peuvent coexister avec l'hystérie ou avec la neurasthénie chez un même sujet. Ce sont alors des manifestations ou des produits d'une tare commune, l'état de dégénérescence.

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Les autres causes qu'on a invoquées dans le développement des myoclonies, — pertes de sang, anémie, efforts brusques, trau- ?natismes, etc., — ont à mes yeux la même valeur que la frayeur. Ce sont des influences banales qui ne peuvent déterminer l'apparition des névroses que chez les sujets prédisposés.

Traitement. — Il n'y a pas de traitement du paramyoclonus et des myoclonies. Je veux dire par là que les spasmes myocloniques peuvent résister aux traitements qui paraissent les plus rationnels. D'autres fois, on voit les traitements les plus divers donner d^s résultats surprenants du jour au lendemain. Mais telle médication qui fera merveille chez un malade échouera chez un autre.

En première ligne, on a vanté la galvanisation des centres nerveux, puis la faradisation des muscles agités par le spasme myoclonique. J'ai vu pour ma part les bains statiques, la franklinisation exercer une influence salutaire sur les manifestations du paramyoclonus.

D'autres ont prôné le valérianate de zinc (Bechterew, Lœwenfeld), le fer, Y arsenic, les préparations de ?iickel (Sihestrmï), les injections sous-cutanées d'atropine (Venturi), les injections sous-cutanées d'ésérine (Francotte), le chloral (Unverricht). M. Vanlair, pour les raisons que je vous ai dites, compte beaucoup sur la cocaïne « administrée en injections à doses faibles ». La thèse toute récente de M. le docteur Marius Garnier est consacrée en partie à la défense de cette médication.

M'est avis que tous ces remèdes, quand ils sont efficaces, agissent surtout par voie de suggestion. N'oubliez pas ce que je vous ai dit de l'éventualité, toujours à prévoir, d'une récidive. N'oubliez pas surtout que les myoclonies sont autre chose que des syndromes énigmatiques; vous devez y voir de véritables stigmates de l'état de dégénérescence.

Sommaire. — Histoire d'un malade, P..., qui a fait une fugue de huit jours. Ses antécédents névropathiques héréditaires. Ses antécédents personnels : émotivité, idées d'accusation et de fuite, esprit aventureux, excès intellectuels.

Prodromes de la fugue. Définition de la fugue : acte impulsif, compliqué et bien coordonné, suivi d'amnésie.

I. Fugues épileptiques. — Exemples à l'appui, empruntés à Legrand du Saulle,

Charcot, etc.

II. Fugues hystériques. — Faits de Tissié, Charcot, J. Voisin, Proust, etc. Tendance à rapporter à l'hystérie la généralité des fugues et à les assimiler au

somnambulisme hystérique.

III. Fugues des dégénérés ou des psychasthéniques. — Exemples cliniques prouvant la réalité de cette catégorie de fugues.

Le malade que vous avez devant vous est un homme de trente ans, parfaitement raisonnable, intelligent et travailleur, qui a présenté, au mois de février dernier, un accident singulier. Sans raison, en apparence au milieu de la plus complète santé, il a perdu la conscience de ses actes. Il a quitté sa maison à Nancy; il a erré pendant huit jours, on ne sait où, et il s'est retrouvé, au bout de ce temps, à Bruxelles; il éprouvait- une stupéfaction que vous pouvez comprendre, car il ne savait où il était et ne pouvait retrouver aucun souvenir des huit jours précédents. C'est là un phénomène d'inconscience, ou plutôt d'amnésie, que l'on appelle ordinairement une fucjue. Ces manifestations pathologiques sont loin d'être bien connues; leur diagnostic et leur interprétation offrent bien des difficultés. C'est pourquoi nous devons profiter de l'occasion qui se présente et chercher à retirer de l'examen attentif de ce cas parti-

1. Leçon du 17 mai 1895, recueillie par M. le docteur Pierre Janet.

culier tous les renseignements qu'il contient sur le mécanisme des fugues, du délire ambulatoire. Examinons d'abord l'histoire de notre malade, décrivons les faits tels qu'ils se sont présentés, nous aurons ainsi sous les yeux les éléments du problème à résoudre. Il sera facile alors de résumer les principales études qui ont été faites sur ce problème et d'apprécier leur intérêt. Enfin, nous pourrons conclure, en appliquant ces diverses interprétations aux détails mêmes du fait qui a servi de point de départ à nos recherches.

Laissez-moi d'abord vous renseigner sur le passé de cet homme, que nous avons longuement étudié avec M. le docteur Pierre Janct, dont vous connaissez les importants travaux en psychologie appliquée à l'étude des maladies nerveuses.

Le père du malade est mort à l'âge de soixante et onze ans, sans avoir présenté d'autres maladies qu'une hernie et du rhumatisme chronique déformant; il était raisonnable, calme, froid; il ne buvait pas. Mais un détail de son passé mérite, au point de vue actuel, d'être relevé; dans sa jeunesse, il a été atteint de somnambulisme naturel. Gomme il était domestique, plusieurs fois il a été étonné en trouvant le matin que son ouvrage était déjà fait; il en fit la remarque; on le surveilla et on constata qu'il se levait la nuit pour travailler, puis il se recouchait. A son réveil, il ne se rappelait rien. Le même accident lui est arrivé pendant son séjour au régiment. Du côté paternel, nous ne relevons pas d'autres tares nerveuses.

La mère vit encore; elle se porte bien, quoiqu'elle soit affligée d'un goitre qui la gêne par son volume. D'une manière générale, on peut dire qu'elle est nonchalante, endormie, médiocrement intelligente, d'une paresse exagérée.

Le malade a un frère aîné qui est ivrogne et présente des signes évidents d'alcoolisme chronique. Il est intéressant de souligner, en passant, que ce frère du malade a présenté aussi du somnambulisme dans sa jeunesse. Un soir, il se levait de son lit tout endormi et se sauvait dans l'escalier en emportant son oreiller sous son bras. On le rejoignit et on le réveilla sans qu'il pût expliquer cette conduite bizarre. Une sœur, âgée de

dix-neuf ans, se porte bien. Une autre sœur a eu des convulsions dans son enfance; elle est restée aveugle. Elle est morte tuberculeuse à l'âge de dix-sept ans.

Notre malade P... a eu une enfance normale; aucun retard dans son évolution; pas de convulsions. Il est resté petit jusqu'à l'âge de quatorze à quinze ans; à partir de cette époque, il s'est développé très rapidement. Très impressionnable, d'une émotivité exagérée, il eut, vers l'âge de seize ans, une violente eolère qui a déterminé une sorte de crise de nerfs. Il est intéressant de remarquer, en passant, que cette colère s'est produite à la suite d'une accusation portée contre lui. A cette époque, il était clerc d'huissier, et il fut accusé, injustement, d'avoir volé; son indignation fut si grande qu'il cria, tempêta, insulta tout le monde, déchira des pièces dans l'étude. Pendant plusieurs heures, il fut comme un homme ivre et il éprouva, à la suite de cette scène, de violents maux de tête, que d'ailleurs il ressentait assez fréquemment.

Son caractère émotif est encore très accusé par le détail suivant : à dix-sept ans, il quitta la Lorraine annexée pour ne pas être soldat allemand, et ce départ l'impressionna beaucoup. Pendant longtemps, il eut, la nuit, des terreurs; il rêvait qu'il était suivi par un gendarme allemand qui X arrêtait et le ramenait de force. Ce rêve se présente encore maintenant quelquefois; il importe de le noter en passant, parce qu'il a également rapport aux idées d'accusation et de fuite qui, comme je vous le dirai tout à l'heure, ont joué un grand rôle dans le délire de notre malade.

P... arriva à Paris sans position, mais avec une forte dose d'esprit aventureux. A dix-sept ans, il s'engagea et partit pour l'Amérique du Sud, avec la mission Grevaux. Une blessure qu'il reçut à la jambe, dès le début du voyage, le mit dans l'impossibilité de continuer et le sauva du massacre. Soigné à Buenos-Ayres, il fut rapatrié aussitôt guéri.

Mais il ne resta pas longtemps en France; bientôt il fut adjoint à la mission de M. de Brazza et partit pour le Gabon. Dans cette expédition qui dura près de deux ans, et pendant laquelle il recueillit une quantité de notes extrêmement intéressantes, il eut à souffrir toutes sortes de maux : il eut la gale, il eut aux jambes ces ulcères tenaces que dans le pays on

appelle « craw-craw », il eut surtout des accès de fièvre paludéenne très graves. Ces lièvres ont pris, fréquemment, chez lui, une forme nerveuse; elles se compliquaient d'accidents délirants qui, souvent, duraient plusieurs jours; en même temps, il s'évanouissait à propos de rien. Pendant une huitaine de jours environ, il souffrit beaucoup de la tête; il lui était impossible de travailler, de lire. Il lui fallait rester constamment couché, car dès qu'il se mettait sur son séant il perdait connaissance. A son retour en France, en 1886, à l'âge de vingt-deux ans, il eut des accès de fièvre intermittente encore plus fréquents que lorsqu'il était au Gabon. Ces accès, au début, revenaient tous les huit jours; plus tard, ils furent quotidiens. Six mois après son retour en France, il était complètement guéri.

A l'âge de vingt-quatre ans, P... s'est marié une première fois avec une femme qu'il aimait beaucoup; mais il eut le malheur de la perdre quelques mois après son mariage. Désespéré par ce malheur, il voulut se réengager dans la légion étrangère. Ses parents eurent de la peine à le dissuader de ce projet. On le fit entrer clans les bureaux de la Compagnie de l'Est, et on l'amena à se remarier à l'âge de vingt-six ans. Ce second ménage fut des plus calmes, des plus heureux. P... a une fillette de quatre ans qu'il aime beaucoup, et sa femme, actuellement, est enceinte de cinq mois. Sa position pécuniaire est modeste, mais sûre. Il est estimé de ses chefs et allait obtenir un avancement assez important; aussi n'avait-il aucune raison d'inquiétude, aucun désir, si petit qu'il soit, de quitter son ménage.

Je dois encore vous faire remarquer que, dans ces dernières années, P... s'est livré à de véritables excès de travail intellectuel. Outre son travail habituel d'employé à la gare de Nancy, travail qu'il accomplissait consciencieusement, il s'était imposé deux besognes supplémentaires. D'un côté, comme il était comptable, il s'était chargé des comptes d'une maison en liquidation, et il lui arrivait de travailler à ces calculs jusqu'à deux heures du matin. D'un autre côté, il entreprit de mettre au net et de publier les notes qu'il avait recueillies dans son voyage au Gabon. Cette étude sur les ressources, la flore, la faune du Gabon, sur la comparaison de nos relations commer-

ciales dans ce pays en 1886 avec les relations actuelles, fut bien accueillie par la Société de géographie, et publiée en partie dans ses Bulletins avant de paraître en volume. Ce sont des études fort intéressantes, non seulement pleines d'observations, mais bien composées et bien écrites. Ce détail n'est pas sans importance, car il nous permet d'apprécier l'intelligence et le travail du malade.

Depuis quelques mois, en particulier depuis le mois de janvier 1895, P... éprouvait un certain nombre de troubles nerveux qu'il mit sur le compte de son excès de travail intellectuel : c'est là une interprétation que nous aurons à discuter. 11 a d'abord éprouvé des insomnies fatigantes, des maux de tête, des sentiments de lassitude, des crampes et des secousses dans les membres, quelques troubles légers de la vue, tels que mouches volantes; enfin, il constata surtout une diminution considérable de l'aptitude au travail. Le malade s'étonnait de ne plus calculer aussi facilement, d'être très distrait, de perdre la mémoire, etc. Son état d'émotivité — qui constitue pour ainsi dire sa manière d'être normale — augmenta encore ; ainsi il s'évanouit un jour lorsque l'on racontait devant lui le premier accouchement de sa femme. Ces troubles ne l'inquiétaient pas autrement, lorsque survint l'accident qui l'amena à la Salpêtrière.

Le dimanche, 3 février dernier, il se trouvait seul dans sa maison, à Nancy, sa femme étant partie la veille pour un voyage à Paris. Il était d'ailleurs sans occupation, car il venait de remettre un manuscrit important de ses récits sur le Gabon à un membre de la Société de géographie ; celui-ci ne devait le lui rendre que dans quelques jours, avec ses observations. Ne sachant que faire de son temps, et d'ailleurs bien portant en apparence, il se rend au café de la Mcurthe, à Nancy, café qui est situé à une petite distance de son habitation. Il venait d'achever de prendre un café, quand il rencontre des amis; il prend avec eux deux bocks. Il accompagne ses amis à la gare; là, il s'aperçoit qu'il a oublié de payer ses consommations, ce qui le ramène au café. Il rencontre alors

une personne qui l'invite à faire le quatrième dans une partie de billard ; n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, il accepta. Je vous rappelle ces détails pour vous montrer avec quelle précision P.. . raconte les incidents de cette journée; il garde aussi un souvenir complet de cette partie de billard ; il sait qu'il a gagné une partie; puis, qu'ayant vu venir un garçon de caisse de son bureau, il l'a engagé à jouer avec eux ; il sait enfin que, pendant cette partie, il a encore bu deux bocks. Avant de sortir, il convient avec le garçon de caisse, qui a joué avec lui et qui habite tout près de son appartement, qu'il va descendre dîner avec lui.

Quand il va quitter le café, le patron le rappelle pour lui offrir un verre d'un vermouth qu'il vient de recevoir ; il accepte, mais à la condition de n'en boire qu'un demi-verre. P... a donc bu, dans l'après-midi, un café, quatre bocks et un demi-verre de vermouth. Ce n'est évidemment pas énorme, mais cela contraste avec sa sobriété habituelle.

Cependant, il sort de la salle sans ressentir aucun trouble et, quoique le froid très vif du dehors l'impressionne un peu au sortir d'une salle très chauffée, il marche tranquillement dans la rue Stanislas pour rentrer chez lui et pour dîner avec son voisin. Il importe de vous faire remarquer encore que tous les souvenirs de la séance du café et de la sortie de cet établissement sont absolument précis, dans leurs moindres détails. Pour rentrer chez lui, il s'engage sur le pont Stanislas, pont placé sur la voie du chemin de fer et qui n'est pas à cent cinquante mètres de son habitation, ainsi que vous pouvez le voir d'après ce petit dessin que P... a tracé sur notre demande. Arrivé au milieu du pont, il ressent une vive douleur dans la tête : il lui semblait que celle-ci était comme serrée circulairement et comme écrasée. Cette douleur, il s'en souvient très nettement ; mais ce qui s'est passé ensuite, il n'en sait plus rien, absolument rien.

Quand il a repris conscience, ou du moins quand il reprend ta suite de ses souvenirs, il était couché dans la neige, au milieu d'une campagne, le long d'un petit ruisseau. Il s'est relevé et s'est senti tout courbaturé; il souffrait de la tête et de l'estomac.

Il faisait nuit et il ne savait pas le moins du monde où il

était. Une ligne de tramway, qu'il a rencontrée en cherchant à s'orienter, devint son guide. En la suivant, il parvint jusqu'à un grand bâtiment qui était la gare du Midi à Bruxelles! Il était onze heures du soir, et la date qu'il lut sur un journal lui indiqua le mardi 12 février.

En un mot, il se souvenait d'avoir traversé le pont Stanislas à Nancy, pour rentrer chez lui, le dimanche 4 février, et, sans savoir comment, il se trouvait à la gare de Bruxelles, le mardi 12 février. Il n'avait aucun souvenir des pays traversés, ni de la façon dont il avait vécu les jours intermédiaires. L'oubli s'étendait, exactement, sur huit jours et quatre heures.

Telle est l'histoire de notre malade. En somme, il a présenté cet ensemble de phénomènes que l'on désigne le plus communément, en neuropathologie, sous le nom de fugue, (Yaulomatisme ambulatoire .

Il importe d'abord, avant d'aller plus loin et pour ne pas nous égarer, de [bien préciser ce que l'on entend par ce mot fugue. Il faut surtout, au [point de vue clinique, le distinguer des faits analogues, mais différents, et le rapprocher, au contraire, des phénomènes comparables. Ainsi seulement, nous pourrons nous orienter pour comprendre le cas de P... En un mot, après avoir résumé l'observation du malade, posons nettement le problème qu'elle soulève.

La fugue n'est pas uniquement un fait d'amnésie, ou une conséquence decelie-ci, car, dans l'amnésie localisée rétrograde, par exemple dans celle qui est consécutive à un traumatisme, les faits de la période oubliée sont des faits quelconques, ne différant en rien des actes ordinaires du malade, tandis que, dans le cas particulier, les actes qui se sont produits pendant la fugue sont tout spéciaux ; comme je vous le montrerai.

La fugue est-elle caractérisée par l'action, par l'acte, qui lui donne son nom, en un mot par la fuite? Il est évident que non; la marche en elle-même, en tant que marche, ne caractérise pas un phénomène psychologique. C'est ainsi, par exem-

pie, que certains des faits rapportés par M. Tissié1, dans sa thèse très intéressante sur les aliénés voyageurs, diffèrent du tout au tout de celui que nous étudions. Des aliénés, en effet, qui parcourent le monde pour prêcher leurs idées ou pour fuir leurs persécuteurs, ne font pas des fugues proprement dites. L'impulsion à marcher, tant qu'elle est consciente, surtout tant qu'elle est raisonnée, est une impulsion comme les autres, et il faut la rapprocher des impulsions et des obsessions ordinaires, dont j'ai pu, dans une leçon du mardi, vous présenter de remarquables exemples.

Qu'est-ce donc qui caractérise la fugue au point de vue clinique? C'est la réunion,1 l'association de certains symptômes cardinaux dont les plus importants paraissent être au nombre de trois.

La fugue comprend :

1° Une impulsion irrésistible à accomplir un acte ; dans le cas de P..., c'est l'acte de marcher, de voyager; mais ce pourrait être un acte quelconque.

2° Cet acte est accompli dune manière intelligente, régulière, sans violence ; en un mot, les mouvements sont coordonnés et en harmonie avec les circonstances extérieures. Le malade ne tombe pas; il ne se heurte pas aux obstacles, bien plus, il paye ses billets de chemin de fer, etc. ;

3° A la fin de l'action impulsive, il y a oubli complet de toute la période qui a été remplie par cette action. En un mot, la fugue est un acte impulsif, compliqué et bien coordonné, suivi d'amnésie. Ce sont des faits de ce genre que nous devons expliquer.

Cette définition, que je crois rigoureusement exacte, limite singulièrement notre sujet et précise le problème, car je n'ai pas, et vous le comprenez maintenant sans peine, à rapprocher du cas de P... tous les cas d'amnésie ou d'impulsion. Je dois, au point de vue clinique, étudier seulement ceux qui présentent exactement les caractères précédents, et ils sont en petit nombre, comme vous allez le voir.

Des phénomènes analogues, et évidemment comparables aux fugues, ont été constatés depuis fort longtemps chez les

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