‹ Leçons sur les maladies du système nerveux (volume 3)Chapitre 119 sur 129 · Legrand du Saulle. — Loc. cit., p. lit · texte numérisé non relu

Legrand du Saulle. — Loc. cit., p. lit

3. Charcot. — Leçons du mardi, t. I, p. 112, et t. II, p. 313 et 372.

mal à la tête. Au lieu de monter chez son client, il s'en va près du Mont-Valérien. Il passe la Seine sur le pont de Saint-Cloud, et il finit par se réveiller place de la Concorde. Les actes ont été impulsifs, mais il en conserve un souvenir vague. Ce souvenir diminue aux accès suivants. Le voici, une autre fois, qui part pour faire des courses à Paris, dans le quartier du Marais. Il s'en va passer près de Meaux, commande un déjeuner qu'il ne mange pas, revient aux environs de Paris, et iinit par se réveiller sous le pont d'Asnières. Une autre fois, il va voir la tour Eiffel, dont on commence la construction; puis il ne sait plus ce qui s'est passé à partir du moment où il s'est trouvé au pied de cette tour. Il se réveille dans la Seine, il s'était jeté dans ce fleuve du haut du pont de Bercy. Enfin, un an plus tard, le voici qui perd conscience rue Mazagran, à Paris. Il revient à lui à Brest, dix jours après, n'ayant aucun souvenir d'un pareil voyage.

Toutes ces aventures sont analysées avec' détails par Charcot, qui insiste surtout sur l'absence de tout symptôme comitial, sur le calme du sujet pendant son voyage, sur la coordination compliquée des actes, en rapport avec les circonstances extérieures. Gharcot, dans ses leçons, insiste, à plusieurs reprises, sur un fait essentiel, c'est que rien de tout ce qui s'est passé ne rappelle l'absence comitiale vulgaire.

Il conclut, cependant, par analogie avec les faits précédents, <( que l'affection dont M... est atteint est un automatisme ambulatoire de nature épilep tique ». Charcot, en discutant le cas de son malade, mettait bien en relief toute la difficulté du diagnostic, en insistant sur les autres formes et les autres interprétations possibles de la fugue. [Mais, dans le cas actuel, il se base sur un fait, dont l'importance est évidemment très grande : je veux dire l'action du traitement bromure. Gharcot avait soumis ce malade à la médication bromurée, et, pendant la période qu'il avait pu observer, il avait noté une certaine diminution dans le nombre et dans la durée des fugues, aussi fit-il de l'affection de M... une épilepsie sans symptômes grossiers, une variété de l'épilepsie larvée.

La suite de cette observation célèbre se trouve dans une thèse intéressante, celle de M. G. Sous1. Une partie de l'obser-

1. Sous. — De l'automatisme comitial ambulatoire. Th. Paris, 1890.

vation consécutive à la dernière leçon de Gharcot a été communiquée par M. Dutil, la dernière partie a été recueillie par l'auteur lui-même auprès des parents du malade. Dans cette nouvelle observation, nous relevons trois grandes fugues en 1890, au moment où le malade continuait et même augmentait spontanément le traitement bromure. La dernière fugue a eu lieu le 30 juin 1890 ; le malade a pris congé de sa mère qui raccompagnait près de la Madeleine, et depuis, dit M. Sous, malgré les recherches de la police on n'a plus entendu parler de lui. Ajoutons enfin que, d'après les renseignements de M. Sous, le malade, très émotif, était vivement affecté par un reproche et qu'il ne partait pas sans raison, mais qu'il avait sa fugue le lendemain du jour où il avait reçu de sa mère ou d'une autre personne de vives remontrances. Ces détails nouveaux ne sont pas sans intérêt, et ils justifient toutes les réserves que Gharcot avait eu soin de mettre à son diagnostic.

D'autres observations sont interprétées par le maître d'une manière analogue. Gharcot rappelle à ce propos un fait signalé par Motet1; il considère, dans ces cas, l'accident comme étant encore un cas d'épilepsie tardive, un véritable équivalent psychique de l'accès épileptique. En un mot, toute une série de fugues : les unes, très voisines de l'accès comitial, les autres, de plus en plus éloignées, ont été interprétées de la même manière et rattachées à l'épilepsie.

A peu près à la même époque, d'autres observateurs étudiaient des fugues qui se produisaient dans de tout autres circonstances. Je vous en ai déjà parlé; mais il est nécessaire que j'y revienne avec quelques détails. Je veux parler du travail de M. le docteur Tissié (de Bordeaux). Celui-ci, dans une thèse remarquable : « Sur les aliénés voyageurs », décrit les fugues bien caractéristiques d'un malade, Albert X... Cette observation très précise est tout à fait démonstrative; la fugue, en ellemême, est parfaitement analysée.

1. Motet. — Fugues de quatre et dix jours, etc., Annales méd. psychol., 1886? p. 128.

Jusqu'à présent, en effet, nous ignorons, à peu près autant que les malades, ce qui s'est passé pendant leurs fugues. Nous ne connaissons que les caractères en quelque sorte extérieurs du phénomène ; nous ignorons les motifs qui ont fait agir le malade, les pensées qu'il a eues pendant son voyage. Le malade de M. Tissié, à tout instant, sans rime ni raison, abandonne son travail, sa famille ; il part à pied, parcourt toutes les grandes routes de France, et se réveille stupéfait, ahuri, soit en plein champ, soit dans un hôpital, ou une prison, où l'ont amené les péripéties inconnues de son voyage. Il n'a aucun souvenir de ses expéditions et se désole de semblables folies. Jusqu'ici tout paraît identique aux fugues précédentes. Mais quand le malade est de retour à l'hôpital de Bordeaux, on put, par des manœuvres très faciles, le plonger dans le sommeil hypnotique, et tout changea d'aspect. On retrouve alors non seulement le souvenir, mais l'explication de la fugue1. Le malade, mis en somnambulisme, raconte très bien que pendant la journée qui a précédé son départ, il a entendu parler d'un pays ou d'une ville avoir; qu'il en a rêvé la nuit suivante, et qu'il est parti, dès le matin, poussé par son rêve pour voir le pays. Il se remémore son voyage, le rêve qui le poussait, etc. Bien mieux, si l'on se trouve près du malade quand il commence à rêver, on peut, en l'endormant, modifier le sens du rêve qui commence à se développer, et arrêter la fugue qui allait se produire.

Ce malade est-il épileptique? En aucune manière, répond fort justement M. Tissié. Il a tous les stigmates de l'hystérie. Et j'ajoute que le récit d'un sommeil hypnotique de ce genre, cette mémoire alternante, cette suggestibilité me suffisent pour affirmer qu'évidemment ce malad^ était un hystérique. La fugue, dans le cas particulier, se rattache donc nettement à une autre maladie : c'est la fugue de nature hijstérique. Des cas de ce genre se trouvent signalés, mais non décrits, par les anciens magnétiseurs. La description de M. Tissié, par contre, est la plus nette, la plus médicale. Il désigne ces malades sous le nom de « captivés ». Ce nom ne nous semble pas bien utile, car il s'agit, dans ces cas, à n'en pas douter, d'un acte sug-

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