CHARCOT CONSIDÉRÉ COMME MÉDECIN ET SURTOUT COMME NEUROPATHOLOGISTE
(Suite)
Hystérie
Sommaire. — Hystérie. — Premiers travaux de Charcot sur l'hystérie. — Comment Charcot fut amené à faire de l'hystérie l'objet de prédilection de ses recherches.
— Il montre que la grande hystérie diffère essentiellement de l'épilepsie franche.
— Il formule les lois qui président à l'évolution des attaques de la grande hystérie, et il nous donne une description magistrale des quatre périodes de l'attaque. — Il nous fait connaître la valeur diagnostique des manifestations interparoxystiques, notamment des anesthésies. — Ses recherches sur l'hypcresthésie ovarienne. — Charcot envisagé comme thérapeutiste, à propos du traitement de l'hystérie. — Métallothérapie et transfert.
Messieurs,
Je viens de vous exposer, dans ma précédente leçon, la première phase de l'existence médicale de Charcot. Toute cette première phase s'est déroulée sur le terrain de l'organicisme. Tous les travaux que le maître a produits pendant cette première période sont des déductions de la méthode anatomoclinique.
Est-ce à dire que Charcot, en lequel on a trop exalté l'anatomo-pathologiste au détriment du clinicien et du penseur, ne jura que par l'organicisme? Certes non, et personne plus que lui n'a contribué à mieux nous faire connaître un groupe de maladies qui échappent aux investigations de l'anatomie patho-
logique : je veux parler des névroses. Gela s'applique surtout à la névrose par excellence, à l'hystérie.
Dès 1872, à une époque où la question des localisations le préoccupait déjà à un très haut degré, il exposait dans ses leçons les résultats de ses recherches sur Yischurie hystérique avec vomissements supplémentaires, dont il démontrait l'existence en dehors de toute simulation, sur Y hémianesthésie hystérique, sur la contracture permanente de même nature, sur les effets de la compression de P ovaire chez les hystériques, sur les relations du traumatisme avec les manifestations de l 'hystérie locale; autant de sujets sur lesquels j'aurai à revenir. Mais pendant les premières années qui ont suivi, l'étude systématique de la grande névrose devait s'effacer, cela se conçoit, devant celle des localisations cérébro-spinales. Elle fut cependant reprise par Charcot, avant le terme de la première phase que je viens de vous exposer.
L'année 1878 marque, en quelque sorte, le début d'une phase nouvelle dans l'évolution de l'œuvre de Charcot.
A partir de cette date, l'étude de Y hystérie, et bientôt celle de Y hypnotisme, deux états pathologiques dont il nous a révélé l'étroite parenté, vont devenir ses objets de prédilection.
A quelle cause attribuer l'évolution qui se fît presque soudain dans son esprit?
Ii y a lieu de rappeler, à ce propos, que jusqu'alors l'activité créatrice de Charcot et sa tendance à la systématisation s'étaient surtout exercées sur le terrain de l'organicisme, ainsi que je vous le disais à l'instant : trouver le siège exact de la lésion qui correspond à un trouble fonctionnel, à un symptôme nettement spécifié sur le terrain de la clinique, telle avait été jusqu'alors la préoccupation dominante de Charcot. C'est de cette préoccupation qu'était issue la méthode anatomo-clinique ; je vous ai dit comment s'est affirmée la supériorité de cette méthode d'investigation, pour la solution des problèmes qui ressortissent à la pathologie humaine. Or il vint un moment où la méthode anatomo-clinique appliquée à l'étude des affections nerveuses dut lui apparaître comme ayant fourni, au moins pour un
temps, le meilleur de ce qu'elle pouvait donner. Je m'explique :
On possédait depuis longtemps la notion des affections nerveuses sine materià, des névroses dans le sens strict du mot. Mais ce que l'on ne savait pas, ce que l'emploi persévérant de la méthode anatomo-clinique nous a indirectement appris, c'est que tous les symptômes qui traduisent des lésions des centres nerveux, et presque toutes les associations de ces symptômes, en d'autres termes presque toutes les maladies nerveuses à déterminations organiques connues, peuvent se rencontrer chez des sujets à l'autopsie desquels il nous est impossible, avec nos moyens actuels d'investigation, de découvrir une altération de structure de l'encéphale ou de la moelle. Serons-nous plus heureux lorsque l'histologie aura perfectionné ses moyens de recherches? Je l'ignore pour ma part. Ce qu'il importe de dire ici, c'est que Charcot ne se contenta point de constater cette impuissance relative de la méthode anatomo-clinique. Il chercha et il eut le grand mérite de découvrir le lien commun de ces états pathologiques sine materid, symptômes isolés ou associations de symptômes imitant les traits cliniques de véritables maladies. Il eut le grand mérite de démontrer que, dans ces cas-là, presque toujours l'hystérie était en cause.
Une voie nouvelle s'ouvrait ainsi à son activité.
Après la publication du livre de Briquet (1859), il semblait que tout fût dit sur les manifestations bruyantes de l'hystérie convulsive, sur les attaques de grajide hystérie et sur leurs relations avec l'épilepsie. Sans doute Briquet, à la suite de Tissot, de Dubois (d'Amiens), de Sandras, avait affirmé que l'hystérie à attaques mixtes, dont les paroxysmes convulsifs tiennent à la fois de l'hystérie vulgaire et de l'épilepsie, « n'était qu'une forme particulière de l'hystérie » ; « ce n'est que de l'hystérie très intense, écrivait ce judicieux observateur; le pronostic ne s'en trouve pas essentiellement modifié ».
Il appartenait à Charcot de faire disparaître des cadres de la pathologie cette espèce mixte, cet hybride, qu'on a désigné longtemps sous le nom à'hystéro-épilepsie, et que l'on se représentait comme étant composé mi-partie d'hystérie et d'épilepsie. L'épilepsie n'est là que dans la forme extérieure; elle n'est pas dans le fond des choses; telle est la démonstration que fit Charcot dès 1868, dans une de ses leçons delà Salpêtrière, pu-
bliées en 1873. On trouve dans cette leçon tous les éléments du diagnostic différentiel entre les attaques convulsives de cette grande hystérie (hystéro-épilepsie) et les attaques d'épilepsie franche. On y trouve signalées déjà les différences qu'on observe dans la marche de la température centrale pendant les attaques d'épilepsie; on y trouve aussi des indications delà plus haute valeur sur la différence du pronostic dans l'état de mal hystérique et dans l'état de mal épileptique.
Mais on y trouve quelque chose de plus : l'ébauche de la loi qui règle l'évolution de l'attaque de grande hystérie.
Jusqu'alors, on vivait sur le dogme de l'irrégularité des manifestations de l'hystérie. Sydcnham avait défini cette névrose un véritable Protée, qui se manifeste sous des couleurs aussi changeantes qu'un caméléon.
Cette manière de comprendre les choses a prévalu jusque dans ces derniers temps.
Cependant Briquet, après avoir constaté que « tous les auteurs s'accordent à considérer les affections hystériques comme le type de l'irrégularité, de la fantaisie, de l'imprévu, comme n'étant gouvernées par aucune loi, par aucune règle, et comme n'étant liées entre elles par aucune théorie sérieuse », taxait de complètement erronée la théorie antique de l'hystérie, qui représentait cette maladie comme « une affection composée de phénomènes incohérents, une sorte de to ôetov, dont on ne pouvait se rendre raison ». En se fondant sur ses recherches personnelles, il croyait avoir trouvé que l'hystérie « constituait une affection dont il était très facile de comprendre la nature, dont tous les symptômes avaient leurs analogues dans l'état physiologique et n'avaient de bizarre que l'apparence; qui obéissait à des lois qu on pouvait déterminer. »
A la vérité, les descriptions que nous a laissées Briquet des manifestations diverses de l'hystérie sont admirables de justesse et de vérité ; elles dénotent un talent d'observation, auquel Ch'arcot ne s'est pas fait faute de rendre hommage. Mais c'est en vain qu'on chercherait dans son remarquable traité, les lois dont il était question à l'instant. Ces lois, il appartenait au
chef de l'école de la Salpêtrière de les formuler en termes précis, avec cette netteté qui est un des caractères de son œuvre.
Pour ce qui concerne notamment les attaques de la grande hystérie, c'est d'après la description qu'en avait tracée Briquet que Gharcot, pour la première fois, nous donna l'analyse de ce drame pathologique. Il lui distinguait quatre actes, quatre phases qui se succèdent dans un ordre déterminé, susceptibles de variantes individuelles, sur lesquelles Gharcot insistait déjà à cette époque.
Pénétré de l'idée que rien n'est livré au hasard, même lorsqu'il s'agit d'hystérie, il s'est efforcé de montrer — je cite ses propres termes — que les symptômes en apparence si désordonnés, si variables d'une attaque, sont soumis à une règle; qu'ils peuvent être classés par groupes, et que ces différents groupes de symptômes constituent autant de périodes qui apparaissent et se succèdent dans un ordre toujours le môme.
A quelque temps de là, il fit faire par un de ses plus distingués élèves, M. P. Hicher, une étude magistrale des quatre périodes de l'attaque de grande hystérie, étude dont la valeur scientifique était rehaussée par les qualités artistiques de l'auteur.
L'ébauche ayant pris corps, Gharcot avait donné, aux quatre périodes de la grande attaque, des noms imagés, bien faits pour caractériser leur expression symptomatique : période épileptoïde; période des contorsions et des grands mouvements ; période des attitudes passionnelles; période du délire.
Son élève P. Richer a étudié dans leurs moindres détails ces quatre périodes, et les représentations objectives qu'il nous a données des multiples épisodes de la grande attaque d'hystérie passent, à juste titre, pour des œuvres d'art.
Mais ce que je tiens surtout à faire ressortir, c'est que les études cliniques sur la grande hystérie, inspirées par Gharcot, faites sous sa direction, et dont les éléments ont été puisés dans le service de ce maître, constituent le travail le plus complet qui ait paru sur les manifestations paroxystiques de la grande névrose.
Le même jugement et les mêmes appréciations peuvent s'appliquer à l'ouvrage plus récent de M. Gille de la Tourette, pour ce qui concerne l'étude des manifestations interparoxystiques de l'hystérie. C'est en parcourant ce livre, si bien conçu et si bien documenté, qu'il vous sera facile de vous rendre un compte exact de la part considérable qui revient à Charcot, dans l'avancement de notre connaissance des manifestations silencieuses de la névrose. En cette matière encore, il semble qu'il y eût peu à innover, si on compare la description qu'a donnée Briquet de ces symptômes avec ce que nous en savons de nos jours. Pour ne parler que des anesthésies, on connaissait leur grande fréquence, leurs modes de distribution, le caractère sensitivo-sensoriel de lhémianesthésie, sa fixité, la dissociation possible des troubles de la sensibilité cutanée, l'extension fréquente de l'anesthésie aux tissus profonds, y compris les muscles et les os, la superposition des troubles de la sensibilité et de ceux de la motilité, l'extension de l'anesthésie aux diverses muqueuses accessibles.
Et cependant, qui oserait contester le mérite qu'a en Charcot, de nous édifier sur la valeur des anesthésies comme stigmates permanents de l'hystérie?
Avant les beaux travaux de l'école de ta Salpêtrière, on admettait comme monnaie courante cette notion : que l'anesthésie, sous ses formes multiples, se développe à la suite d'une émotion violente; c'est ainsi qu'on peut tire dans Briquet que « les hémianesthésies cutanées dépendent presque toujours ou de vives émotions, ou d'attaques de convulsions hystériques ». Bref, on recherchait l'anesthésie chez des sujets qui étaient des hystériques avérés, simplement pour satisfaire la curiosité scientifique.
Aujourd'hui, c'est généralement en sens inverse qu'on procède. Les anesthésies hystériques dont, plus que personne, Charcot a contribué à nous enseigner les caractères propres, sont connues pour être des manifestations précoces de la névrose et des manifestations tenaces, antérieures aux manifestations bruyantes, paroxystiques, convulsives ou autres. Nous
en sommes venus ainsi à procéder systématiquement à leur recherche, à l'exemple des piqueurs qui, dans les siècles passés, se livraient à la découverte des sorciers et des possédés, mais dans un but bien différent. Nous allons à la recherche de ces stigmates, non pas seulement chez des sujets manifestement hystériques, mais chez des individus que nous soupçonnons tout au plus d'être entachés de la grande névrose. Nous réussissons ainsi à dépister l'hystérie là où elle eût passé inaperçue il y a seulement une dizaine d'années.
Or, considérez les révélations intéressantes à plus d'un titre qui sont sorties de cette notion des stigmates permanents de l'hystérie.
Premièrement, nous avons appris à estimer le taux exact de l'hystérie masculine, niée par la plupart des auteurs il y a seulement trente ans, de cette hystérie masculine que Briquet déclarait être dix fois moins fréquente que chez la femme, tandis qu'en réalité on rencontre un hystérique homme pour trois hystériques femmes dans les milieux sociaux où notre sexe est le plus épargné par la névrose ; voire que dans d'autres milieux, l'hystérie serait plus fréquente chez l'homme que chez la femme, si l'on s'en rapporte à certaines statistiques récentes.
En second lieu, nous nous sommes élevés à une conception plus juste de l'étiologie de l'hystérie. Devenus à même de rattacher à l'hystérie des désordres et des états névropathiques développés sous l'influence d'une cause nocive bien manifeste, qui ne produit pas indifféremment les mêmes troubles chez le premier sujet venu, nous nous sommes peu à peu formés à cette idée que l'hystérie, pour éclore, réclame un terrain prédisposé sur lequel agissent des causes occasionnelles, des agents provocateurs pour me servir d'une expression courante.
Qui plus que Gharcot a contribué à accréditer cette conception de l'étiologie de la grande névrose? Qui plus que lui a contribué à la découverte et à la vulgarisation de nos connaissances relatives aux agents provocateurs?
C'est lui qui nous a révélé l'existence de Yhystéro-tranmatisme, qui a fait rentrer dans le giron de la grande névrose le railway spine des auteurs américains, la névrose traumatique des auteurs allemands.
C'est lui qui nous a fait connaître l'intoxication saturnine comme un des agents provocateurs de l'hystérie, et c'est à son impulsion qu'il faut attribuer les travaux qui nous ont édifiés sur la nature hystérique des accidents nerveux produits par d'autres poisons : par le mercure, le tabac, le sulfure de carbone, etc.; par les infections, etc., etc.
En troisième lien, la connaissance des stigmates permanents de l'hystérie nous a valu une autre révélation dont je vous ai déjà fait ressortir la grande importance pratique. Elle nous a permis de dévisager l'hystérie sous le masque des maladies les plus diverses des centres nerveux, maladies réputées pour la plupart incurables. Nous sommes aujourd'hui à même de reconnaître l'hystérie, névrose curable et spontanément curable d'un moment à l'autre, dans des cas où, il y a dix ans à peine, on n'eût point hésité à diagnostiquer, ici la sclérose en plaques, là le tabès dorsalis, ailleurs la sclérose latérale amyotrophique, la paralysie agitante, la syringomyélie, la méningite, la paralysie cérébrale bulbaire, l'épilepsie jacksonienne, le vertige de Ménière, l'angine de poitrine, etc. Et vous voyez d'ici où conduisait l'erreur de diagnostic, à un pronostic archifaux et à une thérapeutique ultra-fantaisiste, agrémentée de pointes de feu, etc., etc.
En quatrième lieu, la notion des stigmates permanents nous a conduits à une conception plus rationnelle de l'état mental des hystériques que celle qui avait cours jusqu'alors.
De même que l'hystérie passait jusque dans ces derniers temps pour un Protée dont les manifestations polymorphes échappaient à toute loi, quant à leur mode de développement et de succession, de même les hystériques étaient considérés comme des simulateurs au premier chef. Dans l'impossibilité où on était d'expliquer des phénomènes qui tenaient du mystère par les apparences, on usait et on abusait du mot de supercherie. Les hystériques mentent, les hystériques simulent, et cette simulation est instinctive; elle répond à un besoin immodéré de mensonge. Tel est le jugement que vous voyez couramment émettre par les auteurs qui, avant la dernière période décennale, se sont prononcés sur l'état mental des hystériques.
Grâce aux recherches de Gharcot et de ses élèves, ce juge-
ment a été corrigé dans ce qu'il avait d\infamant pour les hystériques. Oui, la simulation est fréquente chez les hystériques, Gharcot ne se faisait pas faute d'insister sur ce fait, dans cette enceinte. C'est ainsi qu'à propos de deux cas de contracture hystérique d'origine traumatique, il déclarait textuellement à ses auditeurs « que lorsqu'il s'agit d'hystérie, le clinicien doit toujours avoir présente à l'esprit la possibilité de la simulation dans laquelle les sujets tantôt exagèrent des symptômes réels, tantôt même créent de toutes pièces une symptomalologie imaginaire ».
Et il ajoutait aussitôt : « Chacun sait, en effet, que le besoin de mentir, de tromper, parfois sans intérêt, par une sorte de culture de l'art pour l'art, tantôt en vue de faire sensation, d'exciter la pitié, etc., est chose vulgaire. »
Or le mérite de Charcot a été de faire voir que pour être chose coutumière, la simulation, chez les hystériques, est en quelque sorte impulsive et, en tout cas, irraisonnée, inconsciente. Les hystériques sont des êtres éminemment suggcstibles, à l'état de veille aussi bien que pendant le sommeil hypnotique, ïls ne se laissent pas seulement suggestionner par leur entourage, ils se suggestionnent eux-mêmes. Bref, il y a chez eux une obnubilalinn du moi, pour me servir d'un terme emprunté à Charcot, une dépression de la volonté et du jugement, qui réduit leurs facultés psychiques à l'état d'un réflecteur inerte. Or, de même que dans le cas d'un miroir le produit de la réflexion peut être l'équivalent d'une réalité, une image réelle, ou une simple fiction, c'est-à-dire l'illusion d'optique qu'on nomme une image virtuelle, de même chez l'hystérique l'auto-suggestion peut aboutir à une paralysie, à une contracture réelle ou purement imaginative.
Continuons de dire que dans ce second cas il y a simulation, mais imputons celle-ci à la maladie et non à la perversion réfléchie, consciente, du malade.
Vous devinez quelles conséquences cette conception nouvelle de l'état mental des hystériques peut avoir sur le terrain médico-légal : l'hystérique avéré, reconnu tel par la constatation des signes somatiques, des stigmates qui éliminent tout soupçon de supercherie, nous apparaît d'autant moins vicieux et d'autant moins responsable que nous le savons plus sugges-
tible. Or cette conception nouvelle de l'état mental des hystériques comporte aussi des conséquences thérapeutiques, dont j'aurai à vous entretenir dans un instant.
Messieurs, dans ce que je viens de vous dire des stigmates permanents de l'hystérie et de l'influence exercée par cette notion sur l'évolution de l'étude de la grande névrose, il n'a été question que des anesthésies . Et encore ai-je passé sous silence les travaux de Charcot et de son école, relatifs aux troubles hystériques de la vision et notamment à Yamblyopie hystérique, limité que je suis par le temps. Pour le même motif, il m'est impossible de vous exposer les recherches de Charcot relatives aux hyperesthésies considérées comme stigmates permanents de l'hystérie.
Je dois cependant vous rappeler que s'il n'a pas découvert les zones hystérogènes, il a fait plus que donner un nom expressif à la chose entrevue par certains de ses prédécesseurs. Dans sa leçon sur Yhyperesthésle ovarienne, qui date de 1869, il a fait ressortir le rôle prédominant joué, dans la clinique de certaines formes de l'hystérie, par la douleur iliaque que beaucoup d'hystériques ressentent dans la région ovarienne et dont Briquet, à l'exemple de la majorité des auteurs, niait les relations avec l'ovaire.
Charcot montra, d'une façon irréfutable, que la vérité était du côté de l'opinion de Schùtzenberger, de Piorry, de Négrier, que la cœlialgie de Briquet était en réalité une douleur ovarique.
Il décrivit dans leurs moindres détails les caractères variables de cette douleur. Il montra qu'il ne s'agissait point là d'une douleur banale, mais d' « une sensation complexe qui s'accompagne de tout ou partie des phénomènes de Y aura hysterica tels qu'ils se produisent eux-mêmes à l'approche des crises ».
Il montra que pour peu qu'on insiste dans la provocation de cette douleur au moyen de la compression de l'ovaire, l'attaque convulsive éclatait. Il nous donna en germe la doctrine des zones hystérogènes spasmo-fre'natrices, en nous faisant voir
que si une compression superficielle de l'ovaire peut déterminer l'explosion d'une attaque, une compression plus énergique est capable d'enrayer le développement de ] 'accès lorsqu'il en est encore temps, ou d'y couper court lorsque les accidents convulsifs ont déjà éclaté.
Il nous expliquait ainsi le mode d'action des grands secours, si en usage au temps des convulsionnaires, et qui consistaient à exercer sur le ventre des malades une compression répugnante par sa brutalité. Sans prétendre à réhabiliter ces pratiques inhumaines, il nous fit connaître tout le parti qu'on pouvait tirer de ces révélations, soit pour provoquer une attaque convulsive lorsqu'il y a intérêt à le faire, — c'est un point sur lequel je reviendrai, — soit pour prévenir une attaque imminente ou pour enrayer le paroxysme en cours; la compression méthodique de l'ovaire est aujourd'hui une pratique employée par tous les médecins instruits, qui se trouvent en contact avec des hystériques convulsivants.
Ceci va me servir de transition pour vous parler du rôle de Charcot comme thérapeutiste.
On a représenté Charcot comme ayant négligé, de parti pris, la thérapeutique, et on lui a dénié les aptitudes qu'exige la pratique de l'art de guérir.
Quelle profonde erreur et quelle injustice ! Sans doute on ne saurait mettre Charcot au rang de ces thérapeutes d'une certaine école, toujours en quête du nouveau, avides de l'admiration des foules, et qui attachant plus de prix au retentissement éphémère qu'à la durée de leurs succès, s'attribuent le talent de guérir toutes sortes de maladies que d'autres se contentent de soulager.
On ne saurait le confondre avec ces prôneurs de spécifiques, qui, du jour au lendemain, découvrent toutes sortes de vertus enratives à n'importe quel nouveau remède, et qui n'hésitent pas à médire de leur idole de la veille, lorsque l'impartiale observation des vrais cliniciens a remis toute chose en place.
Charcot comprenait autrement la thérapeutique. Qu'il se soit résigné tacitement à l'impuissance quand il s'est trouvé
aux prises avec des maladies organiques, dont mieux que tout autre il avait appris à connaître les lésions — trop souvent irréparables, — rien de plus juste, j'ajouterai même, rien de plus honnête.
Que la prédilection qu'il a manifestée pendant les premières phases de son existence médicale pour l'étude de ces maladies organiques l'ait rendu sceptique à l'égard des promesses de la thérapeutique théorique, rien de plus naturel.
Mais quand nous compulsons dans ses écrits ce qui a trait au traitement de l'hystérie, c'est-à-dire d'une affection purement dynamique, nous ne découvrons plus de trace de ce scepticisme; c'est tout l'inverse. Nous le voyons faire appel aux modes d'intervention les plus variés, et ne rien dédaigner des ressources d'une réelle efficacité léguées par l'empirisme, mais en faisant intervenir comme guides, clans leur application, le rationalisme le plus éclairé.
C'est ainsi que l'hystérie étant essentiellement une maladie psychique, le traitement psychique acquerra aux yeux de Gharcot une, importance prépondérante.
Cette maladie étant, avant tout, un produit de l'hérédité, Charcot en déduit la nécessité d'exercer une prophylaxie tendant à modifier le terrain, lorsque la chose est possible, chez les enfants par exemple, à éloigner les causes occasionnelles, lorsque la tare héréditaire ne peut plus être déracinée.
L'hystérique est éminemment suggestible, de là la nécessité de le soustraire aux causes de suggestion les moins apparentes, en l'isolant, et c'est à juste titre que Charcot revendiquait le mérite d'avoir inauguré ce mode de traitement de l'isolement, dont il a su si bien faire ressortir l'efficacité.
La suggestion pratiquée à l'état de veille peut être utilisée comme agent thérapeutique. Elle peut être mise en jeu sous forme de gymnastique méthodique pour, dans un cas de paralysie hystérique, raviver, dans les centres moteurs corticaux, la représentation motrice des mouvements que le malade se croit incapable d'exécuter.
Elle peut être employée sous forme de suggestion verbale, dans le but de substituer à une manifestation de vieille date une manifestation nouvelle. Or, point sur lequel insistait Charcot dans ses leçons, les manifestations de l'hystérie sont d'au-
tant plus graves, ont d'autant moins de chances de se dissiper spontanément, qu'elles ont duré plus longtemps; voire qu'à force de durer, elles peuvent, en quelque sorte, se doubler des lésions organiques dont elles sont l'expression dans les circonstances communes.
C'est ainsi qu'il peut être utile de provoquer, par la compression ovarique, une attaque convulsive, manifestation essentiellement transitoire, dans l'espoir de dissiper une contracture qui, à la longue, se doublerait peut-être d'une sclérose irréparable des cordons latéraux. Gharcot en a fourni des exemples dès 1872.
L'hystérie convulsive, dans sa forme la plus grave, n'a rien de commun avec l'épilepsie. Corrélativement, elle n'est pas justiciable des bromures; la médication bromurée est plus préjudiciable qu'utile aux hystériques.
Les toniques, les reconstituants, l'hydrothérapie, l'électrothérapie, cette dernière principalement sous la forme de la franklinisation, constituent des ressources précieuses pour modifier l'organisme dans un sens favorable et le rendre plus ou moins réfractaire aux agents provocateurs des manifestations de l'hystérie.
De même, la franklinisation, sous forme de bains électrostatiques, et la métallothérapie nous fournissent des ressources précieuses pour dissiper les troubles de la sensibilité si fréquents chez les hystériques.
Tels sont les principes formulés par Charcot pour nous servir de guide dans le traitement de l'hystérie. Ils ont aujourd'hui force de loi, et je demande qui, parmi les thérapeutes les plus en renom, a conçu une œuvre plus sage, offrant plus de garantie de durée?
Messieurs, je viens de prononcer le nom de métallothérapie- Dans l'esprit de certains d'entre vous, ce nom a peut-être fait surgir l'idée d'un reproche à mon adresse. Ceux-là penseront que j'ai commis un oubli impardonnable, lorsque je vous parlais, tout à l'heure, des anesthésies hystériques, en passant sous
silence la part qui revient à Charcot dans la découverte du transfert et dans celle des agents esthésiogènes.
Il entrait dans mon esprit de réparer cet oubli. Ce devait être pour moi l'occasion de faire ressortir à vos yeux le beau rôle joué par Charcot, lorsqu'il entreprit de légitimer la métallothérapie.
L'inventeur de cette méthode de traitement, le docteur Burcq , homme d'un réel mérite, avait le tort d'exagérer les vertus prophylactiques et curatives des applications de métaux. Il avait frappé à bien des portes, mais en vain, dans l'espoir de faire contrôler la valeur de ses observations dans des services hospitaliers.
Sa ténacité ne se lassait point; mais elle se heurtait à des préjugés qu'expliquaient ses exagérations : dans le monde des hôpitaux et des académies, on ne voyait en Burcq qu'un empirique, et volontiers on l'aurait relégué au rang d'un rebouteur; je parle de choses vécues. Charcot fit donc preuve d'un véritable courage civique, si j'ose m'exprimer ainsi, lorsque, prenant la métallo thérapie sous sa protection, il admit Burcq à répéter ses expériences dans son service de la Salpêtrière ; ce fut d'ailleurs pour le plus grand bien de la science, comme vous le savez.
Ce même rôle, Charcot l'a repris, un peu plus tard, dans des circonstances encore plus méritantes, c'est lorsqu'il entreprit de réhabiliter Y hypnotisme, et de lui faire attribuer, dans le domaine de la science, la place que des voix plus ou moins autorisées avaient en vain, jusque-là, réclamée en sa faveur.
CHARCOT CONSIDÉRÉ COMME MÉDECIN ET SURTOUT COMME NEUROPATHOL 0 G 1 ST E
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Hypnotisme
Sommaire. — Hypnotisme. — Considérations historiques. — Rapports de l'hystérie et de l'hypnotisme; comment Charcot fut 'amené à s'occuper de ce dernier; méthode qu'il s'imposa. — Résultats acquis : Découverte de l'hyperexcitabilité neuro -musculaire. Distinction des trois états auxquels ressortissent tous les phénomènes de l'hypnotisme. Conception nouvelle de l'hypnotisme. — Charcot envisagé comme psychologue.
Ce nom d'hypnotisme, il ne sera peut-être pas inutile de le rappeler à quelques-uns d'entre vous, avait été substitué par Braid à celui de mesmérisme, de magnétisme animal.
L'hypnotisme de Braid, le magnétisme animal de Mesmert, sur lequel est venu se greffer le somnambulisme de Puységur, sont loin d'être une même chose. N'importe, l'hypnotisme avait hérité de toute la défaveur, de toute la déconsidération qui s'étaient attachées aux pratiques de Mesmert.
Vous savez tous qu'il y a un peu plus d'un siècle, Mesmert avait fait grand bruit autour d'une prétendue découverte qui se rapportait à des faits connus pour la plupart avant lui. Il ne s'agissait de rien moins que de la mise en œuvre d'un fluide universellement répandu, jouissant de propriétés analogues à celles
de l'aimant, d'où son nom de magnétisme animal, et à l'aide duquel Mesmert prétendait guérir « immédiatement les maladies de nerf, et médiatement les autres ».
Lorsque ensuite un contemporain de Mesmert, de Puységur , eut fait la découverte du somnambulisme provoqué, on se laissa surtout absorber par les exploits des somnambules lucides, auxquels on allait jusqu'à attribuer le don de la divination et de la pressentiation.
Le peu de vérité contenu dans les assertions de Mesmert et de ses continuateurs était noyé dans un amas de supercheries. Les faits sur lesquels s'appuyaient ces assertions furent soumis, une première fois en 1784, au contrôle d'une commission de savants, qui, par l'organe de son rapporteur Bailly, nia l'existence du fameux fluide, et passa condamnation sur le magnétisme de Mesmert. C'était justice.
Il n'entre ni dans mes intentions, ni dans mon rôle, de vous retracer l'histoire des destinées diverses du mesmérisme et de l'hypnotisme pendant le siècle qui suivit. Mais il me faut insister sur un point : c'est le discrédit dans lequel on engloba indifféremment les vulgaires magnétiseurs et ceux, médecins pour la plupart, qui, dans le seul but de servir la science, essayèrent de dégager le vrai du faux, dans tout ce qui s'était dit et imprimé sur les pratiques et les effets du magnétisme animal et de l'hypnotisme.
Tant d'impostures avaient été dévoilées dans le cours de certaines enquêtes que, dans les milieux scientifiques, on ne voulait plus entendre parler de ces sortes de choses, qui relevaient, apparemment, des pseudo-sciences occultes.
Ni l'impartial rapport lu à l'Académie de médecine en 1831 par Husson, ni la découverte que fit dix ans plus tard Braid, de Manchester, ni les recherches si intéressantes d'Azam, qui remontent à 1858, ni les applications que firent du braidisme des chirurgiens tels que Broca, Demarquay, Velpeau, Verneuil, ne réussirent à faire reviser le jugement prononcé par la commission dont je vous parlais à l'instant, voire que ce jugement fut encore aggravé par l'Académie de médecine en 1840.
Dès lors, ceux qui se livraient sous une forme ou une autre aux pratiques de l'hypnotisme et y attachaient quelque créance, ne pouvaient être que des imposteurs ou des simples
d'esprit, dont la naïveté frisait l'imbécillité; je vous demande excuse du mot, il a été prononcé!
Quant à faire servir ces pratiques au traitement des maladies, ce ne pouvait être que la prétention et l'œuvre des charlatans.
Pourtant quelques esprits indépendants, en particulier notre ami le professeur Gh. Richet1, avaient déjà protesté contre ce jugement sommaire. Malgré cela, ces dispositions d'esprit subsistaient, — et elles subsistent encore dans certains milieux, — lorsqu'en 1878 Gharcot prit le parti de s'occuper de l'hypno-» tisme.
On s'explique cette détermination, quand on réfléchit à l'enchaînement des circonstances qui se rapportent à l'évolution médicale de Gharcot. Ne perdons pas de vue, en effet, que les principaux phénomènes, les principaux états qu'on développe chez les sujets soumis aux pratiques de l'hypnotisme, s'observent à titre de manifestations spontanées chez certaines catégories d'hystériques. G'est chose connue depuis longtemps : ainsi la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme ont été décrits par Briquet, dans des chapitres spéciaux, parmi les symptômes de l'hystérie.
Tous ceux, du reste, qui, dans la période antérieure aux travaux de Gharcot, s'étaient occupés de l'hypnotisme à un point de vue purement scientifique, avaient été frappés de ce fait que les sujets hypnotisables étaient des malades : « Le magnétisme, concluait textuellement Husson, dans son rapport à l'Académie, n'agit pas, en général, sur les personnes bien portantes. Il n'agit pas non plus sur tous les malades. »
Aussi bien c'était une notion banale que les sujets hypnotisables se recrutent principalement parmi les névropathes, d'aucuns spécifiaient même parmi les hystériques.
Bref, quand Gharcot prit la question en main, il devait être poussé par la conviction qu'il avait des étroites affinités de l'hystérie et de l'hypnotisme. Il n'allait pas jusqu'à dire que