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gence avec leurs camarades et leurs gardiens et se rendent utiles .dans l'intérieur de la maison. Néanmoins ils sont toujours dangereux et l'on doit les surveiller de très près.
Mais peu à peu les hallucinations s'évanouissent, le délire devient moins actif, les facultés intellectuelles s'émoussent et le malade verse peu à peu et par une pente douce dans la demi-démence; les idées fixes perî-istent, au moins à l'état de vestige, pendant fort longtemps, mais l'usure cérébrale a produit ses effets et l'activité du délire s'est complètement engourdie.
Le pronostic de la théomanie est extrêmement grave : les guérisons sont rares, mais on voit assez souvent des rémissions temporaires. C'est ce qui explique pourquoi tant d'hérétiques, après avoir reconnu leurs erreurs, sont retombés de nouveau dans les mêmes idées et ont été livrés par l'Eglise, comme relaps, au bras séculier. C'étaient le plus souvent des malades qui, après avoir déliré plus ou moins longtemps, étaient revenus provisoirement à la raison et avaient éprouvé plus tard une rechute dont ils avaient été punis avec toute la rigueur des lois.
Il nous reste maintenant h parler de la forme dépressive do la folie religieuse, qui est le plus généralement connue sous le nom de démonomanic .
Nous nous sommes occupé jusqu'ici de la folie religieuse dans sa forme la plus brillante, la plus pittoresque et la plus communicative : c'est la forme ambitieuse, glorieuse et mystique.
Il nous faut maintenant étudier la question sous sa face opposée. Après le ciel, renier; après l'exaltation, le désespoir ; après ces visions radieuses qui transportent l'halluciné dans le septième ciel, les apparitions monstrueuses, les tor-
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tures anticipées, les tourments d'un enfer qui, pour être imaginaire, n'en est pas moins très réel ; car, comme le dit si bien le grand poète anglais, «l'esprit est sa propre demeure ; il peut se créer un enfer au milieu du ciel et un ciel au milieu de l'enfer. »
Au point de vue historique, l'importance de la forme dépressive est de beaucoup inférieure à celle de la forme expansive. Ce sont les théomanes qui ont fondé des religions nouvelles, qui ont sauvé des royaumes, renversé des empires et bouleversé en un mot la face du monde.
Le délire des fous qui, au lieu d'être en communication avec les puissances célestes, sont en rapport avec les esprits infernaux, est beaucoup moins fertile en conséquences générales, mais il est au moins aussi riche en catastrophes individuelles et locales, et c'est presque exclusivement à son histoire, si dramatique et si attrayante, qu'est consacré le livre si justement célèbre de M. Calmeil.
La folie religieuse h forme dépressive comprend trois catégories ; ce sont :
Les damnés,
Les sorciers,
Les possédés.
Messieurs, il existe une forme simple de lypémanie sans hallucinations, dans laquelle le fond même du délire est la crainte de la perdition éternelle. Le sujet se croit damné; rien ne peut le sauver, et tout l'ensemble de son état moral relève de cette conviction profonde, immuable, irrésistible.
Le point de départ de ce délire est souvent frivole en apparence ; c'est une parole entendue par hasard ; ce sont des lectures édifiantes qui tendent à provoquer des ter-
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reurs mystiques et qui peuvent conduire les esprits faibles à l'alif^nation mentale ; ce sont des sermons prôch(5s avec véhémence ; ce sont des remords, conséquence de péchés, tantôt imaginaires, tantôt réels. Enfin ce sont des hallucinations et surtout des hallucinations de Fouïe. Le malade entend des voix qui lui répètent qu'il est damné, et il accepte sans discuter cette condamnation.
Mais, pour avoir des hallucinations, il faut être déjà malade, et si tous les sujets qui se croient en état de perdition ne sont point hallucinés, ils sont du moins prédisposés sans aucune exception à la folie ; voilà pourquoi sans doute des causes souvent frivoles peuvent les précipiter dans le délire.
Il est à remarquer que Tidée de la [)erdition sans autre complication et sans trouble sensoriel est incontestablement plus fréquente chez les protestants que chez les catholiques. Et d'abord la doctrine de la prédestination, interprétée dans toute sa rigueur, est faite, selon les théologiens, pour tranquilliser l'esprit; mais c'est à la condition de l'interpréler dans un sens favorable. Lorsque, au contraire, on vient à l'interpréter en sens inverse, ce qui est arrivé à plus d'un mystique, il en résulte une idée fixe qui conduit presque infailliblement à l'aliénation mentale. Je ne prétends point d'ailleurs qu'il s'agisse ici d'un rapport de cause à elfct. Il faut sans doute avoir l'esprit déjà malade pour s'abandonner à des terreurs de cette espèce ; mais enfin, pour les prédisposés, la pierre d'achoppement est toujours là. 11 faut y joindre une crainte qui, surtout aux époques de ferveur religieuse, a poursuivi bon nombre de protestants, la crainte d'avoir commis le péché irrémissible. Le célèbre John Bunyan en a été un exemple frappant ; dans son autobiographie, cet esprit naïf et fervent, type du protestantisme
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exalté dans les classes inférieures , raconte comment il se croyait perd-u pour avoir écouté le son des cloches, pour avoir joué aux quilles et commis d'autres péchés du même genre. On peut cependant trouver des exemples de démonomanie chez les catholiques, et j'ai eu l'occasion de vous en montrer un exemple frappant ; c'est celui de ce petit sacristain qui, pour avoir communié, disait-il, en état de péché mortel, avait perdu son cœur, et se trouvait damné, parce que, ayant perdu son cœur, il ne pouvait plus se repentir.
Sous l'influence de ces sentiments, on voit les sujets pratiquer sur eux-mêmes des mutilations étendues, et surtout des mutilations des organes génitaux. D'autres, sous l'influence de la même préoccupation , commettent des meurtres ou des attentats ; tel est cet homme cité par Pincl, qui, au sortir d'un sermon, se croyant damné, rentra chez lui et tua ses enfants, pour leur épargner le même sort. Souvent aussi cette forme de délire conduit au refus de nourriture. «Je suis indigne de manger,» dit le malade, et il refuse toute espèce d'aliment.
Enfin, il est deux idées qui correspondent fréquemment à l'idée de la damnation : ce sont la croyance à l'immortalité personnelle et l'impulsion au suicide. Dans le célèbre mémoire d'Esquirol , toutes les malades dont il est question prétendent qu'elles ne mourront jamais, qu'elles sont destinées à rester éternellement sur la terre; et, dans un travail récent, M. Gotard a de nouveau appelé l'attention sur ce sujet.
Un fait non moins avéré, c'est l'impulsion au suicide qui persécute la plupart des aliénés qui se croient éternellement perdus. C'est là une contradiction apparente, qui s'explique cependant assez logiquement par le désir
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d'en finir avec les incerlitucîes d'une situation intolérable.
Nous l'avons dit au début, les lypémaniaques qui se croient damnés sont, dans bon nombre de cas, exempts d'hallucinations ; quand celles-ci se produisent, elles servent en quelque sorte de transition entre la forme simple que nous venons de décrire et la forme plus compliquée qui constitue la possession.
C'est ici qu'apparaît l'un des phénomènes les [ilus curieux et les plus caractéristiques de l'aliénation mentale: le dédoublement de la personnalité, qui existe sans doute dans une certaine mesure chez tous les hallucinés, mais qui acquiert son expression la plus cojDplète chez les possédés. C'est cet état psychologique qui \ient donner un corps à leur délire et transformer en réalités palpables et sensibles les idées lugubres qui flottent dans leur esprit. C'est alors que le sujet se croit habité par un esprit immonde, dont il sent nettement la présence, et dont les pensées, les impulsions et les actes viennent se mêler et se confondre avec les productions spontanées de son propre esprit (1).
Il nous reste à parler des sorciers, qui, charlatans ou aliénés, ont joué un rôle immense au moyen ûge et ne sont point encore absolument discrédités aujourd'hui.
S'il s'agissait seulement de ces imposteurs (]ui, au milieu d'une population ignorante et grossière, se prétendent armés d'un pouvoir surnaturel, h science n'aurait vraiment pas à s'occuper d'un pareil sujet ; mais il est absolument incontestable que, môme de nos jours, il est des hallucinés qui croient positivement ôtre entrés en ra|)[)ort a\ec le
(1) Nous avons loni^uomcnt \\\>\>U: sur ce itlicnuir.LMu; dans nos leçons sur les hallucinations. C'est ce qui nous dispense d'y revenir aujourd'liui.
diable et avoir assisté à ces réunions fantastiques où lés sorciers s'assemblent pour se livrer aux pratiques d'un culte h rebours.
On peut se demander, en présence des récits plus ou moins concordants des accusés dans les procès du moyen âge, s'il n'a point existé, à une certaine époque, des réunions affectées à des cérémonies monstrueuses. Les rapports de l'Europe occidentale avec l'Orient musulman, où Ton trouve encore aujourd'hui des adorateurs du diable (les Yézidis) et des religions étranges, comme celle des Druses, ont pu introduire parmi nous des sectes dont les réunions ont bientôt dégénéré en festins tumultueux. Quoi qu'il en soit, au dire des sorciers, le sabbat était une sorte de foire publique, tenue dans des lieux écartés. On s'y livrait à des tours de force grotesques qui ne dépassaient point peut-être les capacités de nos prestidigitateurs modernes. On y rendait un hommage obscène au diable, qui se montrait tantôt sous une forme humaine, tantôt sous la figure d'un animal. On s'y livrait. à des repas fantastiques où la chair humaine jouait un grand rôle ; on y mangeait des jambes de sorciers et d'autres mets analogues. Enfln on y faisait l'amour en public ; non seulement les sorciers et les sorcières se livraient les uns aux autres, mais l'honneur suprême consistait à s'unir au diable en personne. Toutes les sorcières paraissaient extrêmement flattées quand elles pouvaient se vanter d'avoir été les maîtresses de Satan, et cependant toutes elles étaient d'accord pour déclarer que les approches de Lucifer étaient extrêmement douloureuses et que la semence du diable était froide, ce qui ne l'empêchait pas d'être féconde ; car la plus haute noblesse parmi les sorciers consistait à être le fils du diable et d'une sorcière,
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Qu'il y ait eu ou non un fond de réalité dans ces récits, il est incontestable que l'aliénation naentale a joué un rôle immense chez les sorciers, dont plusieurs étaient sans doute dupes et charlatans a la fois. Aujourd'hui la sorcellerie ne se rencontre guère que chez des individus isolés. On a prétendu que ce genre de délire ne se rencontrait plus que chez les paysans ; c'est \h une erreur, car j'ai eu souvent l'occasion d'en rencontrer des exemples chez des habitants de Paris et même chez des gens assez cultivés. J'ai vu, il y a quelques années, un homme fort intelligent et d'un esprit cultivé ; il s'était adonné à des invocations surnaturelles après avoir lu certains ouvrages de spiritisme, et il avait fini par évoquer un mauvais esprit; mais, semblable à ces enchanteurs maladroits qui, faute de connaître les formules sacramentelles, après avoir fait paraître le diable, ne pouvaient plus se débarrasser de lui, il était resté en tôte-à-tete avec son persécuteur et se croyait lié par un pacte irrévocable, qui le rendait esclave du démon auquel il avait voulu commander.
Messieurs, si nous établissons un parallèle entre la forme dépressive et la forme expansive de la folie religieuse, nous verrons qu'il existe entre elles de'nombreuses ressemblances. L'une et l'autre se correspondent par la multiplicité des hallucinations, par la tendance au développement épidémique, par la prédominance môme exagérée des troubles hystériques et convulsifs, enfin par l'excitation sexuelle. Cependant la démonomanie diffère de la théomanie par sa plus grande curabilité. C'est surtout dans les cas de folie épidémique que l'on parvient à guérir les malades en les disséminant et en les arrachant du milieu où leurs idées ont pris naissance. Toutefois, il existe des cas de guérison chez des malades isolés et surtout chez les possédés. La lypéma-
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nie simple, sans hallucinations, qui se manifeste uniquement par la crainte de la damnation, est beaucoup plus opiniâtre et plus difficile à guérir.
Quand la maladie persiste pendant un long espace de temps, elle se termine presque toujours par la démence,' comme dans la forme précédente.