FOLIE RELIGIEUSE
puissantes intelligences ; il me suffira de citer Luther et Mahomet. Mais, si les faibles d'esprit pèchent ici par défaut, les forts pèchent par excès. Luther et Mahomet étaient des malades. C'étaient des névropathes, qui ont dirigé vers les croyances religieuses leiu' suractivité cérébrale.
Le sujet ainsi proparé grandit. Il arrive aune époque critique, vous le savez, dans l'histoire de l'aliénation mentale, à la puberté. A ce moment, il se fait une sorte de poussée morale^, qui le fait pénétrer en quelque sorte dans le vestibule de l'édifice pathologique ; les idées de perfection naissent et se développent, un sentiment profond du péché se manifeste, le malade conçoit un grand mépris de la vie et des intérêts terrestres. C'est à ce moment que se dessinent au plus haut degré les vocations religieuses qui poussent les garçons au séminaire et les filles au couvent,
A cette époque on peut déjà voir se manifester les symptômes les plus graves ; les hallucinations entrent en scène, surtout les hallucinations de la vue. Les mystiques, en effet, ont assez souvent des visions célestes, et c'est ici un fait des plus importants, comme vous le verrez bientôt.
Les hallucinations de l'ouïe viennent en général corroborer celles de la vue, mais plus tard, et les apparitions complètes marquent une période plus avancée de la maladie. Je tiens ù vous faire observer que chez notre malade c'est au contraire par les troubles auditifs que la maladie a commencé. C'est là une marche tout à fait exceptionnelle.
Quel que soit l'âge auquel débute la maladie, elle traverse une période d'incubation parfois assez longue. C'est à ce moment que se manifestent les insomnies opiniâtres pendant lesquelles le malade se trouve si souvent visité par de célestes apparitions.
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Des troubles divers du système nerveux viennent parfois «e combiner aux premiers symptômes de cet é'tat vésanique. L'hystérie, l'épilepsie, les extases, la catalepsie, ont été observées à ce moment ; chez les femmes la chlorose et l'aménorrhée, chez les hommes Thypochondrie, viennent parfois compliquer la situation.
Mais ce qui caractérise essentiellement cette première période, c'est une profonde incapacité de travail, qui se marie à une inquiète activité. Les malades fréquentent avec assiduité les exercices religieux, entendent des sermons, suivent les missions ; ils dévorent les livres de piété et ne. quittent leurs pratiques de dévotion que pour se plonger dans des méditations profondes. Par une conséquence inévitable, ils abandonnent leur carrière et négligent leurs devoirs professionnels, ils quittent leur famille et deviennent des membres inutiles de la société.
On voit, surtout chez les femmes, se produire à ce moment les signes d'une excitation sexuelle qui se manifeste de préférence à l'époque des règles. L'onanisme chez les deux sexes peut être alors une cause prédisposante des plus efiicaces, ou l'un des symptômes les plus fréquents de l'état morbide.
Il existe en effet un rapport presque constant entre la folie religieuse etl'excitation sexuelle, à tel point qu'on pourrait croire que ce sont les mêmes cellules cérébrales qui président aux deux phénomènes. C'est là, messieur?;, le premier des grands caractères qui distinguent la folie religieuse des autres monomanies.
Souvent ces tendances erotiques se marient aux idées mystiques les plus exaltées. Plus d'une religieuse a choisi Jésus pour son amant, et le rôle de ce divin personnage n'est point toujours aussipurement immatériel qu'on pourrait le croire.
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Je vous engage h relire l'observation si remarquable que mon maître, M. Moreau (de Tours), a rapportée dans un ouvrage célèbre (1).
Chez une vieille aliénée dont les confessions manuscrites ont passé sous mes yeux, l'amant préféré était l'apôtre saint Paul; je ne sais pourquoi ce grand défenseur de la chasteté avait été choisi dans celte circonstance; il n'en est pas moins vrai qu'il jouait auprès de cette mystique un rôle assez compromettant.
On comprend aisément, en tenant compte de ces habitudes d'esprit, pourquoi les folles religieuses se croient si souvent enceintes du Messie et prôtes à donner un sauveur au monde.
Mais j'empiète sur le domaine de la période d'état de la folie religieuse. Retenons seulement que l'un des premiers caractères de la folie religieuse est le mariage intime et constant des idées mystiques avec les idées erotiques.
La marche de la folie religieuse peut être divisée en trois périodes : la période du développement, la période d'état, la période de déclin.
Souvent la folie éclate brusquement sans cause connue ; mais, dans la plupart des cas, il existe une longue période de préparation dont je viens devons tracer l'histoire.
L'explosion du délire se produit quelquefois à la suite d'excès sexuels ou d'abus solitaires. Mais elle résulte plus volontiers d'un traiomttisnie moral^ d'une émotion pénible, d'un amour contrarié ; d'autres fois, elle succède à une maladie plus ou moins grave ou bien à une série de veilles et d'abstinences prolongées qu'on peut regarder comme l'équivalent d'une maladie. Tels sont les elfets, les consé-
(1) La psyrJioloiiic morbide, p. 2()U.
quences de l'ascétisme. Les mystiques qui désirent se procurer des visions et qui se livrent à des macérations sans tin et sans nombre finissent presque toujours par atteindre le but.
Enfin, une cause très fréquente de délire religieux, ce sont les missions, ce sont les sermons véhéments, ce sont les prédications qui peignent en vives couleurs les calamités de TEglise. Nous avons vu, il y a deux ans, à la clinique, une jeune fille de mœurs très pures qui s'imaginait qu'elle était devenue la maîtresse du diable depuis que son intelligence avait été profondément remuée par des sermons qu'elle avait entendus.
Dans le nord de l'Irlande, en pays protestant, une é[)idémie de délire mystique se manifesta, il y a quelques années, à la suite de prédications destinées à amener un réveil religieux ; et comme les jeunes filles et les enfants, qui fournissaient à l'épidémie le plus grand nombre de victimes, présentaient en même temps des phénomènes névropathiques divers, le peuple, qui n'y entend pas malice, donnait à cette maladie le nom de religion hystérique (hysterical religion).
Nous rencontrons ici le deuxième caractère fondamental de la maladie ; elle est essentiellement épidémique et contagieuse, et l'histoire a conservé le souvenir des principales épidémies de ce genre qui se sont produites à des époques diverses.
Mais, comme toutes les autres variétés du délire, la folie religieuse peut offrir deux formes principales : la forme expansive et la forme dépressive. A la théomanie correspond la démonomanie.
Sans doute, le diable joue toujours un grand rôle dans les préoccupations des saints. Ils se trouvent constamment
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en lutte avec lui ; ce n'est, il est vrai, que pour le vaincre et pour le chasser. Mais le rôle de Satan est tout autre quand il est le maître et qu'il tyrannise ses victimes. Au délire qui prend cette forme, on donne le nom de démonomanie. Nous étudierons tout à l'heure cette autre variété de folie.
Dans la forme expansive, au contraire, la foi triomphe; mais sa victoire s'allie presque invariablement à des idées ambitieuses qui touchent, par certains côtés, au délire des grandeurs. Les femmes s'attribuent le rôle de mère de Dieu, les hommes sont prophètes, réformateurs, messies, et le malade que je vous ai présenté se contente du titre plus modeste de chancelier clivui.
C'est là, messieurs, le troisième caractère essentiel de la folie religieuse : les idées ambitieuses.
Mais la période d'état de la théomanie est le règne de l'hallucination. Entouré de visions célestes, le malade voit le ciel entr'ouvert , la divine lumière l'enveloppe de ses rayons, et des créatures angéliques s'empressent autour de lui, quand il n'est pas assailli par des esprits infernaux.
Les hallucinations tactiles et surtout sexuelles occupent également une place importante parmi les symptômes de la maladie. Enlin , les hallucinations de l'ouïe venues plus tard complètent le délire en lui donnant un caractère de précision. Ce sont des révélations, ce sont des prophéties, ce sont des missions, ce sont enlin des ordres divins pareils à ceux que notre malade entend par l'oreille gauche.
Telle est l'origine du danger que i)i(iscntent ces sujets. Ils ne secontenteiit pas toujours du rôle de prédicateurs et croient souvent devoir passer à l'action.
Parmi les violences que peut exercer l'aliéné religieux,
les plus fréquentes sont celles qu'il exerce sur lui-même. Rien de plus habituel que les mutilations chez les adeptes de la théomanie.
On connaît l'histoire de ce paysan fanatisé qui, après avoir entendu prêcher des missions en Bretagne, quitta sa famille et ses affaires pour mener une vie errante dans la campagne. Un soir, il entre dans une maison où une assemblée nombreuse était réunie ; il raconte avec une éloquence primitive les souffrances qu'il endure volontairement dans sa nouvelle existence, pour l'amour de Dieu ; il arrache des larmes à l'assistance, puis tout à coup il s'écrie : c( Jésus-Christ m'est apparu et m'a dit : Gomme j'ai donné mon corps tout entier pour ton salut, je t'ordonne de me sacrifier ta main gauche ! Et je l'ai fait, ajoute-t-il. » A ces mots, il dégage de son manteau son bras gauche entouré de linges sanglants ; puis, arrachant les lambeaux de ce pansement, il montre aux. assistants, effrayés et surpris, un moignon sanglant; il venait, en effet, de s'abattre la main gauche, et sans les secours empressés qu'il reçut, il serait mort probablement par hémorrhagie.
Parmi les mutilations que s'infligent volontairement ces aliénés, l'une des plus fréquentes est la castration. L'un des plus zélés défenseurs du christianisme primitif, Origène, nous en a donné l'exemple; et l'on sait qu'il existe en Russie une secte assez nombreuse, les skoptzi, pour lesquels l'extirpation, complète ou non, des parties génitales est un acte de foi.
11 est une autre torture que les malades se plaisent souvent à s'infliger, c'est la crucifixion ; et sous ce rapport ils jouent tantôt un rôle actif, tantôt un rôle passif. Plus d'un aliéné a cloué ses propres enfants sur la croix. Plus d'un aliéné s'est crucifié lui-même et, avec une ingéniosité per-
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verse, après s'être servi de la main droite pour s'enfoncer des clous^aux deux pieds et h la main gauche, il a trouvé le moyen de se transpercer la main droite, restée seule libre.
Mais ce sont là des manifestations destinées, le plus souvent, à éveiller l'attention d'un public indifférent. 11 n'en est pas de même du suicide, l'une des conséquences les plus fréquentes de la théomanie, ni de l'assassinat, auquel ces malades sont souvent poussés par une voix mystérieuse.
Un paysan allemand croit devoir renouveler le sacrifice d'Abraham sur la personne de son fils unique, âgé de quatorze ans; chose étrange, l'enfant y consent, et il est égorgé par son propre père.
On connaît aussi l'histoire de cette dame qui, réveillée au milieu de la nuit par une apparition céleste, vit un ange \ qui lui ordonnait d'envoyer au ciel sa petite fille âgée de dix-huit mois. Elle se leva, et après avoir couronné son enfant de roses blanches, elle prit un couteau et lui ouvrit le cou.
L'un des faits les plus connus de cette tendance homicide est celui que rapporte Esquirol. Un malade, enfermé depuis de longues années, croyait avoir le don de reconnaître ceux qui étaient en état de grâce. Il éprouvait aussitôt le désir de les égorger pour les envoyer droit en paradis. 11 leur disait alors sur le ton de la plus parfaite bienveillance : Approchez, que je vous tue. Un malheureux infirmier qui passait un jour h sa portée, fut assommé avec un pot à tisane en étain ; il eut une fracture du crâne et mourut quelques heures plus tard.
Enfin, pour compléter la série de leurs délits, les aliénés religieux sont souvent poussés à mettre le feu.
On le voit donc, les malades de cette catégorie i)euvent
toujours être dangereux, surtout quand ils ont des hallucinations; il est donc utile de les enfermer; il n'en est pas moins vrai que plusieurs d'entre eux restent parfaitement inoffensifs jusqu'à la fin de leur vie ; mais on a toujours raison de s'en délier.
Au milieu de cette carrière triomphale, semée de visions célestes, et pendant laquelle les illuminés ne voient chez tous ceux qui contestent leur mission divine que des suppôts du diable et des serviteurs de l'enfer, il leur arrive plus d'une fois, et c'est là un caractère important de la malade, d'éprouver des accès violents de doute et de désespoir. Dieu les abandonne, Dieu ne les a jamais appelés. Le dénjon les assiège ; ils ont un sentiment profond de leur propre indignité et se croient incapables d'accomplir la mission pro- / videntielle dont ils sont chargés. Ils redoublent alors de ferveur, de prières et de macérations, et bientôt les effets de ce régime se font sentir. Plus d'un mystique, privé momentanément de ses visions célestes, a fait renaître ses hallucinations en se livrant au jeûne, à l'abstinence et à l'exaltation. La folie reprend alors son cours ordinaire.
La durée de la période d'état dont nous venons de parler peut être extrêmement longue. Elle couvre souvent une surface de plusieurs années. Mais, placés dans des asiles ou entourés de conditions favorables, ces malades, après un certain laps de temps, tendent à se calmer. L'insomnie disparaît, la santé s'améliore, l'esprit se repose et bientôt ils arrivent à une sorte de résignation paresseuse qui constitue la troisième période de la maladie. A ce moment, ils subissent, disent-ils, un temps d'épreuve, mais leur martyre portera ses fruits, l'heure marquée viendra et ils sortiront triomphants de la captivité où ils étaient retenus, En attendant, ils vivent souvent en bonne intelli-