DE LA FOLIE CHEZ LES PHTIUSIQL'ES
disait-il, partir pour Alexandrie; de là il reviendrait en Europe, passerait à Gonstantinople, toucherait au Pirée et débarquerait à Marseille. Il se promettait une amélioration notable de sa santé à la suite de ce long et charmant voyage. Le lendemain, lorsque je revins prendre de ses nouvelles, j'appris qu'il était mort pendant la nuit. L'impression qui m'en est restée ne s'est jamais efïacée de ma mémoire, et lorsque plus tard, comme médecin, j'ai vu de près des phthisiques, j'étais préparé d'avance à toutes les illusions dont se berce leur fantaisie.
11 existe cependant des poitrinaires qui pèchent par le défaut opposé et qui se laissent aller au découragement et à l'hypocondrie. J'en ai sous les yeux un frappant exemple en ce moment, chez une femme de mon service, à l'hôpital Laennec. Mais ces exceptions sont excessivement rares, et c'est incontestablement l'euphorie qui prédomine.
Les dispositions d'esprit que je viens de vous signaler frisent le délire, sans l'atteindre absolument. Ce qui semblerait s'en rapprocher davantage, c'est l'extrême irritabilité, c'est la susceptibilité morbide de certains tuberculeux, dont le caractère difficile est un sujet d'angoisse pour tous ceux qui les entourent. Uien ne semble leur plaire, tout paraît les froisser; on s'en débarrasse le plus souvent en leur conseillant un séjoiu* prolongé dans le Midi.
Knlin, il est incontestablement des phthisiques qui semblent, au couis de leur maladie, avoir perdu toute espèce de sens moral, qui s'abandonnent aux penchants les plus vicieux, vivent d'escroquerie et subissent manifestement, au point de vue psychologique, une influence morbide.
Reste le véritable délire des plilliisi(|ues, celui qui marque les approches immédiates de la mort. Lorsqu'au cours d'une tuberculisation pulmonaire déjà suffisamment avancée, on
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Yoit survenir ce symptôme terminal, on peut, avec certitude, prédire hardiment la fin dans quelques jours, ou tout au moins dans un court espace de temps. C'est l'expression cérébrale de T^Rphyxie, c'est la dernière manifestation d'un cerveau grisé par l'acide carbonique qui circule dans ses veine?, mais, en définitive, ce n'est point de la folie. Le caractère vague, flottant, mal défini de ce délire, les hallucinations de la vue qui l'accompagnent volontiers, le rapprochent des délires toxiques et suffisent pour nous éclairer sur sa véritable origine.
Dans les considérations qui précèdent, je vous ai montré les troubles intellectuels qu'on observe chez les tuberculeux vulgaires, si je puis ainsi m'exprimer. J'arrive maintenant aux véritables aliénés. Il est évident que la première question qui se présente à l'esprit est la suivante : La phthisie est-elle plus fréquente chez les fous que chez les gens d'esprit sain? Esquml n'aurait point hésité à répondre par l'affirmative. Pour lui, la phthisie existe chez un tiers des mélancoliques, et, d'après Glouston, cette maladie serait deux fois plus fréquente chez les aliénés que dans la population ordinaire.
L'opinion contraire a été soutenue par Hagen, qui admet chez les aliénés, d'après une statistique recueillie à Berlin, une proportion de 23 pour 100 de phthisiques, absolument comme chez la population de la viile, et Gotton, médecin de l'hôpital des phthisiques de Londres, fait observer à ce sujet que, parmi ses malades, il n'existe que fort peu d'aliénés.
Mais laissons de côté ce point controversé pour nous occuper des faits vraiment probants. La statistique n'a point qualité pour résoudre ces questions, et l'on peut vraiment dire ici, non nmnerandee sed perpendendœ observatioîies.
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11 ne s'agit pas en effet d'établir que la phlhisic est fréquente chez les aliénés; le fait, s'il était vrai, pourrait s'expliquer de mille manières différentes. Il s'agit de prouver que, dans certains cas, il existe entre la plilliisie et la ftlic une corrélation de cause à effet. Les arguments principaux que nous indiquerons à l'appui de celte thèse sont au nombre de trois :
r Chez plusieurs sujets, les deux affections suivent une marche parallèle. La tuberculisation se développe chez Taliéné et suit son cours, pendant que l'évolution de la maladie mentale s'accomi)lit. Souvent aussi la phlhisie est latente chez les aliénés, et, comme le fait observer llagen, ils offrent souvent cette forme spéciale de la maladie à laquelle les Anglais ont donné le nom de fhrid consumption, et dans laquelle l'aspect extérieur du malade et la coloration du visage offrent un contraste frappant avec les renseignements fournis par l'auscultation. On peut rapprocher de ce fait les violentes hémoptysies dont Schroder van der Kolk a signalé l'existence chez des aliénés qui ne présentaient aucun signe d'une maladie de poitrine. Quelquefois môme les deux affections, s'entraînant mutuellement pour ainsi dire, suivront une marche bcaucoui) plus ra[)ide. Dans les cas où l'on voit éclater simultanément les deux états morbides, la mélancolie peut imprimer à la tuberculose une évolution précipitée et la tianlbrmer en phthisie galopante. Les auteurs anglais en ont cité d'assez nombreux exemples.
T La phthisie et la folie peuvent obéir à la loi d'alternance et se remplacer mutuellement.
Il n'est point rare de voir un aliéné, après la guérison de sa maladie mentale, offrir tout à coup des symptômes de tuberculose, qui s'arrêtent, si la folie reparaît, et tpii
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suivent leur cours ordinaire, si la raison maintient son empire.
Dans un cas observé par Schroder van der Kolk, un jeune homme, après avoir passé trois ans en état de stupeur, parvint à une guérison assez complète pour pouvoir se marier; mais, peu de jours après, il fut pris d'une violente hémoptysie et mourut poitrinaire un an plus tard. La sœur de ce jeune homme eut un accès de manie dont elle guérit; mais, peu de temps après, elle mourut aussi d'une phthisie pulmonaire.
Le cas contraire peut également être observé. L'affection pulmonaire se développe et semble destinée à suivre son évolution habituelle, lorsque tout à coup le délire éclate, et, à partir de ce moment, les signes physiques et les symptômes rationnels de la phthisie disparaissent et la santé générale semble s'affermir.
J'ai donné des soins à la femme d'un honorable praticien de Paris, qui présentait, de la manière la plus évidente, les signes d'une tuberculisation déjà fort avancée au sommet du poumon gauche. Contrairement à notre attente, cette maladie parut rétrograder, les signes physiques s'amendèrent et la santé générale devint excellente, mais en môme temps on vit se dessiner un caractère vraiment atroce. Persécuté sans trêve par sa femme qui l'accusait bien h tort de commettre des écarts que les habitudes laborieuses de sa vie rendaient impossibles, le malheureux médecin se vit soupçonné, surveillé, vilipendé. On faisait des visites à ses clients pour l'accuser de torts absolument imaginaires; on lui tendait des pièges; on l'obligeait à se lever au milieu de la nuit pour courir chez des clients qui ne l'avaient point demandé ; on brûlait ses papiers, on déchirait SCS factures, on cherchait par tous les moyens à lui