PSEUDO-PARALYSIE GÉNÉRALE SAIURMNE
humeur, qui fait un contraste évident avec la bienveillance habituelle^des vrais paralytiques. Enfin, le malade, après un temps variable, mais qui ne dépasse pas habituellement une année, rentre en possession de lui-même et retrouve ses facultés intellectuelles. Il ne faudrait point supposer cependant que la terminaison de la maladie est toujours heureuse ;. chez certains sujets, la marche de la maladie suit une pente fâcheuse, et la mort arrive, comme chez les paralytiques, au milieu d'un affaissement général.
Sur les treize cas que possède la science, il en est dix qui se sont termines par la gnérison ou l'amélioration. Mais il est incontestable que, chez les individus frappés une première fois par le poison , lesvécidives sont fréquentes, lorsqu'ils s'exposent de nouveau à l'action du plomb.
Il est donc évident que^ si reucéphalopathie saturnine peut emprunter quelquefoisi' le "masque de la paralysie générale, elle ne-doit point ôti'e Confondue avec cette affection. Dans le premier tcas, il s'agit d'un eïiipôisonnement du cerveau, dont la marche est subordonnée h Téliminalion de l'agent toxique * lorsqu'une fois il a été chassé de l'économie, les facultés reparaissetit,' et la raison réprend son empire. Dans Je second easg au * contraire, il s'agit d'une afl'ection à marche' jMivahhJïiante^ qiui conduit presque fata-
leuaenlicV-.'laitnonti c'A) 'j'juuho'hj r.ù'\\ Jiîtjiiiaiviiuo'iJ i ii .^
' jj] ojo d'jir-.yloifiq sob h?.uz gioloiiphnjp ^(nimijJPs J ij
Nous avons longuement'ineisCé'Sui'^tâ^toitile'déHvà'iVte de l'encéphalopathie saturnine; lions paierons rapidement sur les autres variétés symptomatiquos, qui présentent moins d'intérêt à noti-e point do vuc^pécia'h^ -> r "■ '" .
La forme convulsivc ou épilepliquc dst,'d*af)t-èfe*Gris6lle, la plus fréquente de toutes. Elle peut débuter parle vertige, mais no paraît point être précédée par une aura. Sous tous
G02 l^IiS FOLIES TOXIQUES.
les autres rapports, les accès ressemblent absolument à ceux du haut mal; ils ont une tendance à se reproduire à de très courts intervalles, et le malade peut, dans une seule journée, avoir un grand nombre d'attaques ; enfin, comme dans toutes les formes du saturnisme cérébral, la mort peut venir subitement fermer la scène, et cette terminaison soudaine est plus fréquente dans la forme convulsive que dans toutes les autres variétés de renccphalopatliie saturnine.
La forme comateuse, moins fréquente que les autres, peut leur succéder ; mais il est des cas où elle se développe d'emblée. Le malade tombe alors dans un engourdissement de plus en plus profond, il a l'aspect d'un homme endormi, il devient de plus en plus insensible aux excitations extérieures ; mais de temps en temps ce sommeil léthargique est interrompu par des cris, des plaintes, de l'agitation inconsciente. Souvent les paupières sont largement ouvertes ; mais le malade, comme s'il était frappé d'amaurose, paraît incapable de distinguer les objets extérieurs.
Cet état peut se terminer par la mort ; mais le plus souvent les accidents se dissipent peu à peu, le malade reprend connaissance, et le premier sentiment qu'il éprouve est celui de la faim. 11 est presque inutile de dire qu'il ne conserve aucun souvenir de ce qui s'est passé. r^ Les trois formes qui viennent d'être décrites peuvent se combiner entre ehes pour constituer une forme mixte dans laquelle les accidents se succèdent suivant un ordre et des groupements très divers.
Enfin, l'on pourrait admettre une cinquième forme qu'on pourrait appeler la forme apoplectique ; elle est caractérisée par des hémorrhagies cérébrales, qui surviennent, soit après
ANATOMIE l'ATHOLOGlOLK. 603
les accidents convulsifs (Lemaire), soit au cours des autres manifestations, comme dans le cas de Berger (1).
Messieurs, les accidents que nous venons d'étudier sontils en rapport avec l'albuminurie saturnine, signalée pour lapremiùi^e fois par M. le docteur Ollivier, et ayec les néphiiteSj qui ont été observées chez les saturnins? Cette qiic^tion est cnçorç en litige, et nous ne ^aurions avoir la prétention de la résoudre, pour ainsi dire, en courant. Il doit
J arrive mamtenant au point le plus intéressant, à la partie vraiment scientifique de la question ; je veux parler de 1 anatomie pathologique. .'
Les lésions anatomiques de 1 enccphalopathie saturnine sont encore trèsimparfaitementcônnues, et nous nesommes pas beaucoup phis avancés sous ce rapport que ne l'étaient Grisolle et Tanqucrel des Planches. En laissant de côté les cas ou rîiitoxicatîon, probablement superficielle, n*a point laisse (ïe traces dans ï'encéphalc, on peut dire que la lésion la plus commune est une sorte d'hypertrophie apparente. Lés circonvolutions sont tassées les unes contre les autres ; elles sont dures et résistantes, et les sillons sont presque effacés, dG sorte que la surface des hémisphères est presque unie. Le cerveau présente une teinte icteroide, la pulpe cérébrale est exsangue; enfin, sauf les 'cas de ramollissement circonscrit, la consistance du cerveau ressemblé à celle de la pille de guimauve (Martiiî-Soion). ta Capacité ries cavités ventriculaires est diminuée ; elles ne renferment point de sérosité.
Une coupe pratiquée h travers la substance cérébrale
f)04 DES FOLIES TOXIQUES.
montre la pâleur de la substance grise, qu'il est difficile de distinguer de la substance blanche. Cette pâleur de la substance grise paraît tenir à l'anémie, qui est incontestablement la lésion la plus habituelle et la plus constante de l'encéphalopathie saturnine.
L'histologie jusqu'à présent ne nous a rien appris sur les lésions de Fencéphale dans l'empoisonnement saturnin. G Quand on veut chercher à savoir, dit M. le professeur Renaut dans sa thèse d'agrégation, si le cerveau des saturnins présente des modifications histologiques en rapport avec l'intoxication plombique, on n'en peut trouver aucune, môme en employant les meilleures méthodes (1). »
La chimie nous apprend qu'il existe, chez les sujets atteints d'encéphalopathie saturnine, du plomb dans le cerveau ; cependant, lorsqu'on a eu soin d'enlever les méninges, d'essuyer la surface du cerveau et d'injecter de l'eau dans les artères, on ne trouve aucune trace de ce métal, comme dans le cas de M. Moulard-Martin (2).
Il nous reste à parler des lésions signalées par M. Devouges dans la paralysie générale saturnine. Ce sont surtout des adhérences qui unissent les hémisphères entre eux et avec les méninges; une sorte de matière glutineuse semble coller ensemble ces diverses parties. Dans d'autres cas, on a trouvé des adhérences de la base du cerveau à la dure-mère (3). Ona constaté aussi des fausses membranes de la dure-mère et du ramollissement cérébral.
Ces lésions sont-elles suffisantes pour constituer un type
(1) Renaut, thèse d'agrégation, Paris 1875. De l'intoxication saturnine chronique, p. o5.
(2) Renaut, thèse citée, p. S6.
(1) Sessclmann, De l'encéphalopathie chronique tV origine saturnine (thèse de Nancy, 1879, p. 54).
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQrE. 60o
spécial et pour nous autoriser à admettre l'existence d'une paralysie générale d'origine saturnine? Evidemment non; car, nous le savons aujourd'hui, les adhérences du cerveau aux méninges sont loin d'offrir l'importance qu'on leur attribuait autrefois. On les rencontre non seulement dans la paralysie générale, mais aussi dans le délire aigu et dans d'autres affections de l'encéphale. Il n'est donc nullement étonnant que l'action du plomb puisse quelquefois aussi les produire. '^^' ^' '^ ^iuuii-^'^. i.
Il existe dortc "déslééîonV'ahïfomîques très nettement caractérisées dans beaucoup de cas de délire saturnin ; mais la dénomination qui leur convient le mieux est celle de méningite, et, dans Tétat actuel de la science,'on-ne' saurait aller plus loiril ç'»li'ii'i*ijft'î ylili^.qujbiiq-jjnO ij diJ'.\.J
Quant à l'actiori^dlt pTômB''s4ili>^Tëi émkmmmm.'éWe a donné naissance à plusieurs 'hyl^bthôses qu'il me paraît sulïisant de vous indiquer d'une manière très succincte^^ •
Hermann admet que, de même que la colique saturnine, Tencéphalopathie est produite par l'irritation que détermine le plomb dans la substance céré-brale. ll^y aurait une sorte d'intolérance des éléments d^- i'eiicép'bàie'pour ce corps toxique: nifâîs ciNîSt^ l'a' tmc pure l^ypothèse-;' et puisque l'auteur admet la présence du poisofl dans la ma^se dû sang, il devrait nous expliquer pourqii(^i, dans certains cas,* le métal, circulant dans les a r telles du cerveau, détermine les symptômes de rencé[)ha]opûthio, tandis que, dans d'autres cas, l'organe demeure indifférent en présoiuie des niôincs excitations et ne réagit point.
llosensteni croit devoir rapporter leg troubles encepnalopalliicpies à l'anémie, qui résulte diejacoiitraetwre des petits vaisseaux.' ' *'''^^^^*^*-"^ )ij\u>^o\\>j'.»\'i:>u«'i .v; ..i.ii.iiiurr:---, i^
Eiilin, M. Danjoy paraît aNVi*f'prouV6^ que' l'àî'ïmié^'^é'st
606 I5ES FOLÎES TOXIQUES.
quelquefois responsable des accidents observés. On sait, en eîfet, que le rein des saturnins est souvent atteint de néphrite interstitielle atrophique. "^'"^'^'^ no. .-.r",M c. r\,.^ Pour résumer l'ensemble de nos connaissances sur ce point, nous dirons que l'encéphalopathie saturnine nous est mieux connue par ses symptômes que par ses lésions, et que la physiologie pathologique de cette afTeclion échappe jusqu'ici complètement à toutes les recherches.
Le pronostic de la folie saturnine est extrêmement grave : d'abord parce que la mort peut survenir brusquement dans toutes les formes de la maladie, et surtout dans la forme convulsive ; ensuite parce que les récidives sont extrêmement faciles et fréquentes, et enfin parce que certaines formes de la maladie marchent rapidement vers la démence. Il n'en est pas moins vrai qu'on peut espérer la guérison dans la plupart des cas, et que, dans la forme délirante, la guérison est la règle. Au reste, le rétablissement du malade est en quelque sorteune question de degré. Quand l'empoisonnement est léger, les accidents se dissipent avec facilité; quand il est intense, la guérison est plus difficile. La gravité du pronostic est donc en raison directe de la profondeur de l'imprégnation. 'inquir^
La pseudo-paralysie générale saturnine est incontestablement une forme plus grave que les autres variétés d'aliénation mentale qui peuvent succéder à l'empoisonnement par le plomb; elle semble coïncider, en effet, avec des lésions beaucoup plus accentuées des méninges et de la substance corticale.
L'épilepsie, ou, si l'on veut, l'éclampsie, est à coup sûr la plus fâcheuse de toutes les manifestations de l'encéphalopathie saturnine, soit qu'elle se présente isolément,
TRAlTiniENT DE LA FOLIE SATURNINE. 007
•oit qu'elle vienne compliquer les autres formes. Nous avons vu en effet qu'elle pouvait souvent conduire h la mort subite. Quant à son influence fâcheuse sur l'état intellectuel, elle n'est point contestable. Les facultés du malade l)aissent après chaque attaque.
Le traitement de la folie saturnine, en dehors des indications générales qui s'appliquent à l'empoisonnement par le plomb, présente une indication formelle : c'est l'emploi dcTiodurede potassium; soit qu'il agisse pour favoriser l'élimination du poison, soit qu'il en neutralise les effets, ce médicament donne incontestablement des résultats avantageux dans le traitement de cette maladie.
Gomme il est nécessaire de l'administrer pendant très longtamps, il est préférable de le donner à petites doses, afin de mieux en assurer la tolérance. On ne doit point dépasser la limite de 1 gramme par jour.
En dehors de ce médicament, les soins hygiéniques, les purgatifs, les bains, l'hydrothérapie peuvent rendre de très réels services. Une nourriture généreuse et reconstituante est éminemment nécessaire ; mais on devra user très sobrement du vin et des autres boissons de môme nature, car la plupart des saturnins sont alcooliques, et ceux qui ne méritent point ce reproche ont un cerveau facilement impressionné par les spiritueux.
i9jùb iÏLp gnoiôài 89l J9 ; svioon sonsuliiii no^ -njoj è imi ylajBsiuqèfii io8ôii (JU Jnoc aiavib ètnioq 9b in£i wn snirn
.9fjpij^oIoilJi'.q simoJfinB'l 'luoq cijon 8no79b 8uon no JnÎ9iic9'i sulq qnifirio 6i ôfifib .^iuM hSïip'ÛBLiipons aaîcioo'i] «al ifioà 90 ,9iilob ai J^ao , -lio/uorn
-iiooo ifio/ '^'^ TRENTIEME LEÇON ''^''''^^' '^^ ^^
an aibfilBfn £i ab ëJnemoi'j rîTiiuB èui ; nuunaiJfi aiJomaq DE L'ALCOOLISME AIGU. IU9 Js'up Jno'i)
Sommaire. •— L'alcoolisme à noire époque. — Différence d'origine des alcools. — Prédispositions individuelles. — Inégalité de la force de résistance chez les anciens et chez les moderne^. — Immunité des
«<TÎches;par rapport aux pauvres. — Influence des prédispositions héréditaires et individuelles. —.Alcoolisme latent de la cinquantaine. — Modo d'action de l'alcool. — Période d'excitation. — Anesihésie morale. — Période ébrieuse. — Troubles sensoriels. — Troubles ôfi lu rtïôtilité. — Délire particulier. — Incohérence. — Entêtement. — Période comateuse. — Ivresse convulsive. — Amnésie. — Lésions anatomïques de
-'nvresse. - Traitement.'^^^^ ^^ ^^ -'^^'^\'^ '
Jiioaij/ic. nq ino iul - j Jiiu ciion jiip énoijfii
é9i aiifio Messieurs, .^^^^ly^ j.| ùLncm'^b
De tous les poisons qui peuvent, à divei^ degt^és", exercer une influence délétère sur l'économie, l'alcool est incontestablement celui dont les effets ont été le plus soigneusement décrits et le plus minutieusement étudiés; '^^^'^•^^■'W^^*^^ ^^^ ^" Les innombrables travaux consacres depuis tant d'anriëcs a^'cette question, constituent à eux seuls un chapitre tout etoer de la pathologie ; et s'il nous fallait embrasser le problème dans son vaste ensemble, nous sérions forcés d'aborder des sujets absolument étrangers à îa médecine
Itientale. ^u^i:,i^^ J^Jt^y^i^U^ MiiiLM^ i. j)j:j<jlll[f :r.j'ldH-JoH.
L'alcool, en effet, exerce ses ravages sur presque tous Tes ôtganes, sur presque tous les tissus de récofiomie. "^ ''^'
Le cœin-, les poumons, le foie, les organes digésiïfsV" les glandes, les muscles, le tissu cellulaire et les os subissent
CONSIDÉRA rioNS génlIkalks sL'u l'alcoolismk. 609
tour à tour son influence nocive ; et les lésions qu'il détermine sur tant de points divers sont un trésor inépuisable pour l'anatomie pathologique.
Mais, dans le champ plus restreint oii nous devons nous mouvoir , c'est le délire, ce sont les troubles encéphaliques et les désordres du système nerveux qui, seuls, vont occuper notre attention ; les autres éléments de la maladie ne serviront qu'à compléter cette étude.
Si nous en croyons la plupart des observateurs modernes, l'alcool ferait aujourd'hui [)lus de victimes qu'à toute autre époque de l'histoire ; et, pénétrant de pUis en plus dans nos usages, il modifierait la physionomie naturelle de l'aliénation mentale.
Et pourtant, Bacchus est un dieu toujours jeune, et l'ivresse est de tous les temps et de tous les siècles ; les générations qui nous ont précédés lui ont presque exclusivement demandé la stimulation nécessaire pour lutter contre les difficultés de la vie, et les poètes de toutes les époques, depuis le vieil Anacréon jusqu'à notre moderne Alfred de Musset, lui ont souvent emprunté la meilleure partie de leurs inspirations. L'histoire nous apprend que les Romains connaissaient à merveille tpus le$ effets,, p^ithologiques de l'alcoolisme, et ces grands conquérants, nous surpassi^ient autant par rintensité.de.leqrs orgies que par l'immensité de leur puissance. Quant nux robustes buveurs des deux siècles derniers, ils regarderaient avec mépris leur postérité dégénérée, qui peut à peine supporterquelques bouteilles de vin.
Si donc il est vrai que nous sommes des victimes de l'alcoolisme à un degré plus élevé que nos ancêtres, cela tient, sans doute, à la différence qui nous sépare d'eux à
^jO DES FOLIES TOXIQUES.
deux points de vue: au point de vue de la semence et au point de vue du terrain ; au point de vue de la boisson et au point de vue des consommateurs qui l'absorbent.
Autrefois, en France et dans tous les pays vinicoles, c'était le vin qui figurait presque seul dans tous les repas, et qui suffisait à tous les excès. Aussi les pays du nord étaient-ils le siège à peu près exclusif de cet ensemble de phénomènes que nous connaissons aujourd'hui sous le nom d'alcoolisme. C'est là qu'on buvait avec excès des eaux-devie malsaines tirées de la distillation des grains.
Gest qu'en effet, il n'y a pas seulement un alcool, mais des alcools, ou, comme on dit généralement, des esprits.
On fabrique de l'alcool avec du jus de raisin ; — avec des graines de céréales; — avec la canne à sucre ; — avec le sorgho ; — avec la betterave ; — avec la pomme de terre ; — avec la mélasse ; — avec le chiendent ; — avec les fruits pourris ; — avec les vieux chiffons ; — avec la sciure de bois.
Or, ce serait une erreur profonde de supposer que tous ces produits divers sont identiques au point de vue de la composition chimique et de leur action sur l'organisme.
Il existe, en effet, une différence profonde et radicale entre l'homme qui s'exalte agréablement l'intelligence avec du vieux bordeaux, et celui qui se grise stupidement avec des phlegmes de pommes de terre. Et, comme le comble de l'art consiste, au point de vue industriel, à tirer un parti lucratif des matières les plus viles, les progrès de la science nous rapprochent de plus en plus des produits obtenus par la distillation de la sciure de bois.
Traduisons en langage scientifique les considérations famihères que nous venons d'exposer. 11 existe un nombre prodigieux d'alcools, leur série est presque inépuisable ;
t)ÎVERSITÉ DES ALCOOLS. G H
mais, poîiP nous en tenir aux alcools monoatomiques ^ ceux qu'on rencontre le plus souvent dans les boissnns fermentées, ceux dont on fait un usage constant, sont les suivants : "L'alcool de- vin (alcool éthylique), qui bout à TS**,?) : " ti'alcool de bois'(alcool mcthylique)qui bout h 66 degrés ; L'alcool propylique ; L*alcool butylique ; L'alcool amylique.
Or, l'alcool de vin ou alcool éthylique est incontestablement le plus sain de tous. Certains observateurs ont prétendu que, s'il produisait de l'ivresse, il ne donnait jamais lieu aux lésions do l'alcoolisme ({m résulteraient de l'emploi des alcools inférieurs.
L'alcool méthylique, beaiti?'ftli\)~pln§ WiHsible que l'alcool
de vin, l'est infiniment moins que les alcools propylique,
butylique, amylique. Or, les eaux-de-\ie de grains, les pro-
' duits du sorgho et de la canne à sucre, les alcools de pommes
de terre et en général les esprits de qualité inférieure con-
^ tiennent line asâez forte proportion de ces alcools nuisibles,
' 'dont plusieurs, et surtout les trois derniers que nous avons
énumérés, sont de véritables poisons.
''' D'après une théorie fort ingénieuse, dont M. Rabuteau
s'est fait le défenseur, les alcools èeraient d'autant plus
'^'toxiques que leur point d'ébullitiôn serait plus élevé. Il
' 'Semble, en effet, que cette condition les rend plus difficiles
''à éliminer de réconomiè'({)'.'
Màië 6eci revient à dire, d^ns le langage des ouvriers, que le vin naturel ne fait jamais de mal. On corihàtt tôiile la
M mi K (;) Ml ' !;■ i ij-':! '-i i'
-;i(l.) 'Toutes lies boissQiis formoiUt^cs, mùme le vin naturol, con- ,, tiennent 4çsalcQo)s , nuisibles, La (.lilTérenco rôsido,ilaiis los proportions ; aussi l'eau-de-vic de marc est-elle la plus mauvaise de toutes, pài'co qirello conlioiU justprà î et M pour 100 d'alcool amylitjiio.
612 ' J>J^S, «FQLlKS-î'IOXlQUES.
puissance de cet axiorae> qui est accepté par les classes iuiéM rieures cQiBiTieiUHe., parole d'évangile; or, il est incontestable qu'un grand nombre d'ivrognes, qui n'ont jamais lisé que du.vin naturel, sont tombés dans tous les désordres de l'alcoolisme, .nmorililn'» noitBO< ; siîib(ï Jifigif.]
A cette objection, on oppose une réponse assez plausibîo ; le vin naturel, dit-on, n'existe plus; d'ailleurs, quelques-^ unes des pratiques qui l'altèrent ont été sanctionnées par l'Académie de médecine, qui, consultée &ur ce point, a autorisé \Q,vinage. Cette opération consiste, ou le-^ait^i à v.erser dans les vins trop faibles de l'alcool en nature pour mieux les conserver ; mais les industriels qui emr. ploient ces procédés ne vont évidemment pas ajoutée, à leurs vins de bonne eau-de-vie ; ils achètent à vil prix de l'alcool de betterave ou de pommes de terre, introduisant ainsi) dans la boisson qu'ils débitent les éléments toxiques que la nature en avait écartés. looni uxo?.
,,4iU,jr|3S;te,, çç (U'est point seulement aux alcools qu'il faut attribuer l'influence nocive des boissons fermentées. La dif-, férence bien connue entrele vin. rouge et le vin hlanc tient surtout à la présence de certains éléments aromatiques qui donnentiau .vin blanc , des propriétés excitantes et le; rendent très, nuisible pour le système nervebU5i..M i ^luoi rufj
On ajoute, enfin , que l'alcoolisme estpresque in€ounu dans les pays vinicolesv où cependant l'ivrognerie n'est point rare^
Il est cependant incontestable, malgré cette ingénieuse argumentation, que le vin, même naturel, peut à la longue alcooliser les tissus quand on en use avec excès. Dans -le canton de Vaud^ en Suisse, où l'on consomme presque exclusivement le vin du pays, la cirrhose est fréquente etle^ délire alcoolique assez commun. Il n'en est pas moins vrai que le vin naturel est infîfii>raent,moins dangereux que ks
DIFFÉRENCES INDIVIDT ELLKS. 613
liqueurs sophistiquée?,! et c'est là, peut-être, Tuile des raisons de-la supériorité des anciens sur les modernes;
Mais il' est une différence de terrain dont il est impossibledono pas tenir compte. Autrefois, le talent de boire faisait partie de l'éducation d'un gentilhomme, et' celui qui no sa-vait isupportcr cinq ousixl bouteilles de' \in passait pour, un Tnanant, Les hommes du Nord conservaient d'ailleurs' une supériorité notoire à cet égard sur les méridionaux let' les Français. On connaît Thistoire de ce gentilhomme ^ui, ayant accompagné le prince de Cônti en Pologne, fut obligé de prendre part à un festin dahs lequel ort' 'célébrait l'arrivée du nouveau roi. Lorsqu'il Voulut s'e.^cusor en disant que sa santé rempechdit de boire, les gélitilshommes polonais s'écrièrent tous ért choeur': « Bihat et moriatfir I )y'> ^ nnu, .^i j,, ,.j;.:ju . .-.. ..
' 'Awjourd'hui;'rïy^iV^'h'e'îiyôrhmes plas-là» j'lk"iWoteflJëi' sont incontestablement plus sensibles aux influences de celte espèce; ils se grisent plus facilement et supportent plus mnli'ivpesse. .• - u.i. . i ;:.u,. ..
Un médecin américain fortdisliittg'rié, M. BeardVfeLfla'éHïd' £h'4»X' imêmes conclusions par l'observation des faits qui se p'îissent autour de lui. II démontre que les Américains de' nos jours lésistent infiniment moins à Tusage de^ boisions a-looe^liqucs que ne le faisaient leurs ancêtres. L'exagération do'l''aolivité du système nerveux chez les modernes et sou in^feabilité consécutive sont évidemment la raison princî[)ale do cette intolérance. Il n'en est pas moins vrai qUé nfons' possédons encore aujourd'hui de vénérables vieillards qui semblent, pour ainsi dire, se conserver dans l'alcool ; mais ce (|ui est aujourd'hui l'oxceplion semblerait presque avoir ébéil-a règle autrefois. 11 y a donc Va une questidUide tréquéirce dont le sens no saurait nous échapper. ' ■ ' '
014 l^ES FOLIES lOXlQUES.
Peut-être aussi faut-il tenir compte des différences de race. Les habitudes du Nord, introduites en, France, ont trouvé des organismes moins aptes à y résister. On sait, d'ailleurs, combien est grande la part des idiosynorasies. Tel individu se livre presque sans inconvénient à des excès prolongés, tel autre est incapable de braver le moindre écart de régime. r AitA ,TfPtff,.\^<?,rf
Nous arrivons donc, en définitive, à formuler cette conclusion un peu naïve : l'alcool est très nuisible aux gens quitie peuvent pas le stipporter. Les considérations qui précèdent vous permettront de bien saisir le sens de cette formule, qui n'est pas, au fond, aussi puérile qu'on pourrait le supposer. ;^nfibi
Voyons maintenant quelles sont les conditions dans lesquelles le poison opère.
Le mot alcoolisme a été créé par Magnus Hoss, qui observait en Suède, dans un pays o\i i'eau-de-vie de grains ou de pommes de terre est la boisson habituelle de toute la population. On estime à 4 ou 50^ grammes par jour laquant tité d'eau-de-vie qu'absorbe un ouvrier sobre d'ailleurs. On conçoit, dès lors^ combien les accidents produits par cette intoxication chronique doivent être fréquents. On les observe moins souvent dans les pays oii le vin est la boisson habituelle. La bière, le cidre et le poiré occupent, entre l'alcool et le vin, une position intermédiaire. ■, tn^frn3'lne> jiiMaiîSiil[.est-une condition extrêmement importante et qui modifie notablement les effets de l'alcoolisme, surtout au point de vue intellectuel; c'est la condition sociale, c'est l'hygiène de l'individu. ,, ,,v.,i .r.Jnoofiy'i '.»> (f-eo-irptrilffi
Un homme qui se nouri'it bien, qui se soutient par des aliments variés et do premier choix, supporte infiniment mieux les eQets de l'alcool qu'un misérable qui. cherche,
ALCOOLISME LAIL^T. 61 0
en buvant, à tromper sa faim. L'empoisonnement est alors beaucoup plus intense et plus rapide, et, comme toutes les autres conditions hygiéniques, quand elles sont favorables, agissent pour retarder et diminuer les effets du poison, il en résulte pour les riches une immunité relative par rapport aux pauvres. Nous ajouterons que la prédisposition héréditaire et individuelle doit être prise en sérieuse considération. Le lils d'un alcoolique ou d'un aliéné est infiniment plus sensible aux effets psychologiques des boissons spiritueuses que tout autre individu ; à plus forte raison, s'il est ou s'il a été lui-même aliéné.
On comprend donc que les hommes robustes, nés d'une lignée parfaitement saine, vivant dans des conditions hygiéniques favorables, et se soutenant par une bonne nourriture, puissent supporter des excès alcooliques très sérieux, surtout s'ils sont habituels. Ils arrivent souvent alors à cet état d'alcoolisme latent qui se rencontre souvent chez les hommes qui ont atteint ou dépassé la cinquantaine. Les habitudes sont correctes, la tenue est parfaite; l'alcool n'est ingéré qu'à des heures régulières et toujours les mômes; jamais on ne constate chez eux la moindre trace d'ébriété; mais, vers un certain âge, l'esprit s'engourdit, l'intelligence s'ankylose, et les hommes de celte espèce, sans négliger en aucune manière les devoirs de leur position, s'enferment de plus en plus dans la routine et deviennent iucapables, je ne dis point d'accepter, mais de comprendre une idée nouvelle. Cet état intellectuel n'est pas c\clusi\ement propre, comme on le croit généralement, aux vieux militaires; il se rencontre très souvent chcii des gens du monde parfaitement corrects, mais vivant bien, et qui réussissent à s'immobiliser rinlcUigcnce par l'alcool, sans avoir jamais éprouvé de désordres graves ou bruyants.
j5|6 DES FOLIES TOXIQUES.
'^•Je ne chercherai point, messieurs, à \oirs- rappeler ks théories diverses qui ont été émises sur le mode d'action de Falcool depuis Liebig jusqu'à nos jours. 0"'il nous suffise de savoir que, se fixant en nature dans les tissus, il se porte de préférence sur le foie et le cerveau. Voilà pourquoi il exerce une action élective sur le système nerveux.^'^l Todio A ce dernier point de vue, qui est le nôtre, il faut lui reconnaître deux modes d'action : il produit- l'alcoolisme aigu et l'alcoolisme chronique. '«'d tuoI J89 bJ eiip
eUnAlcooHsme aigu. — L'alcool est un poison ; donc, ingéré à forte dose, il peut tuer un homme sur le coup ; c'etrt ce qui arrive à ces buveurs insensés qui font le pari de vider un litre d'eau-de-vie d'un seul trait. On les a vus souventtombermorts sur le carreau, après l'accomplissement de leur prouesse.
Mais, en général, son action est infiniment moins brutale : à dose modérée, il réconforte, il stimule, il développe les forces physiques et morales; à dose élevée, il enivre.; à dose exagérée, il abrutit; Jiii noûisinouilfiii 9nu -qo
Les quantités nécessaires pour produire cet effet varient nécessairement avec les habitudes de l'individu, avec son tempérament, avec k climat et les autres conditions sur lesquelles nous venons d'insister. Mais, dans la marche ascendante qui conduit vers l'ivresse et plus tard-ivors l'abrutissement, il existe trois périodes bien^ nettement définies, dont les symptômes sont à peu près constants. luob
D'abord, la période d'excitation; elle est caractérisée- (à un degré suffisamment élevé) par un vrai délire (lotit les phénomènes sont variables, et qui s'annonce, en généra), par de la gaieté, de la tendresse, par une bienveillance universelle. Il est des gens qui ont le vin triste; mais la plupart des buveurs, à cette première période, sont gais, aimables,
^'ALCOOLISME AlUU. 6l7
hien disposés; ils manifestent des penchants erotiques, souvent assez accentués-; mais ce qui domine avant tout, c'est une sorte d'anesthésie morale. Gomme dans le rêve, l'alcoolique à ce moment ne s'étonne de pien; il voit les actes les plus étranges sans en être surpris, il entend sans sourciller les propositions les plus saugrenues : on lui propose d'aller se jeter à la rivière^ et s'il n'obéit pas lui-même à ce
.conseil, il trouve fort naturel que ses amis le suivent, puisque tel est leur bon plaisir. En un mot, il a perdu le sentiment de la réalité.
Mais, si les excès continuent, on voit survenir la période ébrieuse, caractérisée d'abord par des troubles sensoriels, puis par des troubles de la motilité, puis enlin par des pliéno-
•r-mènes intellectuels d'une nature spéciale et caractéristique. '"'On observe d'abord de la diplopie, puis ensuite des illusions et des hallucinations de la vue, quelquefois de la paraoousie, parfois même des troubles des autres sens. J'ai connu un infirmier alcoolique qui, dans ses accèsd'ivresse, éprouvait une hallucination tactile fort singulière ; toutes les fois qu'il était ivre, il çroyaiu recevoir des coups de poing dans le dos; pours'eiii garantir., lil s'appuyaitcontre un mur ; mais à sa grande surpj'ise, malgré ceireaq^iU't, les Goup& redoublaient d'urie manière absolument inexplicable
pOUriluik 'i';I i. -,--■,,•■■ iliM,,,.. i,.p MKh,l!. !■)-!.
M En môme temps, il' se produit de& troubles delà motilité, dont les plus fréquents aon-t l'embarras de la [Kirolo et la titubation. i'. > '■"< *-!• » 'M)i:,,:ij/'t n 'h-'m-.; ii .iMMu . i^ ' • Eli tin , uiî' délire particulier' s'empare do rivregne ; ce sont des impulsions auxquelles^ sa volonté engourdie ne saurait résister et qui le pous^^ent souvent aux actes les plus graA'CS* 'En eflet, la Bcconde |Mh'i<xle de l'alcoolisme est, oommo on l'a dit^ In pé-riodr du crim^f wr.Hnu jo
Qi8 DES FOLIES TOXIQUl-S.
En dehors de ces violences, l'alcoolique est insiipportablement bavard ; son activité, quand elle ne s'évapore pas en violences, se dépense en paroles. Ses discours sont absolument incohérents, et la rapidité avec laquelle se succèdent les idées le rend d'une mobilité incessante; il saute sans transition d'une idée à une autre et ne peut pas terminer un raisonnement; mais à côté de ce défaut de suite dans les idées se place le phénomène inverse ; je veux parler de cet entêtement, de cette obstination qui écarte tous les obstacles pour revenir constamment au même but. Voilà pourquoi l'ivrogne est si dangereux quand il s'est absolument mis en tête de commettre un crime. Voilà pourquoi, dans un ordre d'idées moins tragique, il reviendra dix fois frapper aux volets fermés du cabaret dont on l'a chassé, jusqu'au moment où, surpris brusquement par la troisième période de l'ivresse, il glisse dans ses propres déjections et s'endort lourdement sur le pavé.
La période comateuse vient en effet clore la scène; le malade dort profondément, pendant qu'une sueur profuse vient inonder toute la surface du corps. A ce moment, il est plus ou moins profondément anesthésique; on a vu des ivrognes, comme les épileptiques, tomber dans le feu et se faire de profondes brûlures sans les sentir ; on a vu des gens grièvement blessés, en état d'ivresse, subir des opérations graves et des amputations dans un état d'anesthésie aussi complet que celui du chloroforme. ittiub. nnl
Au réveil, le sujet éprove un malaise plus ou moins profond, mais qui se dissipe assez volontiers. Quelquefois cependant les conséquences d'une orgie sont plus graves : on a vu survenir, en pareil cas, des pneumonies souvent mortelles, de l'ictère, et même un ictère malin. , .jiujjjjm
11 est de nombreuses variétés à signaler, et les:|)héDO-