‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 12 sur 201 · PRINCIPES DE PINEL · texte numérisé non relu

PRINCIPES DE PINEL

brûlait pas comme sorciers, il les redoutait comme insensés et les maltraitait comme tels. Le dix-huitième siècle, affranchi des superstitieuses terreurs des époques précédentes, subissait encore l'influence des préjugés vulgaires qui inspiraient autrefois à nos pères une si profonde antipathie pour les aliénés ; et sans vouloir méconnaître les sentiments d'humanité qui font honneur h quelques-uns des anciens et à plusieurs des modernes, on doit avouer que Pinel semble avoir été le premier aliéniste qui ait vraiment éprouvé des sentiments d'affection pour ses malades, le premier qui ait compris qu'en dépit de leur profonde infortune, ils n'étaient point déchus de la dignité humaine ; et sous ce point de vue le grand réformateur a été véritablement l'homme de son temps ; car au moment où les abus de l'ancienne société disparaissaient de toutes parts, balayés par un vent de tempête, il a fait pénétrer dans le domaine de la médecine mentale le souffle puissant de la Révolution française.

Mais, à côté du philanthrope, il y avait, chez Pinel, un médecin rempli de tact, de sagesse et de bon sens. — On a dit et répété h satiété que Pinel a fait tomber les chaînes des aliénés ; on oublie trop souvent de dire qu'il leur a rendu un service non moins important en les délivrant de la phlébotomie et en les empêchant de mourir de faim. L'excès de la saignée et l'insuffisance des aliments étaient, en effet, avec l'abus des moyens coercitifs, les causes principales du pitoyable état où il a trouvé les aliénés ; et ce sera son éternel honneur d'avoir opéré, à cet égard, une révolution profonde et radicale.

Mais, bien que le côté pratique et médical l'emporte sur tous les autres, dans l'œuvre de Pinel, il s'y rencontre un côté théorique, qui constitue un véritable code de l'aliéna-

uociaiKLs bE l'écoi.i: classicile. 23

tion mentale; et ce code, modifié sur quelques points par Esquirol, est celui qui nous régit encore aujourd'hui ; car pendant longtemps on ne pouvait s'en écarter sans courir le risque, non seulement d'ôtre accusé d'hérésie, mais encore de passer pour ignorant, ce qui est infiniment plus grave.

On peut résumer celte doctrine en quelques propositions fondamentales :

r La folie proprement dite est absolument distincte du délire dos maladies aiguës.

2° Point de lésions anatomiques dans la folie ; celles qu'on rencontre parfois sont les conséquences et non les causes de la maladie.

3° Le grand remède, pour les maladies de l'esprit, c'est la séquestration, c'est ri?îOlement. Les moyens ordinaires qui s'appliquent aux maladies du corps ne jouent ici qu'un rôle très secondaire (1).

4° L'aliénistc doit s'appliquer à l'étude clinique des maladies mentales, niais en suivant les procédés des psychologues, et en appliquant aux lésions de l'entendement les procédés de l'observation médicale.

lj° Enfin, l'importance d'une classification niétliudique devait être l'une des principales préoccupations de l'auteur de la Nosograpliie plnlosop/iiquc, (jui a liansporté dans la psychiatrie les notion-i qu'il avait empruntées à Tliistoire naturelle.

La manie, la mélancolie, la démence, étaient des formes

(I) « On doit toujours regarder les luédicanieiits comme des moyens accessoires, dont on fait un usage (rautaiit moins indiscret, qu'on a des vues plus ('tendues et (\Ki<, ressources plus assurées dans l'en^endjle des autres moyens muraux et piiysi<iues. » (Pinel, 7/((/((f (/' /'<//»Vîialiunwcul(tle, 'i^' cdit. Paris, 1809, p. 350.]

2i INTERVEISTION DE l'aNATOMIE PATHOLOGIQUE.

presque universellement admises. Pinel y ajoute l'idiotie, sans donner à ce mot le sens que nous y attachons aujourd'hui. Esquirol complète la série par la création de la lïionomanie, et le système se trouve ainsi déiinitivement fondé.

Pendant de longues années, les doctrines d'Esquirol et de Pinel ont eu force de loi, surtout en France, et trois générations d'aliénistes se sont élevées à leur ombre. — Mais on ne saurait indéfiniment arrêter la marche progressive de l'esprit humain ; et le majestueux édifice, qui nous a si longtemps abrités, semble aujourd'hui s'affaisser de toutes parts.

C'est par les anatomistes, comme on devait s'y attendre, que la réaction a commencé. La négation presque absolue des lésions matérielles ne pouvait manquer de rencontrer des contradicteurs ; et, sans parler des colères mémorables de Broussais, des travaux appuyés sur des bases plus positives venaient ébranler l'une des assises fondamentales du système. Dès 1816, Rostan commence à la Salpêtrière ses études sur le ramollissement cérébral ; il se voit entouré d'une vaillante escorte d'hommes jeunes, actifs, entreprenants, dont les plus célèbres se sont appelés Georget, Falrct et Galmeil ; au même moment Bayle entrait à Charenton sous les auspices de Royer-GoUard ; on étudie avec ardeur la méningite, l'encéphalite chronique, et l'on voit bientôt se produire l'événement scientifique le plus important du siècle, du moins en psychiatrie, j'entends la découverte de la paralysie générale.

Et cependant les auteurs eux-mêmes de cette grande découverte sont restés profondément orthodoxes ; la paralysie générale étant mise de côté, il reste entendu que les autres genres de folie ne comportent point de lésions; et l'on ira si loin dans cette voie, que Georget, dépassant les idées de

FOLIKS SYMPA IHIQLLS. 25

ses maîtres, viendra déclarer un jour qu'il n'existe point de folies sympathiques, supprimant ainsi d'un seul coup toute une série de causes physiques de l'aliénation mentale. — Vous avez pu mesurer tout le chemin qu'a fait depuis lors ridée d'une corrélation intime, d'un rapport de cause à effets entre les troubles de l'esprit et les affections des organes les plus éloignés de l'encéphale.

En France, c'est Lallemand qui le premier donne l'impulsion à ce mouvement. L'influence des pertes séminales sur certaines formes de vésanie a été peut-être exagérée par cet auteur célèbre; il n'en a pas moins rendu ini immense service, en démontrant que l'hypochondrie, l'affaissement moral, la mélancolie poussée jusqu'au suicide, pouvaient quelquefois reconnaître cette cause. De nombreux travaux, parmi lesquels nous citerons plus spécialement celui de M. Lisle, sont venus confirmer les idées de Lallemand, qu'on i)eut ranger aujourd'hui an nombre de ces vérités qu'on ne discute plus.

Esquirol, on peut le dire, a créé la folie puerpérale ; mais les affections utérines, dont Pinel avait déjà signalé l'influence, sont aujourd'hui l'une des causes les mieux reconnues de l'aliénation mentale, ainsi que l'ont établi les recherches de Guislain, de Bazin, de M. Azam (de Bordeaux); et la folie utérine est [)lacée au-dessus de toute contestation.

Esquirol avait indiqué la possibilité d'un rapport entre les lésions intestinales et la folie; et c'est sans doute en s'inspirant de cette idée que notre grand pyrétologue Louis, le créateur de la fièvre typhoïde, attribue aux lésions des plaques de Peyer le délire qui survient souvent dans cette maladie. Cette idée de Louis trouverait aujourd'hui peu de partisans; mais l'influence de l'eslomac et du tulx^ intesli-

Page 1