DE L'IDIOTIE ET DE L'IMBÉCILLITÉ
Sommaire. — Définilion de l'idiotie. — Degrés qu'elle comporte. - Idiots, imbéciles, j'aililes d'esprit. — Classificalion des idiots d'après Esquirol.
— Ses délauls. — Division des idiots en automatiques et en spontanés.
— Origines de l'idiotie : congénitale ou acquise. — .\spects extérieurs.
— Crûne. — Face. — Dentition. -- Main. — Troubles somaliques divers. — Amblyopie. — Amaurose. — Surdité. — Perte du goût et de l'odorat. — Strabisme. — Bégaiement. Contractures. — Paralysies. — Névroses. — Convulsions. — Lésions de la moelle épinière. — Perte de l'excitabilité électrique. - Fonctions génitales. — Idiotie complète. Idiotie incomplète. — Fractions d'intelligence. — Habileté manuelle. — Sentiments affectifs. — Imbéciles.
Lésions anatomiques. — Forme et volume du crâne. - Rachitisme. — Hydrocéphalie. — Microcéphalie. — Epaisseur des parois du crâne.— Ossification prématurée des sutures. — Cerveau. — Circonvolutions. — Parties profondes. — Histologie. — Cellules idiotes. ~ Lésions pathologiques diverses. — Vices de conformation divers.
Causes de l'idiotie. — Idiotie congénitale. - Idiotie acquise.
Diagnostic de l'idiotie. Traitement. — Soins iiygiéniques. — Education des idiots.
Phénomènes psychiques.
Messieurs,
Les déviations de rintellii^encedans rinfinic variété de formes qu'elles peuvent airecter ont été jusqu'à présent l'objet de nos études. Nous allons aborder aujourd'hui une question cntiôrcnieiit diirérente. Il s'agit de ces arrêts de
(1) II est bien entendu que nous employons ici le mot foïic dans le sens d'aliénation mentale.
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développement qui, mettant un obstacle absolu au progrès de l'esprit, constituent une infirmité psychologique presque toujours consécutive à des malformations congénitales dont les causes anatomiques se manifestent avec une telle évidence, qu'elles s'imposent directement à notre attention.
L'idiotie et le crétinisme représentent les deux grands types sous lesquels on range habituellement les divers membres de cette grande famille des déshérités de l'intelligence. On donne le nom d'imbéciles à des sujets placés dans des conditions identiques, quant au fond, à celles des idiots, mais chez qui le défaut d'organisation de Tintelligence est beaucoup moins accentué.
« L'idiotie, dit Esquirol, n'est pas une maladie. C'est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont
jamais manifestées L'homme en démence est prive des
biens dont il jouissait autrefois, c'est un riche devenu pauvre; l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. «
La justesse de cette définition est universellement reconnue. Bien différent des aliénés proprement dits, l'idiot n'offre point de troubles intellectuels, car chez lui la pensée est absente; ce n'est point une perversion, ce n'est point une abolition de l'intelligence; c'est une privation plus ou moins absolue des facultés intellectuelles, par suite d'un vice de conformation, d'une atrophie des organes correspondants. Et cependant il existe, entre ces deux états si profondément différents, des rapports étroits de parenté, car la folie chez les parents est une cause fréquente d'idiotie chez les enfants.
Dans cet abaissement profond de l'intelligence, il existe des degrés; on les a diversement établis, mais naturellement ici l'on est forcé d'abandonner une très large place à l'arbi-
FACULTÉ IjU langage. 8H
traire. Comme le dit Spielmann, chaque idiot représente un type spécial etmérite d'être étudié séparément.
11 est donc très facile de multiplier indéfiniment les classes et les divisions, mais on admet généralement Téchclle établie par Morel. Au dernier rang il place les idiots^ au second les imbéciles^ au premier, par ordre de mérite, les faibles d'esprit. Cette dernière expression est souvent appliquée à des sujets qui, même en présentant des facultés intellectuelles assez distinguées, manquent de jugement et ne savent point diriger leur vie. Il serait préférable d'abandonner ce terme, qui manque de précision. Nous ne parlerons donc ici que des imbéciles et des idiots. Mais chez ces derniers même il existe des degrés divers. Esquirol les classe d'après la faculté de langage, qui est plus ou moins complètement abolie ou conservée chez eux. Dans la première classe le sujet a conservé quelques mots et peut quelquefois dire de courtes phrases ; dans la seconde classe, tout se borne à des cris inarticulés; dans la troisième enfin, l'expression vocale est totalement abolie; il n'y a rien, pas même un cri.
Cette classification est trop arbitraire et pourrait être facilement critiquée. Elle repose sur une base trop exclusive. En effet, chez les animaux la faculté d'expression vocale est loin de mesurer l'intelligenco. Nous voyons que les oiseaux, surtout chez certaines familles, possèdent une faculté très étendue de vocalisation, qui peut alkM* quelquefois Jusqu'à rivaliser avec la parole humaine. Au contraire, l'éléphant, dont l'intelligence est infiniment supérieure à celle des oiseaux, ne possède qu'un seul cri monotone et strident.
N'en est-il pas de même chez l'homme, et lorsque l'on s'adresse aux déshérités qui ont perdu la plus grande
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partie do leur patrimoine intellectuel, ne peut-on pas souvent rencontrer des sujets qui possèdent encore un certain degré d'intelligence, alors que la faculté d'expression par la parole a complètement sombré?
J'aime donc mieux adopter pour les idiots la division classique, en automatiques et en spontanés. Les premiers, réduits à l'état de machine, ne jouissent guère que de la vie végétative; les seconds ont conservé quelques parcelles d'intelligence et manifestent une volonté propre. Ils peuvent offrir, d'ailleurs, au point de vue de leur développement, de très grandes différences, et, sous ce rapport, le point de départ de leur état cérébral mérite d'être pris en considération.
L'idiotie est le plus souvent congénitale ; cependant elle peut se développer par suite de maladies diverses pendant une longue période de l'évolution, depuis la naissance jusqu'à six ou sept ans.
Les idiots présentent, dans leur aspect extérieur, les stigmates évidents de leur dégénérescence. Le crâne est difforme, quelquefois volumineux (hydrocéphalie), d'autres fois rétréci (microcéphalie) ; la figure est stupide et sans expression, et le plus souvent des irrégularités notables en marquent les traits. Des grimaces, des rides prématurées, des tics nerveux, viennent augmenter la laideur primitive de leur physionomie. Plusieurs d'entre eux sont atteints de strabisme, et l'on rencontre souvent chez ces sujets cette inégalité des deux moitiés de la face que M. Lasègue a très heureusement désignée sous le nom de strabisme facial. La partie inférieure de la figure offre surtout un aspect bestial : la bouche est largement fendue, les lèvres sont difformes et épaissies ; la langue, souvent volumineuse et gênée pour ainsi dire dans la cavité qui l'enferme, s'é-
TROUBLES DIVEUS. 813
chappe h travers les arcades dentaires; les dents sont mal construites et presque toujours la dentition est incomplète et ravagée par lacarie. Chez plusieurs sujets la seconde dentition ne s'est jamais effectuée; ils n'ont que des dents de lait. Le menton est fuyant, la mâchoire inférieure souvent peu développée, enfin les oreilles présentent ces déformations caractéristiques, que Morel considérait comme l'un des meilleurs signes de la dégénérescence héréditaire ; le pavillon est mal développé, le lobule manque souvent, les bords sont irréguliers, festonnés, ou manquent complètement.
On rencontre souvent chez ces sujets des déformations du tronc et des membres. Ils ont quelquefois des déviations de la colonne vertébrale. Ils ont souvent un pied bot ou des contractures qui leur déforment les membres. Enfin, dans bien des cas la main de l'idiot est très incomplètement développée, bien que l'on ait exagéré l'importance de ce caractère (1).
Les troubles somatiques dont les idiots peuvent être affectés sont extrêmement nombreux. Les fonctions sensoj'ielles sont très souvent affectées chez eux. Les sens spéciaux sont les premiers à souflVir.
L'amblyopie et môme l'amaurose sont fréquentes chez eux. Ces troubles s'expliquent tantôt par de la rétinite pigmentaire, tantôt par une atrophie plus ou moins complet' de la rétine et des nerfs optiques, tantôt, eniin, [lar
(1) Feu le professeur llirtz (de Slrasbourf^) se plaisait à décrire dans ses cours la main idiote, en re^^ardant sa propre main, puis à la lin de sa description il s'écriait avec un air do. stirprisi» : « Qn'ai-je fait?... c'est nia projire main (|ue je viens de décrire. » l'ar cette plaisanterie un peu forcée, il visait les exagérations des auteurs (jui incriminent au point de vue niorfdiolo-iique les caractères les plus communs,
8j4 t)E L'IDIOTIE.
des vices de conformation cérébrale qui semblent frapper la fonction même à son point d'arrivée.
La surdité est fréquente aussi; elle s'explique quelquefois par des lésions du rocher ou des vices de conformation de Toreille interne, mais elle relève plus souvent encore de certains vices de conformation cérébrale.
Signalons enfin la perte du goût et de l'odorat et l'anesthésie cutanée, qui peut être totale ou partielle.
Parmi les troubles de la motilité, nous avons déjà signalé le strabisme. Nous y joindrons le bégaiement, qui s'observe chez beaucoup d'idiots capables de parler. L'un et l'autre symptôme semblent se rattacher à une lésion du bulbe.
Les contractures et les paralysies sont extrêmement communes: beaucoup d'idiots ne peuvent ni marcher ni se tenir debout. Mais l'étendue des lésions n'est point toujours musn grande et l'on observe souvent des paralysies partielles limitées à un membre, et des atrophies musculaires portant tantôt sur un muscle isolé, tantôt sur certains groupes démuselés.
Rien n'est plus commun d'ailleurs que de voir les grandes névroses convulsives venir compliquer l'idiotie. L'épilepsie et la chorée s'observent très souvent chez les sujets de cette espèce ; ils peuvent être atteints aussi de diverses affections chroniques de la moelle épinière, et parmi les nombreux symptômes auxquels peuvent donner lieu de pareilles lésions, nous signalerons un affaiblissement marqué de l'excitabilité électrique.
Les fonctions génitales sont habituellement affaiblies chez les idiots ; ils sont frappés d'impuissance et de stérilité et beaucoup d'idiotes n'ont jamais été menstruées. Il semble que la nature ait voulu prendre contre la reproduction do ces types difformes des précautions salutaires. Et cependant
ÉTAT INTELLECTUEL. 8l
il n'en est pas toujours ainsi. On voit certains idiots i^e livrer avec frénésie à la masturbation; on voit certaines idiotes, surprises par des hommes qui ont abusé de leur faiblesse intellectuelle, devenir enceinteset accoucher régulièrement.
Nous ne croyons point devoir insister davantage sur le côté purement physique de Tidiotie. Abordons l'étude des phénomènes psychiques . Chez les idiots complets ou automatiques, il n'existe aucune espèce de spontanéité et l'absence presque totale de l'intelligence n'est point remplacée par cette mystérieuse faculté qu'on appelle l'instinct. Non seulement il leur est impossible de vouloir, mais ils ne songent même pas à satisfaire les besoins physiques de la vie. Il faut les nourrir, nous avons presque dit les gaver. En eifet, semblables aux pigeons sans cervelle, ils sont incapables d'absorber leur nourriture, si on ne la leur ingurgite pas. Us vivent dans la malpropreté la plus absolue et se livrent à des mouvements automatiques accompagnés quelquefois de cris bizarres. J'ai vu dans le service de M. Moreau (de Tours) une jeune idiote qui passait complètement son temps h se balancer d'avant en arrière en répétant toujours le môme cri : a Hé, hé, hé ! Bé, bé, bé. » Le sommeil venait interrompre ses exercices qui recommençaient immédiatement au réveil.
L'idiotie portée ii ce degré n'est point compatible avec une durée normale de l'existence. Les sujets de cette espèce meurent presque tous jeunes, et il est extrêmement rare de les voir dépasser l'âge de trente ans.
L'idiotie complète, absolue, automatique, ne se traduit guère au point de vue psychologique que par des faits négatifs.
L'idiotie moins complète^ moins absolue, et qui laisse
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aux facultés un certain degré d'activité, ne se prête guère à une description d'ensemble. On voit, en effet, chez certains idiots, persister à un degré remarquable des fractions d'intelligence, si je puis m'exprimer ainsi. Chez les uns c'est l'instinct musical qui subsiste, et quelquefois à un degré surprenant. Chez d'autres, on rencontre une grande habileté de calcul; ils ont, comme on dit vulgairement, la bosse des nombres. Chez d'autres, enfin, il existe une assez grande habileté manuelle, qui leur permet d'exécuter certains travaux. Griesinger rapporte le fait suivant : pendant une visite à l'établissement d'Earlswood, en Angleterre, il vit un modèle très bien fait d'un vaisseau de guerre exécuté par un jeune homme plongé d'ailleurs dans un état profond de dégradation intellectuelle. Les notions les plus élémentaires lui manquaient absolument, et malgré tout, il lui restait, comme on le voit par cet exemple, certaines facultés d'imitation, de conception et d'exécution.
D'après Ireland, les idiots des villes sont moins dégradés que ceux des campagnes au point de vue intellectuel, ce qui tient sans doute à la différence des milieux oii ils ont vécu. Cette observation ne peut, d'ailleurs, s'appliquer qu'aux idiots partiels et non à ceux dont la dégradation est absolue.
Enfin les sentiments affectifs chez certains idiots peuvent survivre à la disparition presque complète de l'intelligence. Beaucoup de ces sujets s'attachent d'une manière touchante à leur mère, à un frère, à une sœur, aux personnes qui leur donnent des soins. Par contre, on voit souvent chez eux des instincts absolument pervers. Ils sont portés d'instinct à tous les vices, à l'homicide, à la sodomie, au vol, à la gloutonnerie et surtout à des colères irréfléchies qui les portent à se précipiter sur tout ce qui les entoure.