‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 18 sur 201 · AUTOMATISME, MORPHOLOGIE, HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

AUTOMATISME, MORPHOLOGIE, HÉRÉDITÉ

D'un autre côté, les progrès de la physiologie, qui, nulle part, n'ont été plus rapides que pour ce qui touche au système nerveux, nous ont révélé le rôle immense que jouent les phénomènes automatiques dans toutes les fonctions de l'économie, et plus spécialement dans la vie intellectuelle. Les mots (ï automatisme cérébral, de cérébration inconsciente^ sont l'expression d'une série tout entière de laits d'une importance capitale, et qui sont destinés à jouer un rôle immense en psychiatrie.

Il est une autre province de notre domaine qui attire aujourd'hui une attention plus soutenue que jamais : je veux parler de la morphologie. Parmi les grands observateurs qui, depuis l'antiquité, se sont occupés des maladies mentales, il n'en est aucun qui n'ait senti l'importance de la forme, du volume et des anomalies de l'encéphale ; mais l'imperfection des connaissances opposait alors une barrière presque insurmontable au progrès, et ce n'est guère que chez les idiots, les imbéciles et les dégénérés, que cette étude avait donné des résultats sérieux. Aujourd'hui que tant d'esprits distingués, parmi lesquels je suis heureux de citer M. le professeur Broca et mon vieil ami le docleur Luys, s'occupent de ces questions avec une si grande ardeur; aujourd'hui que l'anthropologie est fondée et qu'une analyse plus pénétrante que jamais tend à nous faire connaître jusque dans les moindres détails l'encéphale de toutes les races humaines, il est permis d'espérer que la pathologie mentale à son tour pourra trouver dans cet ordre d'idées ce que Tanatomie morbide est restée impuissante à lui donner.

EnGn, le rôle de plus en plus prépondérant de l'hérédité eu aliénation mentale nous porte à considérer la folie, chez un grand nombre de ses tributaires, comme « une

maladie qui finit » et non comme une maladie qui commence ; comme un vice de conformation primordiale de l'intelligence plutôt que comme le résultat d'une crise accidentelle; et, en cela, nous ne faisons que développer l'une des idées les plus justes et les plus fécondes des maîtres de l'école française.

Il est cependant à peu près certain, ou, pour emprunter le langage des mathématiciens, il est certain qu'il est probable que, malgré tous nos efforts, il restera toujours une quantité irréductible dans le problème de l'aliénation mentale, et qu'une clarté complète n'en éclairera jamais tontes les profondeurs.

Mais il ne m'appartient pas de faire ici le métier de prophète, et mon rôle d'historien est fini. Qu'il me soit donc permis de résumer en peu de mots les conclusions qui me paraissent découler de cette rapide -excursion à travers les siècles. On peut les réduire à trois points principaux :

En premier lieu, le respect des ancêtres. C'est en approfondissant les difficultés du sujet qu'on parvient à comprendre le mérite de leurs efforts et l'immensité des services qu'ils nous ont rendus.

En second lieu, le culte de l'observation clinique. Ne voyons-nous pas qu'à toutes les époques les grands observateurs qui ont étudié l'aliénation mentale nous ont laissé des tableaux impérissables et qui resteront éternellement vrais, tandis que le temps a fait justice des diverses théories qui se sont successivement disputé la prépondérance? Travaillons donc à bien observer; soyons cliniciens avant tout, et c'est ainsi que nous serons les héritiers légitimes d'Esquirol et de Pinel.

Enfin le scepticisme ; et je n'entends point par là cette disposition morbide de l'esprit qui nous fait accueillir avec une

ironie banale toutes les conceptions nouvelles, et qui deviendrait à la longue plus nuisible aux véritables intérêts de la science que la crédulité la plus enfantine. J'entends par scepticisme celte vertu négative qui consiste à ne jamais accepter un fait sans le vérifier, une idée sans la discuter, et qui nous apprend à ne céder que lorsque l'esprit accablé finit par ployer sous le fardeau des preuves; alors, mais seulement alors, on se rend, mais avec la conviction de n'avoir point cédé aux entraînements de l'imagination et de ne s'être incliné que devant la vérité. En subissant cette discipline, on court le risque de ne point marcher en tête de son siècle; mais on a du moins l'avantage de ne point porter le deuil de ces hypothèses dont l'éclosion est si rapide et dont la vie est si éphémère.

Tels sont, messieurs, les principes que je voudrais faire pénétrer dans vos esprits et qui domineront l'ensemble de mon enseignement. Je ne me dissimule point les difficultés de l'entreprise ; mais je l'aborde avec confiance, soutenu par le sentiment du devoir, et connaissant d'avance toute la sympathie avec laquelle vous savez accueillir les hommes de bonne volonté.

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