‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 20 sur 201 · INSUFFISANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

INSUFFISANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE

chemins différents nous sont ouverts. Gomme métaphysiciens, nous pouvons nous isoler du monde extérieur, pour écouter les révélations du sens intime ; comme médecins, nous pouvons nous cantonner dans l'analyse de la partie purement matérielle du phénomène qu'il s'agit d'étudier. A laquelle de ces deux méthodes (s'il faut en choisir une) donnerons-nous la préférence?

Je ne veux nullement médire de la métaphysique : loin de là, je la considère comme le résultat des pins nobles efforts de l'esprit humain ; et en présence des immenses services qu'elle a rendus au développement intellectuel chez toutes les nations civilisées, je ne songe môme pas à lui reprocher les contradictions qu'elle a si souvent enfantées. Mais, sans lui manquer de respect, il est permis de se demander si ses procédés sont applicables aux problèmes qui doivent fixer ici notre attention, et si ce mode d'investigation peut aboutir à des résultats utiles en pathologie mentale.

Une objection fondamentale se dresse ici devant nous. Quelle que soit la puissance d'attention de l'observateur, quelles que soient la rigueur de sa logique et la netteté de ses idées, lorsqu'il s'est isolé du monde extérieur pour descendre dans les profondeurs de sa conscience, il ne peut nous en rapporter que la photographie de son propre esprit ; or, il est bien certain que toutes les intelligences ne se ressemblent pas.

Descartes se bouche les oreilles, se ferme les yeux et refuse de croire au témoignage des sens, pour s'absorber tout entier dans la contemplation de son Ame. 11 y découvre la notion de la perfection suprême, de la justice absolue, de l'infini dans le temps et l'espace; il en conclut que ce sont là des idées innées, dont le Créateur a seul pu déposer le germe dans son esprit.

Mais il existe des tribus primitives qui ne savent pas compter au-delà de trois, qui n'ont dans leur langage aucun mot pour exprimer le bien et le mal, le vice et la vertu, dont toute la vie se passe à subvenir aux plus grossiers besoins de Texistence. et qui paraissent dénuées des instincts les plus vulgaires de notre humaine nature. Groit-on qu'il soit possible de comparer leur intelligence à celle d'un homme civilisé?

Si Vun de ces sauvages, en supposant qu'il pût répéter l'opération de Descartes, était descendu dans les profondeurs de sa conscience, croyez-vous qu'il y aurait trouvé la notion de la perfection et de la justice absolues? Lui qui ne savait peut-être pas compter au-delà de trois, aurait-il découvert dans son esprit la notion de l'infini?

Entre un indigène de l'Australie et un philosophe de premier ordre, entre les premiers et les derniers des hommes, l'abîme est tellement profond, qu'il serait peut-être aussi difficile à un Descartes de comprendre les idées d'un sauvage qu'à un sauvage de comprendre les idées de Descartes.

Or, c'est précisément à des intelligences incomplètes, déviées ou malades, que nous avons affaire. C'est donc en dehors de nous-mêmes ({u'il nous faut chercher nos sujets d'étude ; et, sans négliger les utiles enseignements de la psychologie, c'est surtout aux conditions matérielles des phénomènes intellectuels que nous devons nous adresser.

Si la {(hysiologie avait dit son dernier mot sur le mécanisme des fonctions cérébrales, si nous connaissions à fond la physique et la chimie de la pensée, nous pourrions sans doute formuler avec une certaine précision les conditions nécessaires à l'accomplissement du travail intellectuel. Mais combien nous sommes loin de cet idéal !

CONDITlOiNS MAlÉlUELLliS J)i: LA rE>STi:t:. 4{

Ce que nous savons, du nnoins, c'est que l'encéphale est une réunion fort complexe d'éléments divers, qui se compose surtout de ganglions destinés à condenser les impressions sensorielles et les sources de mouvement, et d'organes doués de propriétés plus élevées, les hémisphères cérébraux, qui paraissent être le siège exclusif des actes conscients de riiitclligence. C'est là, pendant la période d'activité cérébrale, pendant l'afflux du sang et la turgescence de la pulpe nerveuse, que s'élaborent les phénomènes d'ordre supérieur qui constituent dans leur ensemble ce que nous appelons la pensée^ et qui coïncident avec des réactions chimiques fort analogues aux combustions.

Mais s'il existe une région spécialement chargée de ce travail, s'il existe bien réellement des organes de la pensée, ce n'est point une raison pour tomber dans le matérialisme grossier de Cabanis, ni pour dire avec lui que le cerveau digère les impressions c(>mme l'estomac digère les aliments, qu'il sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile. Autant voudrait dire (pie les muscles sécrètent la contraction musculaire (1).

11 est incontestable que le travail cérébral, semblable, sous ce rapport, an travail manuel, est accompagné d'une notable déperdition de substance. Sans parler de la fatigue physique qui résulte des efforts intellectuels et du repos qu'ils nécessitent, il est certain que la i)résence en excès de l'urée et des phosphates dans l'urine coïncide avec un processus de désassimilation et d'oxydation, ^'oilà donc la se-

(I) Il est évident que l'expression employée ici par Cabanis a mal servi sa pensée; mais, sans vouloir lui altrilnior di's vues aussi peu dignes d'un pliysioloj^Mste que d'un p!iiloso|)he. on peut jusIiMuenl lui reproclier un langage qui fournil si nalureiiemept des armes aux ennemis de la science contemponiine,

crédon cérébrale, s'il nous en faut absolument une ; mais n'est-il pas plus simple et plus rationnel d'y voir plutôt les résidus d'une combustion organique, qui correspond, comme en mécanique, à la somme de travail effectué?

On a souvent dit, avec raison, que l'urée représentait les cendres de l'économie. Celte heureuse expression de Ghaptal, reprise et commentée par Clialvet, caractérise avec beaucoup de justesse les transformations qui s'accomplissent au sein de l'organisme ; mais qui songerait jamais à confondre les résidus de la combustion d'un foyer avec la chaleur et la lumière qui en émanent? Aussi serait-ce une aberration bien étrange que de confondre avec les cendres du foyer intellectuel la pensée elle-même, qui en est le divin rayonnement.

Restons donc dans notre rôle et ne cherchons pas à en sortir. Laissons les moralistes, laissons les philosophes définir la pensée à leur point de vue : ils le feront avec plus d'autorité que nous, et nous ne songeons pas à empiéter sur leur domaine.

Pour le physiologiste, en effet, il s'agit bien moins de pénétrer l'essence même de la pensée que d'apprécier les conditions physiques qui président à ses manifestations et de saisir ses rapports avec le monde extérieur. Nous savons que, par quelques-uns de ses caractères les plus importants, la pensée se rapproche des forces générales qui régissent la matière; nous savons qu'elle apparaît dans certaines conditions nettement déterminées, qu'elle exige une perte de substance pour accomplir son travail; nous savons enfin que, lorsqu'elle ne demeure pas à l'état latent, c'est par des mouvements qu'elle se manifeste au dehors.

Mais il est une question d'une importance capitale au point de vue qui nous occupe. La pensée peut-elle être in-

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