‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 21 sur 201 · ACTIONS RÉFLEXES · texte numérisé non relu

ACTIONS RÉFLEXES

consciente? et le travail cérébral peut-il être latent pour le sujet lui-même, comme il l'est si souvent pour ceux qui l'entourent? Nous n'hésitons pas à répondre par l'affirmative ; mais il est indispensable d'entrer ici dans quelques développements.

Descartes, dont le puissant génie a si souvent pressenti des vérités qui ne devaient être démontrées que longtemps après lui, Descartes avait formulé dans toute sa rigueur la théorie de l'automatisme telle que nous la concevons aujourd'hui. Pour ce grand philosophe, les animaux inférieurs, séparés de l'homme par un abîme profond, ne sont en définitive que de simples machines obéissant aux impulsions qu'elles reçoivent, et traduisant par des mouvements réguliers, parfaitement adaptés à la conservation de l'individu, les impressions sensorielles qui leur arrivent de l'extérieur {\),

(1) Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici un passage de Descartes, dans lequel la théorie des actions réflexes est exposée de la façon la plus claire et en môme temps la plus pittoresque ; il est tiré du Traité de l'homme, au paragraphe intitule « Comment se meut la machine de son corps» :

« Ainsi que vous pouvez avoir vu dans les grottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos Rois, que la seule force dont Teau se meut en sortant de sa source est suffisante pour y faire mouvoir divers instruments, ou prononcer quelques paroles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent .. Et véritablement, Ton peut fort bien comparer les nerfs de la machine que je vous décris, aux tuyaux des machines de ces fontaines... Les objets extérieurs qui, par leur seule présence, agissent contre les organes de ses sens, et qui, parce moyen, la déterminent ;\ se mouvoir en plusieurs diverses façons, selon comme les i)arties de son cerveau sont disposées, sont comme les étrangers, qui, entrant dans (ineh^ues-unes des grottes de ces fontaines, causent eux-mêmes sans y penser les mouvements qui s'y font en leur présence : car ils n'y peuvent entrer qu'en marchant sur certains (juarreaux tellement disposés, que par exemple, s'ils approchent d'une Diane qui se baigne, ils la feront cacher dans les roseaux ; et s'ils passent plus outre pour la poursuivre, ils feront venir

Nous savons aujourd'hui, avec toute la certitude que donne l'expérimentation scientifique, combien est grande la part de vérité que renferme celte idée hardie. L'automatisme, auquel Descartes faisait jouer un si grand rôle, apparaît comme la loi générale qui domine la plupart des manifestations extérieures de la vie ; et loin d'en restreindre l'application aux degrés inférieurs de l'animalité, nous savons aujourd'hui que l'homme lui-même ne fait point exception à la règle.

Depuis que la découverte des actions réflexes nous a livré le mécanisme de ces phénomènes si singuliers en apparence, si simples en réalité, nous savons que, si la vue d'un objet menaçant nous fait involontairement reculer, si les bruits inattendus nous font tressaillir, si la marche elle-même n'est qu'une action purement automatique, dans laquelle la volonté n'intervient que pour commencer le mouvement ou le suspendre, nous savons, dis-je, que tous ces phénomènes s'expliquent par la structure des centres nerveux et parles propriétés de certains groupes spéciaux de cellules qui jouissent du privilège de transformer les sensations en mouvements.

Ainsi donc, la pensée a toujours sous la main, et pour ainsi dire dans son voisinage immédiat, un serviteur fidèle, prêt à exécuter ses ordres, et au besoin à la remplacer ; et, loin de nuire à sa dignité, ce dualisme organique sert à la dégager des entraves personnelles et à lui laisser toute la liberté nécessaire pour accomplir ses opérations les plus élevées.

vers eux un Neptune qui les menacera de son trident ; ou s'ils vont de quelque autre costé, ils en feront sortir un monstre marin, qui leur vomira de l'eau contre la face... » Descartes, TraUé de l'homme, Paris Th. Girard^ 1664, p. 12,

ALTOMATrSMIC DE LA PENSÉt'. 4o

Un écrivain non moins spirituel que profond, qui par une sorte d'intuition avait devine cette organisation en partie double de l'intelligence humaine longtemps avant que les physiologistes en eussent démontré l'existence, s'est amusé h décrire les exploits d'un corps abandonné par son âme et livré à la direction de ce qu'il appelle la bête. Il le voit marcher avec gravité, saluer avec grâce, parler et se taire h propos, et faire avec succès son chemin dans le monde ; de telle sorte que l'âme, au retour de ses voyages, est fort surprise de se trouver logée dans la bête d'un grand seigneur.

Sans vouloir pousser jusqu'à ses dernières conséquences la spirituelle boutade de Xavier de Maistre, il est permis, je crois, de reconnaître avec lui que des actes parfaitement spontanés en apparence peuvent s'accomplir sans le secours de la volonté, et même sans que nous en ayons conscience.

Dans quelle mesure la pensée elle-même participe-t-elle à cet automatisme? Beaucoup plus, assurément, que nous ne serions disposés au premier abord à le croire. Mais il suffit, pour nous en convaincre, de faire un retour sur nous-mêmes et d'évoquer nos propres souvenirs. Sommesnous maîtres, en effet, de diriger à notre gré le cours de nos réflexions? Pouvons-nous chasser de notre esprit les idées qui nous obsèdent (1)? Pouvons-nous enfin faire reparaître à volonté les notions inscrites dans notre mémoire? J'en appelle à tous ceux qui ont subi des examens et qui, en présence d'un juge sévère, ont vu leur intelligence passer subitement à l'état d'une feuille de papier blanc.

Mais il nous faut aller plus loin : non seulement l'activité

(1) Voyez ce que dit Locke à ce sujet, the Conduci of ihe Undcf" standing, sect. xlv.

cérébrale n'est pas toujours volontaire, mais il arrive souvent qu'elle est parfaitement inconsciente. Je ne prétends pas, sans doute, vous expliquer ce mystère; je veux seulement vous rappeler quelques faits bien connus (1).

Lorsqu'au milieu d'une conversation animée nous cherchons à nous rappeler un nom, un fait qui nous échappe, il nous arrive souvent de le retrouver longtemps après, au moment oii nous y pensions le moins. Un travail inconscient s'est opéré dans notre cerveau, et sans aucune intervention de la volonté nous rentrons en possession de l'idée que nous avions momentanément perdue.

C'est par un travail du même genre qu'une leçon imparfaitement apprise le soir se trouve gravée dans notre mémoire au réveil : l'esprit a travaillé pendant le sommeil du corps, mais nous n'avions pas conscience de ses efforts.

Dans un ordre d'idées plus élevé, les penseurs qui pendant un long espace de temps ont fixé leur attention sur un problème difficile sont quelquefois frappés par une idée qui éclate subitement comme une révélation inattendue, et qui leur apporte la solution qu'ils avaient vainement cherchée. C'est ainsi, dit la légende, que Newton est arrivé à plusieurs de ses découvertes; mais, s'il fallait en citer des exemples plus authentiques, nous n'aurions que l'embarras du choix.

Je me contenterai de vous rapporter ici une observation fort intéressante et que j'emprunte à Carpenter (2).

(1) On trouvera d'amples détails à ce sujet dans les œuvres philosophiques de sir William Hamillon, ainsi que dans le livre de Laycock, Mind and Brain, Simpkin and Marshall, London, 1869, et dans celui de Carpenter, Mental Physiology, Appleton and C°, New-York, 1874.

(2) Mental Physiology, p. 536.

CÉHÉBnATlON iNCOiNSClENÎE. 47

Un mathématicien avait longtemps cherché la solution d'un problème géométrique, sans pouvoir la trouver; il avait même construit une figure qui répondait à peu de chose près aux données de la question, sans y satisfaire complètement. Quelques années plus tard, au moment de se mettre au lit après une journée fatigante, il vit subitement apparaître la solution cherchée sous la forme d'une figure parfaitement exacte, et cette apparition inattendue le frappa d'une terreur profonde : il lui semblait qu'un être surhumain s'était présenté devant lui pour lui apporter une révélation que son intelligence ne pouvait atteindre par ses propres forces.

Voilà, sans contredit, un cas bien authentique de céréhration inconsciente (1), pour nous servir de l'expression de Garpenter; et c'est dans ce sens que nous interpréterions volontiers la définition célèbre de Buffon : « Le génie n'est qu'une longue patience. » Souvent, en effet, ce qu'on appelle V inspiration du génie n'est que la conclusion, longtemps attendue, d'un travail qui se poursuivait obscurément dans les profondeurs de l'intelligence. (Vest une nappe d'eau souterraine qu'un coup de sonde heureusement appliqué fait jaillir au dehors.

Le poète vraiment inspiré, dont les vers coulent sans effort, n'est-il pas aussi un type de cette activité toute spontanée qui s'ignore complètement elle-même?

«Je ne pense jamais, disait Lamartine à un de ses amis; ce sont mes idées qui pensent pour moi. » Parole pro-

(1) Bien que ridée de la cércbration inconsciente soit absolument contraire aux docU'ines philosophiques do Descai tes, elle découle très logiquement du principe de rauloniatisme, qu'il a si nettement formulé. Ce n'est point, d'ailleurs, la première fois qu'un philosophe a fourni des armes contre lui-même.

fonde et qui jette une vive lumière sur les richesses de cette merveilleuse organisation (1).

Sans sortir des limites de l'état physiologique, les rêves nous offrent encore un exemple d'un travail absolument involontaire de l'esprit. Une série d'idées plus ou moins logiquement enchaînées, mais sur lesquelles nous ne pouvons exercer aucune influence, se déroule devant nous, et les conséquences de cet état se prolongent souvent après le réveil : on les voit même aboutir quelquefois à des actes insensés ou criminels. On connaît l'histoire lamenlable de ce paysan qui, au sortir d'un mauvais rêve, tua sa femme d'un coup de hache : il la prenait pour l'un des assassins qui venaient de le poursuivre. Les faits de ce genre ne sont heureusement pas fréquents; mais rien n'est plus ordinaire que de voir les idées d'un rêve se prolonger pendant quelque temps dans l'état de réveil ; et il existe môme des sujets qui confondent les événements de la vie réelle avec ceux dont ils ont été les témoins imaginaires pendant leur sommeil.

Mais si nous quittons la physiologie pour entrer dans le domaine de la pathologie, le somnambulisme se présente à nous comme la réalisation la plus complète de Tautomatisme de Descartes. D'après le témoignage unanime de tous les auteurs, le somnambule semble avoir complètement perdu la conscience de ses actes; ce qui ne l'empêche nullement de vaquer avec régularité à ses occupations ordinaires, et même de se livrer avec succès à des travaux intellectuels. Le domestique de Gassendi servait à table pendant ses accès; et Gondillac, qui était somnambule, a écrit quelques-unes de ses meilleures pages dans

(1) Voir la conférence de M. Legouvé sur Lamartine, dans le Temps du 19 janvier 1876,

Page 1