‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 36 sur 201 · INFLUENCE DES PRÉOCCUPATIONS HABITUELLES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES PRÉOCCUPATIONS HABITUELLES

ques et ne diffèrent que par leur degré d'intensité. Dans Tun et l'autre cas, c'est la pensée du malade qui prend une voix pour lui parler (J).

C'est ainsi que des hallucinés bien plus célèbres ont prêté aux apparitions qui les visitaient le langage, les sentiments et la logique qu'ils tiraient dti leur j)ropre fonds. C'est ainsi que, dans leurs entretiens mystérieux, le Tasse et son génie familier exprimaient tour à tour, sous une forme éminemment poétique, les pensées les plus sublimes. C'est ainsi que les angoisses patriotiques de Jeanne Darc prenaient un corps dans la personne des saints, dont les avertissements miraculeux étaient la règle de sa vie : c'est ainsi que les incertitudes, les doutes, les tourments de Luther se reproduisaient textuellement dans les argumentations du diable, qui se montrait bien plus habile logicien que son adversaire : preuve manifeste que pendant ses hallucinations Luther retrouvait dans la bouche de Satan les objections qu'il n'a\ait pu résoudre, e't qui obsédaient habituellement son esprit.

11 est incontestable, en effet, que les fausses perceptions des hallucinés se rapportent, dans la tiès grande majorité des cas, aux préoccupations habituelles du sujet. C'e-t l'intelligence, c'est la mémoire, ce sont enfin les émotions morales qui fournissent la matière de ces hallucinations, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Un exemple que nous

(1) M. Maiiry [op. cil.., \). 11,")) altribue le dédoublcinent d«^ la |>»msonnalité, chez les fous, aux ordres différents d'idées qui les agitent. Mais chez les sujets dont nous venons de parler, le délire était trop monotone pour justilier celte hypollièse. Notons d'ailleurs «jue le dédoublement se rencontre volontiers chez les aliénés hémiplégiques, qui s'imaginent être couchés avec un autre individu, parce que le contact de la moitié paralysée et anesthésicjue de leur corps produit clu'/ eux la sensation de la présence d'unf pci'soniie ttran'j-ère.

empruntons à M. Baillarger (1) en fournit la démonstration la plus complète.

Une femme atteinte du délire des persécutions et qui se croyait condamnée à plusieurs années de prison, eri tendait toute la journée la voix du préfet de police, avec lequel elle avait de longues conversations, Un jour, dit M. Baillarger, je la trouvai plus gaie que d'habitude. Elle m'apprit qu'elle avait joué avec le préfet et qu'elle lui avait gagné de l'argent; voici de quelle manière : la malade prenait au hasard, dans sa poche, un certain nombre de pièces de monnaie. Ensuite, tenant la main fermée, elle attendait que la voix du préfet de police eût dit pair ou impair. Quand elle avait bien distinctement entendu l'un des deux mots, alors elle vérifiait le nombre des pièces qu'elle avait dans la main, et voyait si elle avait gagné ou perdu. Or, voici le point qu'il importe de constater. Lorsqu'elle avait commencé à jouer kpair ou non avec le préfet de police, elle ne prenait pas, comme elle avait fait depuis, les pièces de monnaie au hasard et sans les voir. Elle savait au contraire à l'avance le nombre de celles qu'elle avait dans la main, et, chose singulière 1 le préfet devinait toujours juste. La malade perdait constamment. Pour jouer avec des chances égales, il a fallu qu'elle prît un nombre de pièces qu'elle ignorait elle-même; et alors la voix du préfet tantôt disait juste et tantôt se trompait.

Il serait difficile de mieux prouver l'intervention directe de la pensée dans les hallucinations de l'ouïe. Quant à l'influence de la mémoire, elle n'est contestée par personne. Il est facile, en eiTet, de démontrer que bien sou-

(1) Mém. cité, p. 289.

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