‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 37 sur 201 · INFLUENCE DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA MÉMOIRE

vent les images, les discours, les apparitions, en un mot, les hallucinations en apparence les plus spontanées ne sont en réalite que la reproduction des souvenirs ensevelis depuis longtemps dans les profondeurs inconnues de notre esprit, et qui ressuscitent, h notre insu, sous l'influence d'une excitation morbide.

Mais, sans parler de ces tableaux complexes qui résultent de l'assemblage d'une multitude d'éléments disparates, il existe de nombreuses observations où les impressions vives qui ont laissé une trace profonde dans la mémoire se reproduisent dans les hallucinations. Nous n'en citerons que deux exemples. Une jeune fille voit le feu prendre à la maison de ses parents ; aussitôt elle est atteinte d'un délire furieux, voit le feu partout, croit brûler elle-même et succombe au bout de quelques semaines ; son dernier cri est : «Au feu 1 au feu (0 ! » -

On assure que Méhémet-Ali, pacha d'Egypte, était sujet à un phénomène pathologicjuedu même genre. Un jour, dans un combat, il se laissa entraîner au milieu des ennemis. Éloigné des siens, entouré de toutes parts, il allait périr. Il parvint cependant à se dégager sain et sauf; mais l'impression qu'il avait reçue au moment du danger avait été trop profonde pour ne point laisser de traces. Longtemps après cet événement, il éprouvait, à certains intervalles, une hallucination singulière. Tout à coup, au milieu du silence du palais, ou l'entendait pousser de grands cris : il se débattait avec effort, comme un homme attaqué ; cela ne durait qu'un instant; c'était la scène du combat qui se reproduisait (2).

On ne saurait donc exagérer rinllueuce des dispositions

{{) Griosinp^or, op. cit., p. lli.

(2) Pariset, cité par Haillariior, Nh'in. cilé, p. ;U().

intellectuelles et morales dans les phénomènes de cet ordre ; mais, s'il est incontestable que l'imagination, la mémoire et les sentiments exercent une influence prépondérante à cet égard, il n'est pas moins bien démontré que les fausses perceptions ne présentent quelquefois aucun rapport appréciable avec les idées, les souvenirs et les affections du malade ; ce sont des visions fantastiques, des apparitions bizarres, qui semblent, au premier abord, de véritables créations du hasard.

lien est souvent de même dans les rêves, dont la profonde analogie avec le délire sensoriel a frappé presque tous les observateurs modernes. « L'homme donne un corps aux produits de son entendement; il rêve tout éveillé,» dit Esquirol en parlant des hallucinations (i). Cette idée, que la plupart des auteurs ont acceptée dans une certaine mesure, a été développée par M. Moreau (de Tours) avec une grande puissance de logique (2). On ne saurait méconnaître la ressemblance frappante, disons mieux, les rapports intimes qui relient entre eux ces deux ordres de faits ; toutefois, ce rapprochement, que tout semble justifier au point de vue psychologique, n'est pas absolument correct dans le sens médical. Les rêves, en effet, sont compatibles avec la santé la plus irréprochable ; les hallucinations, au contraire, sont toujours l'expression d'un état pathologique, comme nous chercherons à le démontrer plus loin.

Ces réserves faites, nous sommes prêt à reconnaître que les rêves, dans la plupart des cas, présentent tous les caractères essentiels des véritables hallucinations. Le rêveur,

(1) Op. cil , p. i92.

(2) Du haschisch et de l' aliénation mentale, Paris, Fortin, Masson et es 1845, p. 143.

HALLUCINA IIONS HYPN AGOGIQUES. 10!

comme riialhicinc, est pleinement convaincu de la réalité de ses perceptions imaginaires ; comme rhalluciné, il voit apparaître, sous une forme animée, les préoccupations qui l'agitaient pendant l'état de veille ; comme l'halluciné, il assiste au dédoublement de sa propre intelligence, et retrouve ses propres pensées dans la bouche d'un autre hii même(l); enfin, comme nous l'avons déjà fait observer, les impressions du rêve persistent quelquefois à l'état de veille et viennent se mêler aux faits de la vie réelle. «Pour un assez grand nombre d'aliénés, dit M. Moreau (de Tours), la folie n'est, en réalité, que la continuation d'un rêve (2). ))

Mais il est une condition parfaitement normale qui se rapproche encore plus, s'il est possible, de l'aliénation mentale : c'est l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, qui favorise de lamanièrejla plus évidente le développement des hallucinations chez des individus qui jouissent d'ailleurs de la plénitude de leurs facultés intellectuelles.

Depuis longtemps les physiologistes avaient signalé l'existence de ces perturbations sensorielles qui, chez plusieurs sujets, se produisent au moment où ils vont s'assoupir ; mais les connexions intimes qui rattachent ces phénomènes

(1) «Je vis en songe, dit M Maiiry, un certain personnage qui venait de Mussidan, je lui demandai où se trouvait cette ville : C'est, me répondit-il, un chef-lieu de canton du département do laOordop^ne. Je me réveille peu d'instants après avoir eu ce rêve... Je me hàle de consulter un dictionnaire gcogra[)hi(iue, et, à mon grand étonnemcni, je constate que l'interlocuteur de mon rêve savait mieux la géographie que moi, c'est-à-dire que je m'étais rappelé en rêve un fait oublié à rétat de veille.» Op. cit., p. H G.

(2) De VidentUè de Vêlai de rêve et de la folie [Annales médico-psychologiques, 18oo, p. 373). — Consulter aussi Tintéressant travail de M. Faure, Des rêves morbides [Àrch. gén. de médecine, mai 1876).

i02 ])KS ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE.

h la folie ont été mises en lumière pour la première fois par M. Baillarger (Ij; il a prouvé que ces troubles précèdent quelquefois l'explosion d'une maladie mentale, et que, dans certains cas, ils se prolongent après le réveil du malade et peuvent ainsi devenir le point de départ d'une perturbation plus ou moins complète de l'intelligence.

M. Maury, s'appuyant sur son expérience personnelle, s'est livré à une analyse très approfondie de ces phénomènes, qu'il décrit sous le nom à' hallucinations hypnagogiques. Il a montré leurs rapports avec les impressions venues de l'extérieur ; et, fait plus remarquable encore, il a constaté que souvent les rêves les plus compliqués n'ont point d'autre origine.

On voit par là que, nées dans la période intermédiaire à la veille et au sommeil, ces hallucinations donnent la main d'une part au rêve, d'autre part à la folie ; quelle preuve plus manifeste pourrions-nous donner de l'étroite parenté qui relie ces deux états ?

Il nous reste à discuter une question longtemps controversée et sur laquelle, grâce à des concessions réciproques, l'accord semble à peu près rétabli.

Les hallucinés sont-ils toujours fous? Telle est la question qui, depuis les travaux si mémorables de M. Lélut, a été agitée avec ardeur, je dirai presque avec passion, et diversement résolue par les aliénistes et les psychologues. La controverse eût été sans doute moins animée s'il ne s'était agi que des malades qui se présentent tous les jours à notre observation ; mais, transportée sur le terrain de

{\) De Pinfluence de l'état intermédiaire à la veille et au sommeil sur (a production et la marche des hallucinations (Annales médicopsychologiques, i845).

LES HALLUCINÉS SOMILS TOUJOUFiS FOUS? 103

l'histoire, elle devait naturellement soulever des discussions d'autant plus vives, que la science y était 'moins directement intéressée.

Il ne saurait évidemment être question des sujets atteints d'un simple délire sensoriel, et dont la- raison toujours ferme fait promptement justice de ce désordre purement physique, auquel l'intelligence ne prend aucune part; il s'agit des hallucinés croyants, qui sont fermement convaincus de la réalité de leurs illusions, et qui agissent en conséquence. S'ils devaient toujours être considérés comme fous, il faudrait ranger parmi les aliénés plusieurs des personnages les plus célèbres de l'histoire.

Il est aujourd'hui de notion vulgaire que les plus brillantes facultés intellectuelles peuvent coexister avec la folie ; et tout le génie de ces hommes illustres ne suffirait point pour les absoudre h nos yeux, s'il n'était pas équitable de leur appliquer les règles qui dirigent notre appréciation lorsqu'il s'agit du vulgaire. Or, il ne suffit pas d'une simple hallucination, même acceptée par le jugement, pour caractériser l'aliénation mentale; il faut tenir compte de l'éducation et du caractère du sujet, du milieu dans lequel il vit, des circonstances dans lesquelles il est placé. Le poltron qui prend, le soir, des arbres vus de loin pour des brigands armés de fusils, n'est pas un fou pour cela : l'homme inculte nourri de légendes populaires et qui, sous l'empire d'une terreur superstitieuse, croit soudainement voir le mauvais esprit, n'est pas plus insensé que le guerrier antique, qui consultait les entrailles des victimes avant de marchera l'ennemi.

On nous accordera, sans doute, qu'un athée qui verrait la Vierge descendre des cieux et qui s'inclinerait devant cette apparition miraculeuse, serait bien plus près de la

|()i i)i:s ÉLÉMKMS MORBIDES DE LA FOLIE.

folie qu'un religieux atteint de la même hallucination ; chez le premier, en effet, les habitudes de l'esprit commandent le doute ; chez le second, elles prédisposent à la foi.

« Luther, Socrate, étaient-ils aliénés, le premier, parce qu'il a vu le diable, le second, parce qu'il croyait entendre son démon familier? Les autres actes de ces deux grands hommes n'autorisent pas à les qualifier de fous : tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils ont eu des hallucinations. Or, des hallucinations portées à une telle intensité touchent à la folie, mais ne la constituent pas absolument. Ils étaient sur la pente, comme Pascal, avec son amulette (1). »

Il y a donc là une question de mesure. Entre la folie et la raison, entre la santé et la maladie, il n'existe point de barrière infranchissable; on passe, par des degrés insensibles, de l'une à l'autre. Mais l'homme sujet à des hallucinations, et qui a la faiblesse d'y croire, jouit évidemment d'une raison moins solide que celui qui n'a jamais été la dupe de ses fausses perceptions. On peut même ajouter que le pronostic e^t toujours grave lorsque le jugement s'associe aux erreurs des sens, au lieu de les redresser. Nous ne considérons pas, sans doute, les hallucinations comme l'une des causes directes de l'aliénation mentale ; mais l'observation journalière nous apprend à les regarder comme l'un des signes précurseurs les plus fréquents de cette maladie.

On le voit, nous nous sommes rangé, sur ce point, à l'opinion que M. Brierre de Boismont a soutenue avec autant de persévérance que de talent, et qui est aujourd'hui presque universellement acceptée. Mais nous ne saurions

(i) Nous citons textuellement une lettre que M. Maury nous a fait l'honneur de nous adresser : « J'ai un peu modifié mes opinions depuis 1845 », nous écrit féminent psychologue.

ÉIAl JMELLECIL'IJL DKS IIALLUC1>ÉS. i O'j

admettre avec lui qu'il existe des hallucinations physiologiques ; nous ne saurions surtout admettre que le scepticisme de notre époque ait modifié les lois de la pathologie, ni que les hallucinés d'autrefois aient vécu dans des conditions morales qui depuis longtemps ont cessé d'exister. Jamais, au contraire, les luttes politiques, nationales et religieuses n'ont été plus ardentes qu'au siècle où nous vivons ; jamais peut-être elles n'ont enfanté un plus grand nombre de maladies mentales, et jamais on n'a constaté, d'une manière plus frappante, les rapports intimes qui relient si souvent aux prooccupations publiques le délire des aliénés. Au reste, en fait de miracles, nous n'avons rien à envier à nos ancêtres : nous aussi nous possédons nos voyants, nos extatiques et nos stigmatisés, et si le jugement que nous portons aujourd'hui sur les phénomènes de cet ordre diffère sensiblement de l'opinion des lettrés du moyen âge, il n'en est pas moins vrai que rien n'est changé dans les profondeurs intimes de la nature humaine, et que l'amour du merveilleux n'a rien perdu de ses droits.

Il nous est donc absolument impossible de considérer les hallucinations, môme lorsqu'elles coïncident avec l'intégrité absolue du jugement, comme une manifestation normale de l'intelligence : dans les cas de ce genre, une analyse attentive nous permet toujours de découvrir une altération plus ou moins évidente de la santé. Mais, lorsqu'il a laissé son empreinte sur les convictions du malade, lors- (pi'il a triom})lié des résistances légitimes de la raison, le délire sensoriel constitue toujours un état intellectuel des plus graves. En un mot, si les hallucinés croyants ne sont pas toujours fous, ils sont du moins sur la route qui conduit à la folie, et le plus souvent ils ne s'arrêtent pas en chemin.

Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur les causes qui peuvent donner naissance aux hallucinations.

Sans vouloir dresser ici le catalogue de toutes les maladies dans lesquelles on a constaté de fausses perceptions sensorielles, nous rappellerons sommairement que toutes les conditions morbides qui viennent troubler la circulation cérébrale, modifier la composition du sang, ou surexciter l'impressionnabilité du système nerveux, peuvent déterminer des accidents de cette espèce. C'est assez dire que les hallucinations sont l'un des symptômes les plus vulgaires de la pathologie, et que, combinées avec le délire, ou se manifestant en dehors de tout ébranlement de la raison, elles font partie de notre expérience à tous : peu de sujets y échappent d'une manière absolue dans le cours de leur existence. Mais ce sont évidemment les prédispositions individuelles qui jouent ici le rôle principal. Ni la fatigue, ni la fièvre, ni l'alcool, ni les autres poisons ne produisent toujours, chez ceux qui en subissent l'influence, de fausses perceptions sensorielles : la folie elle-même, la plus efficace de toutes les causes connues, n'en détermine que chez un peu plus de la moitié des aliénés (1). Au reste, comme nous le verrons plus loin, il existe une profonde différence entre les diverses formes de cette maladie, sous le rapport de la netteté, de la fréquence et de la nature des hallucinations.

Nous croyons devoir vous épargner, messieurs, la longue et fastidieuse énuniération des conditions, soit physiques, soit intellectuelles, qui sont aptes à provoquer le délire seuil) Cette proportion a été très diversement appréciée; nous avons cru devoir nous rallier à l'opinion de M. Mictiéa {)1ém. de l'Académie de médecine, 1846, p. 267, et Du délire des sensations, PdiVis, 1848, p. 258).

ÉIIÛLOGIE DES ilALLLCINATlOKS. 107

soriel (I), mais il nous paraît utile de vous signaler quelques faits qui peuvent en éclairer la pathogénie.

Les préoccupations morales, les émotions vives, la joie, la crai-nte, le remords, enfin la tension de l'esprit, les longues et profondes méditations, peuvent, dit-on, donner naissance à des hallucinations. Nous serions tenté de croire queces causes, purement psychiques, ne peuvent créer qu'une simple prédisposition, mais que, prises en elles-mêmes, elles ne sauraient créer la perception fausse sans le concours d'un élément étranger; cependant il est des malades qui jouissent, dit-on, de la faculté de transformer en une impression matérielle toutes les idées qui leur traversent l'esprit (^2). Sans contester le fait, nous chercherons tout à l'heure à l'interpréter.

Il est surabondamment prouvé que l'anémie et la congestion cérébrales sont au nombre des causes les plus fréquentes des hallucinations. On comprend, dès lors, l'influence exercée sur la production de ces phénomènes* d'un côté par les maladies du cœur, par certaines formes d'asphyxie (3), par la pendaison (4) ; de l'autre, par l'anémie, la chlorose, les hémorrhagies abondantes ; enfin c'est à des

(1) Consulter Michéa, Mém. cité, p. 2G7.

(2) Falret père, Des maladies mentales, etc. Paris^ J.-B. Baillière, 1864, p. 2-21.

(3) Dagonct, Traité élémentaire et pratique des maladies mentales. Paris, Baillièro, 1862, V, 106.

(4) Bacon, Morgagni, Fodi'u'é en ont rapporté des exemples. Forbes Winslow (op. cit., p. 441) rond compte des impressions d\m pendu (jui, ayant reçu sa grâce quelques instants après l'exécution. Tut rappelé à la vie. Aussitôt après avoir été lancé dans le vide, il lui sembla qu'il se trouvait au milieu d'une vaste plaine inondée de sang ; il luttait péniblement |)our atteindre un point où il croyait devoir se trouver en sûreté; peu à peu tous les objets prirent une teinte verdàtre, bientôt après il perdit connaissance.

troubles analogues de la circulation cérébrale qu'il faut attribuer l'effet de certaines positions du corps. M. Moreau (de Tours) a rapporté l'observation d'un jeune homme qui pouvait se procurer à volonté des hallucinations de la vue, en inclinant la tête en avant. D'autres sujets éprouvent le même phénomène en se relevant brusquement, lorsqu'ils sont restés penchés un certain temps (I). Souvent aussi ces accidents sont manifestement en rapport avec des lésions visibles des organes des sens : c'est ainsi qu'on a vu des ulcères de la cornée donner lieu à des hallucinations très prononcées de la vue (2).

Des impressions sensorielles longtemps prolongées laissent des traces persistantes qui peuvent se transformer en véritables hallucinations. (Vest ainsi que Newton, après une de ses expériences sur la lumière, fut poursuivi pendant toute la journée par l'image du spectre solaire. Les micrographes éprouvent souvent des accidents semblables, qui sont familiers à tous les observateurs qui sont appelés à se fatiguer les yeux en se servant, avec une attention soutenue, de certains instruments de précision.

C'est presque toujours le sens de la vue qui est en jeu dans les hallucinations dont nous venons de parler. Mais l'appareil de l'ouïe est accessible à des excitations d'une nature toute spéciale : nous voulons parler des courants électriques.

Depuis longtemps la possibilité de provoquer des sensations auditives et visuelles par l'action du galvanisme avait été signalée par Longet(3) et d'autres observateurs, lorsque

(1) Brière de Boismont, op. cit., p. 57.

(2) Despine, Psychologie naturelle. Paris, Savy, t. II, p. 29.

(3) Longet, Analomie et physiologie du système nerveux, t. II, p. 6 . Paris, Fortin, Masson et C% 1842.

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