‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 39 sur 201 · DES CONCEPTIONS DÉLIRANTES ET DES IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES · texte numérisé non relu

DES CONCEPTIONS DÉLIRANTES ET DES IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES

Sommaire. — Définitions générales. — État mental des aliénés, aa début de la folie. — Absence souvent complète de notions insensées. — Perturbations morales. — AUornalives d'excitation et de dépression. — Altérations de la santé physique. — Conceptions délirantes. — Deux classes d'aliénés : les incohérents et les logiciens. — Evolution du délire. — Transformation graduelle des conceptions délirantes en idées fixes. — Délire systématisé. — Origine spontanée des conceptions délirantes. — Leur analogie avec les rêves. — Différence fondamentale entre les troubles intellectuels des vésanies et le délire des affections aiguës.

Impulsions irrésistibles. — Elles sont étroitement liées aux conceptions délirantes et aux hallucinations, — Peuvent exister isolément. — Folie raisonnante. — Quelques exemples d'impulsions morbides, sans aucun trouble des facultés intellectuelles. — Observation d'un monomane homicide. — Paralysie de la volonté, — Conclusions.

Messieurs,

L'étude des hallucinations nous'a conduits, pour ainsi dire, jusqu'au seuil du délire. Il nous faut maintenant faire un pas de plus, et pénétrer directement dans le domaine des aberrations intellectuelles. Nous allons donc nous occuper des conceptions délirantes et des impidsioîis irrésistibles^ ainsi que de l'état général" de Tinlelligence qui les accompagne, et qui peut, à lui seul, constituer la folie.

Le mot de conceptions délirantes s'applique, en pathologie mentale, aux idées insensées qui s'emparent de l'esprit de l'aliéné, et dont l'absurdité, souvent manifeste par elle-

COiNCtl'llUNS I KLin AMKS. 1 !j3

môme, n'est quelquefois évidente que par rapport à l'état des choses.

Un homme se croit millionnaire, rien d'absurde jusquelà ; mais nous sommes en présence d'une conception délirante, s'il s'agit d'un ouvrier vivant de son travail journalier.

Un autre malade, au contraire, se croit transformé en loup, ou s'imagine qu'il est privé de son corps ; voilà des idées dont l'absurdité n'a rien de relatif, et qu'on peut regarder comme des conceptions délirantes absolues.

Quant aux impulsions irrésistibles, nous ne chercherons pas à en donner ici la définition : le sens de celte expression est tellement clair, que toute paraphrase ne servirait qu'à l'obscurcir.

Mais on aurait une idée fort inexacte et surtout fort incomplète de l'état intellectuel des aliénés, si l'on se contentait des résultats de cette analyse purement scolastique. 11 faut serrer les faits de plus près, il faut s'identifier en esprit avec les malades, pour se rendre compte de ces dispositions générales qui sont le fait primordial de la maladie, et qui représentent, pour ainsi dire, le terrain morbide, sur lequel va se développer toute cette végétation pathologique.

S'il nous était donné de pénétrer dans les profondeurs les plus intimes de la conscience, chez un aliéné au début de sa maladie, nous serions étonnés, plus d'une fois, de n'y rencontrer aucun vestige de ces idées insensées, de ces notions absurdes, qui semblent, au premier abord, constituer le fond même du délire : nous n'y trouverions, le plus souvent, qu'une perturbation d'abord lé^'ère, puis de plus en plus profonde, du caractère, des sentiments et des affections du malade. Tantôt, frappé d'une tristesse amère,

il prend l'existence en dégoût, et trouve des sujets de chagrin dans les moindres incidents de la vie ; tantôt, enveloppé d'un nuage de bonheur, il nourrit des illusions flatteuses sur sa fortune, sur ses capacités, sur l'avenir qui lui est réservé. Chez les uns, on observe un engourdissement étrange de la pensée, une incapacité de travail, une paresse d'esprit que rien ne peut vaincre ; chez les autres, c'est une activité exagérée, c'est un besoin de mouvement, c'est une agitation morale et physique qui frappe les regards les moins exercés ; et, fait vraiment remarquable, chez plusieurs de ces malades, ou pour mieux dire chez les prédestinés^ on voit ces deux états, si opposés en apparence, se succéder tour h tour, longtemps avant l'explosion de la folie.

Ces alternatives d'excitation et de dépression, ces brusques changements d'humeur, ces orages passagers ne constituent point le délire, il est vrai ; mais ce sont les indices d'un état cérébral grave, qui se traduit aussi, dans la grande majorité des cas, par des signes physiques des plus manifestes : la perte du sommeil et de l'appétit, le vertige, l'amaigrissement général tiennent le premier rang parmi ces symptômes, qui seront l'objet d'une étude approfondie dans une de nos prochaines leçons. Qu'il nous suffise pour le moment d'en avoir signalé la coïncidence avec ces perturbations psychologiques, qui seules doivent nous occuper pour le moment.

Dans ces états généraux de l'intelligence que nous venons de décrire, il nous paraît impossible de ne point reconnaître le résultat d'un trouble purement matériel.

L'effroi que nous ressentons pendant quelques instants, au sortir d'un mauvais rêve, ou mieux encore, la terreur profonde que manifestent certains épileptiques, au moment

CONCEPTIONS DÉLIRANTES. l3o

OÙ ils reprennent connaissance après un accès,, peuvent servir ici de type, et nous aider à conaprcndre ces dispositions morbides de l'esprit, qui inriprinicnt une teinte spéciale à toutes les idées du malade. Chez l'épileptique, en effet, il s'agit d'une terreur sans motifs, d'une impression d'origine purement physique; n'en est-il pas de même chez l'homme qui, en dépit de la raison, en dépit des efforts de sa propre volonté, se croit perdu sans ressource, lorsque rien ne justifie son désespoir?

« Je sais parfaitement, disait un malade à son médecin, que ma position de fortune est excellente, et ne peut que s'améliorer avec le temps; et cependant, je ne puis me soustraire à la conviction que je suis complètement ruiné. »

Dans un ordre d'idées différent, un homme profondément religieux est pris de scrupules exagérés ; il se reproche amèrement les actions les moins coupables de sa vie : il croit avoir encouru la vindicte céleste, et rien ne peut le délivrer de cette accablante certitude, qui fait le malheur de son existence.

Je suis perdu ; — ma fortune est faite ; — je suis damné; voilà en quelques mots le résumé de ces convictions tyranniques, contre lesquelles aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Gomment discuter, en effet, avec un esprit malade, dont les erreurs reconnaissent une cause purement physique? C'est un faux pli de l'étoffe cérébrale, que tous les efforts de la logique ne pourront jamais redresser.

Tels sont les premiers pas qui conduisent sur la [)ente de l'aliénation mentale; ou, poui- employer un langage plus scientilique, tels sont les premiers symptômes de la maladie (1). A cette période correspondent le plus souvent

(1) Nous ne parlons pas ici de la lolio dite inslaulanée, ni de ces

136 DES ÉLÉMEMS MOllBIUES DE LA. FOLIE.

ces altérations du caractère, ces perversions du sens moral qui poussent quelquefois les aliénés à des actes criminels et les exposent à la vindicte des lois. Mais sans aller aussi loin, on a souvent à leur reprocher un changement complet de sentiments et d'habitudes, de penchants et de goûts. Les parents les plus proches, les amis les plus chers deviennent l'objet de leur aversion violente ; leur humeur s'aigrit, leurs mœurs se dépravent; en un mot, leur axe inoral est profondément dévié.

Sur ce terrain depuis longtemps préparé, on voit enfin germer les conceptions délirantes, qui, d'abord \agues et flottantes, sont destinées à se transformer, par une évolution progressive, en idées fixes. Mais il importe d'établir à cet égard une distinction fondamentale. Parmi les aliénés, les uns sont logiciens^ les autres sont incoJiérents. Les uns et les autres caressent des notions insensées ; mais les premiers se préoccupent des objections que soulèvent leurs idées : ils s'efforcent de systématiser leur délire; ils y parviennent avec le temps ; ils s'y installent alors avec complaisance, leur esprit se repose dans le cercle qu'ils se sont tracé, et ils refusent obstinément d'en sortir. Les seconds, au contraire, faibles, vacillants, indécis, tombent à chaque instant dans les contradictions les plus grotesques ; ils mêlent les souvenirs prosaïques de leur vie réelle aux événements fantastiques de leur vie imaginaire, et ne font aucun effort pour les raccorder. H n'existe d'ailleurs aucune barrière infranchissable entre ces deux états; ils peuvent se fondre l'un dans l'autre, et souvent le premier n'est que le vestibule du second.

étals maniaques qui présentent une si grande analogie avec les affections cérébrales aiguës, et qui seront étudiés plus loin.

IDÉLS FIXES. 137

S'il est peu profitablu de suivre dans ses divagations un esprit dont les idées ne reconnaissent plus aucun enchaînonient rationnel, il est, au contraire, du plus haut intérêt de contempler l'évolution progressive de ce travail intérieur, qui transforme par degrés une notion, d'abord vague et flottante, déposée pour ainsi dire à l'état de germe dans Tesprit, en une idée fixe qui finit à la longue par s'implanter définitivement dans l'intelligence, qu'elle tyrannise d'une manière absolue, et dont il sera désormais impossible de la déraciner.

Cette étude, qu'il n'est pas encore temps d'aborder ici, trouvera sa place plus loin, lorsque nous nous occuperons des délires partiels. Contentons-nous, pour le moment, d'insister sur quelques points.

C'est, en général, après une longue hésitation que le malade, après avoir flotté dans l'incertitude, finit par trouver la formule de son délire, suivant l'heureuse expression de M. Jules Falret. Parvenu, dès lors, à la période de systématisation, il devient de moins en moins accessible aux influences extérieures, aux idées venues du dehors; il résiste, avec une énergie toujours croissante, aux impressions qu'on cherche à lui communiquer, et à partir de cette époque, l'un des points les plus remarquables de cette évolution psychologique, c'est qu'efle semble procéder d'ellemême, et tirer, pour ainsi dire, tous ses éléments de son propre fonds. Sans doute, les circonstances extérieures, les relations sociales, le degré de culture intellectuelle, les souvenirs et les croyances du malade Jouent un rôle immense dans la production du délire; mais ce sont là, selon l'expression de Kant, les moules dans lesquels il jette Sil pensée ; et, dans des circonstances absolument opposées, le délire n'en existerait pas moins ; il leur emprunterait un autre

langage, mais sans se rapprocher davantage de la raison.

Sur ce terrain si fertile en notions absurdes, rien n'est plus difficile que de faire germer une absurdité nouvelle, lorsqu'une fois le délire a trouvé son expression déflnitive. Entrez en conversation avec un de ces vieux monomanes qui peuplent les asiles, écoutez avec complaisance ses divagations, et cherchez ensuite à lui inoculer une conception erronée, aussi rapprochée que possible de celles dont il vient de vous entretenir; et toujours (ou presque toujours) vous le verrez repousser sans la moindre hésitation l'erreur que vous lui présentez. Souvent môme il fait preuve d'une puissance de logique et d'une vigueur de bon sens que l'on ne s'attendait guère à rencontrer chez lui.

Les conceptions délirantes sont donc (du moins chez les aliénés systématiques) le produit spontané du terrain sur lequel elles ont germé. Ce principe, d'ailleurs, ne saurait diminuer la portée des observations si remarquables qui ont démontré jusqu'à l'évidence la contagion de la folie; mais il suffit de se reporter au travail de MM. Lasègue et Falret (1), pour constater que la transmission ne s'opère que dans des conditions toutes spéciales, sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard.

Faut-il assimiler aux conceptions délirantes qui relèvent de la folie les troubles intellectuels qui caractérisent le délire des affections aiguës? Pour d'éminents observateurs, il n'existe aucune limite absolue, aucune barrière infranchissable entre ces deux états. Mais il ne faut point oublier que, dans l'un et l'autre cas, le délire n'est qu'un symptôme; c'est l'expression d'un trouble des fonctions cérébrales

(1) Annales médico-psychologiques,no\emhr{i 1877. Consulter aussi le travail de M. le docteur Régis, la Folie à deux, Thèse de Paris,

ANALOOIES EMRK LE KÊVE ET LA FOLIE. 139

qui se relie à des conditions physiques profondément différentes. Nous admettons donc, sans aucun scrupule, qu'entre le délire violent des vésanies aiguô», avec son cortège incohérent d'idées bizarres et d'hallucinations multiples, et les perturbations intellectuelles qui éclatent au cours des maladies fébriles, il existe une profonde analogie ; mais un orage passager, qui vient troubler un instant les fonctions cérébrales, ne saurait être comparé, même au point de vue psychologique, à l'état mental d'un vieil aliéné, dont les conceptions délirantes ont, pour ainsi dire, des ancêtres^ et [)longent, par leurs racines, jusqu'aux profondeurs les plus intimes de l'organisation. — « On hérite de soimême, » dit M. le professeur Lasègue. On ne saurait mieux exprimer cette filiation morbide, qui relie le présent au passé, et transforme l'intelligence par un effort lent et progressif, que la marche brutale des affections aiguës ne saurait jamais imiter.

Ce n'est point seulement, d'ailleurs, dans les états morbides qu'on s'est efforcé de retrouver le prototype des conceptions délirantes de la folie. Il'est des phénomènes qui appartiennent essentiellement à la vie physiologique et qui présentent avec l'aliénation mentale de si profondes analogies, qu'il semble impossible, au premier abord, de ne point les rapprocher. Le sommeil et les rêves, avec tout leur cortège d'hallucinations étranges, de raisonnements absurdes et de conceptions monstrueuses, ont été maintes fois considérés comme le véritable type do la folie, et l'on a cru saisir un rapprochement encore plus intime entre l'aliénation mentale et cet état de trouble, de confusion et d'affaiblissement des facultés de l'esprit, qui succède immédiatement au réveil, et peut quelquefois se prolonger pendant un court espace de temps.

Enfin, nous l'avons déjà dit, on a signalé, chez certains sujets, une véritable invasion des rêves dans la vie normale, une sorte de fusion de l'état de sommeil et de l'état de veille qui trouble complètement les opérations de l'esprit et constitue un véritable délire : il est, en effet, des malades dont la seule erreur consiste à prendre pour des réalités les illusions fantastiques qui ont assiégé leur chevet et les discours qui ont bercé leur oreille endormie.

Certes, on ne saurait méconnaître la portée de ces faits vraiment étranges ; mais qui ne voit que des cerveaux déjà malades peuvent seuls se prêter à une aussi singulière perversion de toutes les règles physiologiques î Et si, comme on l'a dit, la folie a paru quelquefois éclater au sortir d'un rêve, c'est que le rêve lui-même n'était que le premier symptôme d'un état morbide depuis longtemps préparé.

En résumé, pour le médecin qui ne voit dans le délire que l'expression symptomatique d'une lésion, soit organique, soit fonctionnelle, il ne saurait exister aucun point de contact entre l'évolution plus ou moins régulière d'une fonction normale et les manifestations extérieures d'un état pathologique. Mais le philosophe qui aspire, comme le dit Griesinger, Ix pénétrer dans F âme d'un aliéné, a le droit de se placer à un tout autre point de vue : il peut se flatter d'avoir approché du but, lorsqu'en évoquant le souvenir de ses rêves il y retrouve des convictions, des sentiments et des idées qui présentent la ressemblance la plus frappante avec les manifestations habituelles de l'aliénation mentale.

Il serait facile, en poursuivant l'analyse des troubles intellectuels qui se produisent chez nos malades, de signaler d'autres lésions de l'entendement. La mémoire, l'imagination, la puissance d'attention, l'enchaînement logique des

IMPULSIONS IHHÉSISTIBLES. 141

idées, enfin la faculté d'exprimer ses pensées par le langage, toutes ces fonctions de Tintelligence peuvent être perverties à divers degrés, et chacune de ces altérations pourrait former le sujet d'un chapitre à part ; mais l'étude de ces questions trouve bien plus naturellement sa place dans la description des principales formes du délire, et d'ailleurs, les dissertations métaphysiques ne sont plus en faveur ; les tendances actuelles de la médecine mentale nous éloignent de plus en plus de la psychologie, pour nous rapporcher tous les jours davantage de l'observation clinique.

Nous croyons donc devoir nous arrêter ici dans l'étude générale des troubles purement intellectuels ; nous allons maintenant nous occuper des perturbations de la volonté.

Les impulsions irrésistibles^ qui, chez la plupart des malades, sont étroitement associées aux conceptions délirantes et aux hallucinations, peuvent se manifester quelquefois sous une forme complètement indépendante. Le type le plus achevé de cette perturbation isolée des facultés morales se trouve dans l'aveugle fureur qui s'empare quelquefois des épilepliques et qui, sans cause connue, les pousse à des actes de violence dont ils ne peuvent expliquer les motifs, et qui souvent ne laissent aucune- trace dans leurs souvenirs.

Mais ce sont là des explosions passagères et qui relèvent plus directement de l'état physique que de l'état moral.

Sous une forme plus durable, plus systématique et plus intimement associée au caractère de l'individu, ces prédispositions malsaines constituent un véritable délire connu depuis longtemps des aliénistes, (pie Pritchard a désigné sous le nom de moral insnnity et dont ^L le docteur Trélat a fait une étude approfondie dans son ouvrage si justement célèbre sur la folie lucide.

Parmi les aliénés, il est une forte proportion de criminels, et, comme l'a démontré iM. le professeur Lasègue, près d'un tiers des fous qui comparaissent à la Préfecture de police devant les médecins chargés de les interroger ont, dans leurs antécédents judiciaires, de petits délits qui ont motivé, à leur égard, des mesuies plus ou moins rigoureuses. Mais, sans parler des sujets qui, après une existence des moins régidières, finissent pardonner des preuves non équivoques d'aliénation mentale, il est des caractères profondément vicieux et chez lesquels le vice peut aller jusqu'à la folie, sans que jamais le moindre accès de délire soit veiui troubler l'équilibre de leurs facultés intellectuelles.

Si l'on cherchait à marquer le premier degré de cette échelle ascendante, la manifestation morbide la plus discrète de ces perversions souvent héréditaires, on la trouverait peut-être dans l'irrésistible penchant qui pousse des personnes d'ailleurs bien équilibrées à déguiser constamment la vérité. Nous pourrions tous en rapporter de nombreux exemples, en faisant appel à nos souvenirs. Je connais personnellement un homme d'ailleurs fort honorable, plein d'intelligence et de ressources, et qui s'est élevé d'une position des plus médiocres à une très grande fortune. Les qualités si remarquables qui l'ont servi dans sa carrière sont déparées par un irrésistible besoin de mentir, qui le poursuit jusque dans les moindres détails de la vie et qui enlève toute espèce de valeur à sa parole aux yeux des personnes admises dans son intimité. Cette disposition, qui par son exagération et son opiniâtreté touche aux confins du délire, est la seule irrégularité d'un esprit d'ailleurs parfaitement ferme et lucide, et qui n'a jamais été troublé par l'ombre d'une pensée déraisonnable.

IMPULSIONS IHHÉSISTIBLES. l43

11 est des sujets qui, tout en conservant le plein exercice de leurs facultés intellectuelles, sont affligés d'une irritabilité vraiment morbide; les motifs les plus futiles provoquent chez eux des explosions insensées de colère. Cette prédisposition, qui se montre très souvent chez certains névropathes, et plus spécialement chez les épileptiques et les choréiques, peut aussi se "manifester d'une manière absolument isolée, chez des sujets purs de toute névrose : elle constitue alors un véritable délire impulsif, un premier pas vers l'aliénation mentale.

Le besoin périodique des excitations de l'ivresse marque évidemment un degré de plus dans cette série de dégradations morales ; cependant, quelle que soit la profondeur de l'abaissement oii peuvent tomber les dipsomanes, ils n'ont pas encore atteint la limite qui sépare la folie du crime. Encore un pas, et la barrière est franchie.

Le vol, l'incendie, les perversions les plus étranges de l'instinct général, sont au nombre des manifestations les plus communes de ces aberrations instinctives ; mais, de toutes les impulsions morbides, celles qui ont le plus justement attiré l'attention des légistes et qui nous présentent de la manière la plus saisissante le tableau de cet état mental, ^onl incontestablement la tendance au meurtre et le penchant au suicide, qui se trouvent si souvent réunis chez le môme individu, et qui sont reliés d'une manière général par des analogies si profondes.

L'aliénation mentale peut conduire au suicide par mille chemins di\ers. Tourmenté, comme Jean-Jacques Rousseau, par des persécutions imaginaires, terrifié par des hallucinations épouvantables, dominé par une terreur religieuse, entraîné par la contagion de l'exemple, ou frappé d'un délire subit, le malade se donne la moi'l, sans qu'on puisse

incriminer chez lui une impulsion morbide d'une nature toute spéciale.

Mais lorsque chez un sujet, d'ailleurs parfaitement raisonnable et en bonne santé, l'idée du suicide revient incessamment à propos des moindres détails, des plus légères contrariétés de la vie; — lorsque cette tendance opiniâtre se retrouve chez tous, ou presque tous les membres d'une même lignée, à ce point que, dans une seule famille, j'ai rencontré quatorze cas de suicide, répartis sur trois générations successives ; — lorsque enfin ce penchant morbide, par une contradiction singulière, s'unit à une terreur profonde de la mort, comment ne point admettre que des prédispositions semblables représentent, dans le domaine de la pathologie mentale, une espèce à part?

La folie homicide présente un type encore plus tranché, s'il est possible. « Les aliénés qui rentrent dans cette catégorie, dit M. le professeur Lasègue, obéissent à des impulsions limitées. Aucun d'eux n'agit sous la pression d'une vague tendance qui le porterait, comme dans les espèces précédemment énoncées, à n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise se répète, elle a lieu sous la même forme, avec les mêmes appétits et les mêmes aboutissants (1). »

Il existe donc bien réellement un instinct aveugle^ une impulsion particulière, qui commande le meurtre et demande du sang. Des exemples nombreux et parfaitement authentiques établissent la vérité de cette assertion ; elle a cependant été contestée par des observateurs, dont quelques-uns font autorité dans la science; nous citerons surtout Morel, qui s'efforce, dans une longue argumentation,

(1) Archives générales de méderine, \S1d, vol. I, p. 18.

IMPULSIONS IRKÉSISTIBLES. l4o

de prouver « que les faits de ce genre reposent sur l'observation incomplète des phénomènes pathologiques et l'ignorance des motifs qui décident les aliénés (1). »

En présence d'une négation aussi formelle, il faut en appeler aux faits; et, bien que l'on n'ait ici que l'embarras du choix, nous avons donné la préférence h une observation inédite et très-remarquable que nous devons à l'obligeance de M. le docteur Faure. Ce récit, qui jette une vive lumière sur les sentiments intimes d'un véritable monomane homicide, nous montre le développement progressif de cette tendance chez un homme doué d'ime intelligence des plus remarquables, et parfaitement sain d'esprit sous tous les autres rapports.

B... était d'origine créole. Son père avait vu égorger une partie des siens aii milieu des flammes dans la révolte des nègres de Saint-Domingue; l'impression de ces événements ne l'avait jamais quitté; il était sombre, silencieux; il est mort en démence. Le frère de B... était épileptique, il est mort jeune en état de manie, après de violents accès pour lesquels on avait dû l'enfermer. La fille de cet épileptique, nièce de B..., malgré tous les efforts de sa grand'mère pour lui donner une éducation en rapport avec une certaine position de fortune, entraînée dès son enfance par les penchants les plus vicieux, était tombée, très-jeune encore, au dernier degré de la prostitution. Plusieurs membres de la famille étaient morts par le suicide.

B... était très-heureusement doué sous beaucoup de rapports; c'était un homme vigoureux, intelligent, travailleur, armé d'une volonté de fer. Cependant, dès ses premières

(1) Morel, Truite des maladies nunfalfs, IStiO, p. U)7.

«46 DES ÉLÉMKNIS MOH BIDES DE LA FOLIE.

années, Tensemble de son caractère en faisait un enfant bien différent de ceux de son âge. Il était extrême en tout, au travail comme à la récréation. Aux jeux d'écoliers, dans tout ce qui rappelait une idée de lutte, on le voyait se passionner comme s'il se fût agi de la vie. Très-susceptible, une contradiction entre camarades, la réprimande d'un maître le mettait hors de lui. Il n'avait de goût que pour ce qui pouvait rappeler des idées de destruction, les armes, et surtout les histoires de meurtre et d'assassinat. Les armes, il les aimait non à la manière des autres enfants qui veulent des sabres et des fusils pour jouer au soldat, mais en homme pratique qui veut connaître ses instruments. Il lui fallait de la poudre, des balles, de vrais poignards, de vrais pistolets ; il les essayait, les démontait, en étudiait le mécanisme.

Tout jeune encore, il avait une remarquable facilité pour le dessin ; mais dans ces traits à la plume qui font le bonheur des écoliers, il ne rappelait jamais que des scènes de tuerie ; on voyait apparaître sous sa main, couramment, comme s'il eût rendu d'abondance un tableau présent dès longtemps à son esprit, des gens qui se mordaient, s'étreignaient, se déchiraient avec des détails de cruauté inouïe. Plus tard, on a connu une lithographie de lui intitulée: les Malcontents de loU ; c'était le délire du massacre.

Encore à l'âge oîi d'ordinaire on préfère à tout une partie de barres, il donne au tir et à l'escrime tout le temps et l'argent dont il peut disposer. Il va h la Morgue, se passionne à l'occasion des grands procès des cours d'assises, se rend des premiers à la place Saint-Jacques aux jours d'exécution à mort pour ne rien perdre des détails, puis, extraordinairement impressionné pendant plusieurs jours, il ne parle plus que de ce qu'il a vu. Aux jours d'émeute,

IMPULSIONS IHHI^.SISIIBLES. 147

si fréquents de 1830 à 1837, il court, crie, se mêle dans les groupes, suit les cadavres qu'on emporte, paraît partout où il y a du sang répandu.

A dix-huit ans, de première force aux armes, il a étudié, au point de vue de l'anatomie, les régions des coups dangereux ; il a une théorie personnelle sur la manière de donner les coups de poignard : de bas en haut, jamais de haut en bas y parce que la lame peut glisser sur les côtes. II ne rêve que duels et cherche ({uerelle à des inconnus sans aucun motif. Avec ses plus anciens camarades, il relève une simple plaisanterie comme si elle lui donnait le droit d'exiger une réparation; il considère le refus de se battre comme un tort qu'on lui fait, un véritable acte de mauvaise foi.

Les duels politiques faisaient alors de nombreuses victimes. A chaque aftaire, B... prenait parti pour le vainqueur, avec autant de passion que s'il s'était agi de sa propre personne ; et sans se préoccuper, le moins du monde, de ses opinions, il soutenait, en uianière de profession d(î foi (bien que personne ne lui dît le contraire), qu'il avait usé de son droit en tuant son adversaire. On le voyait, .>-;e transportant par la [)enséc à la place des combattants, se mettre en position, élever le bras, \iser, ntc.

La nuit, il sortait enveloppé d'une cape de couleur sombre, une dague au poing, et parcourait les rues mal bantécs en quête d'aventures.

Avec lui, quel que lïit le point de dt'part d'une converMition, on arrivait presque infailliblement à un rtM'it d'aviMitures sanglanti^s. Dès celle épo({iie, épi-is de l'iiisioire de Notre-Dame etihi vieux Paris, il -avait Us nionumonts, li's rues et les coins où s'étaient passi's tels ou tels événements tragiques.

Tous les côtés de son existence étaient aussi étranges; son travail et ses amusements avaient, comme ce qui précède, un caractère profondément passionné; incapable de modération, tout devenait pour lui l'occasion d'une vie nouvelle, il s'y adonnait avec fureur. L'un des adeptes les plus ardents de l'école romantique, qui dominait alors, dépassant tous ses coreligionnaires par ses exagérations, il était de toutes les manifestations, de toutes les premières représentations orageuses, prenant fait et cause comme un véritable champion des nouvelles idées. A l'atelier d'Ingres, oii il était entré comme élève, il s'était fait par ses excentricités une réputation qui est restée légendaire ; sa passion pour le moyen âge arriva à ce point qu'il sut donner à son langage, à ses vêtements, des tournures du treizième siècle. Il apprit avec une rapidité extrême plusieurs langues vivantes, le billard, les échecs; ardent aux exercices violents, -il fallait qu'il fit, en gymnastique ou à la nage, ce qui arrêtait les autres. Il se mettait pendant des mois, jour et nuit, à déchiffrer de vieilles chroniques françaises ou saxonnes, puis il partait à pied faire quelque lointain voyage.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin, un Italien,

homme dos moins honorables, comme le procès l'a montré, vint lui apprendre qu'une femme, avec laquelle il avait des relations, s'était donnée à un autre, à prix d'argent. Sans chercher d'autres informations, sans manifester la moindre hésitation, il prend ses armes, se rend chez elle, entre sans frapper, la voit occupée à regarder par la fenêtre et, sans prononcer un mot, il lui tire à bout portant deux coups de [iislolet dans le dos.

L'opinion publique était préparée. Quand le bruit se répandit dans Paris qu'un jeune peintre, homme du

IMPULSIONS IRKÉSJSTIBLES. i 4!j

monde des plus distingués, avait assassiné une femme en lui tirant deux coups de pistolet dans le dos, personne de ceux qui le connaissaient ne chercha ailleurs. On sentait depuis longtemps qu'il devait un jour ou l'autre se signaler par quelque action sanglante, meurtre, suicide ou duel ; on ne se méprit pas davantage sur cet empressement à donner la mort, sous un prétexte de jalousie, h une femme absolument vénale, de la part d'un homme qui avait constamment plusieurs maîtresses à la fois ; chacun reconnut là l'explosion d'un besoin qui couvait de longue date.

Il était évident, d'ailleurs, qu'il avait saisi, pour tuer, une occasion oij il se croyait assuré de l'impunité; il affirmait, en effet, que les tribunaux l'assimileraient au mari qui venge son honneur outragé ; il parlait de cet acte avec la dignité pénétrée d'un homme qui a la conscience d'avoir accompli un douloureux devoir, ilcomptaitsur un acquittement.

Il avait, au reste, donné la mesure de son attachement pour cette malheureuse, tuée soi-disant par amour, quand, à la Morgue, le jour oii il avait été confronté avec le cadavre, on l'avait vu, se mêlant à la conversation des assistants sur la direction des projectiles dans le corps, discuter la question avec autant de sang-froid et de présence d'esprit que s'il avait été personnellement étranger à l'affaire. Bien plus, profitant de l'occasion, il voulut reconnaître la nature de certaines particularités qui l'avaient fi'appé pendant la vie.

Condamné à dix ans de travaux forcés, à l'expiration de sa peine il revint immédiatement à Paris.

Le hasard me le fit rencontrer très-peu de jours après. Il était absolument le môme homme qu'autrefois. C'était le même regard hautain, la mise irréprochable, la tenue

150 DES ÉLÉMENTS xMOHBIDES DE LA FOLIE.

sévère de l'homme du meilleur monde. Jamais on ne se fût douté que ce personnage qui avait tout l'air d'un prince, auprès duquel il n'aurait pas fait bon de risquer une familiarité, arrivait du bagne en droite ligne!

Il avait déjà repris ses habitudes laborieuses, comme si elles n'eussent été interrompues accidentellement que par un court intervalle de cause tout ordinaire. Il compulsait jour et nuit d'énormes in-folio, prenait des notes d'une écriture microscopique, relevait de vieux plans, copiait avec une minutie extrême de vieux dessins, des fragments de sculpture gothique ou de serrurerie. Parfois, il partait au loin, à la recherche d'un document, et revenait de suite. Il ne faisait plus absolument que travailler.

Sa vie privée était celle de l'homme le plus honorable; il adorait sa mère, excellente créature que le malheur avait foudroyée. Il était plein des attentions les plus délicates pour une jeune lemme associée à sa vie, et qui, dans l'ignorance 011 elle était de son passé et de son caractère, s'étonnait, devant moi, de le voir dans son sommeil agité d'une manière extraordinaire, tourmenté par des rêves terribles et des cauchemars affreux, crier, se débattre, dans un état épouvantable, comme s'il se trouvait dans des mêlées d'extermination.

Ajouterai-je enfin que dans ses rapports sociaux, plein de régularité, de savoir-vivre et de droiture, il s'était concilié l'estime et la sympathie de tous ceux qui l'entouraient?

Mais rien n'était changé en lui. Sa condamnation l'avait rendu prudent, mais il n'en continuait pas moins à nourrir dans son for intérieur cet horrible besoin de tuer qui faisait le principal, ou pour mieux dire le véritable fond de sa vie.

En effet, en février 1848, à peine les premiers coups de fusil avaient-ils retenti dans la rue, qu'il quitte son habit

IMI'LL.SIUISS lllHi;siSI IHLKS. 1 ;> !

noir, rovôt une blouse qu'il serre à la taille do manière h former une sorte de pourpoint, puis, un chapeau rond sur la tête, une poudrière seizième siècle au côté, de l'or dans ses poches, il se mêle aux combattants, une carabine de précision à la main, et suit pas h pas la bataille. A la barricade de la rue Saint-Honoré sur la place du Palais-Royal, il s'installe commodément et tire sur les malheureux soldats qui défendaient le poste dit du Château deau. Les journaux ont parlé de [)lusieurs de ces hommes qui avaient eu les carotides coupées par une balle, à la région du cou. B... en avait ainsi touché six ; il était allé le reconnaître après l'afTaire.

En juin, à la barricade de la rue des Noyers, il tire sur les mobiles et il en tue jusqu'au moment où, malgré ses précautions, il est atteint dans le flanc d'une balle qui lui fait une horrible blessure.

Au coup d'Etat, il fut l'un des combattants de la barricade de la porte Saint-Denis.

Puis, mis en appétit, muis prévoyant qu'il n'y aurait rien en France de longtemps, il part pour la Californie, et là, cet élégant se fait homme d'escorte, c'est-à-dire que pendant plusieurs mois il court les bois pour tirer sur les Indiens. Eniin, pour un motif qu'il n'a jamais voulu dire, mais qui vraisemblablement se rattache à quelque épisode de sang, il quitte précipitamment l'Amérique, revient en France et reprend son travail.

Ceci se passait en 18,^3. Vers 1805, il s'était fait connaître par des travaux archéologiques importants, il avait attaché son nom à un grand nombre d'articles et de livres dont il conduisait la [)ul)lication avec un soin et un goût qui en ont fait des raretés de bibliothèque; il publiait un grand travail, un atlas inmiense dont les cartes, en partie dessinées

par lui, rétablissent d'une manière magistrale les plans du vieux Paris. C'était un savant dont la critique était redoutée des plus forts. Le gouvernement, pour se l'attacher, avait créé pour lui une place équivalente à celle de chef de bureau ; il avait des employés sous ses ordres, et quand il est mort, il y a quelques années, d'une affection cérébrale, beaucoup s'étonnaient que l'œuvre de cet homme si distingué ne lui eût pas valu au moins la sanction d'une récompense honorifique.

Quelques traits achèveront de peindre la physionomie de cet homme singulier.

Absolument étranger à toute opinion poHtique, s'il tirait sur les soldats, c'était uniquement pour assouvir sa passion dominante, le besoin de tuer. Privé de toute espèce de droits dans la société par une condamnation infamante, il n'avait rien à espérer d'un mouvement populaire; et d'ailleurs, aristocrate de naissance et d'instincts, il était bien plus disposé à marcher contre le peuple qu'à risquer sa vie pour lui ; c'était donc bien pour satisfaire ses penchants qu'il prenait les armes à chaque insurrection nouvelle.

Et cependant, cet homme si avide de verser le sang n'en pouvait supporter la vue; pour une petite opération chirurgicale, l'incision d'un abcès, on le vit pris d'une sorte de crise convulsive; ses dents claquaient, ses mains, serrées violemment sur le dossier d'un lit, l'ébranlaient à le briser ; son regard absolument perdu roulait avec terreur, puis il tomba pâle et presque évanoui sur un siège.

Une impression toute semblable le remuait jusqu'au fond des entrailles, lorsqu'il assistait à une exécution capitale; et ce spectacle, qu'il recherchait avec une avidité maladive, le laissait toujours pâle, tremblant et profondément ému.

IMI'L'LSIOKS IhRÉSISIlULES. 1;)3

Le (léïfir de tuer, la passion du meurtre, isolée de toute jouissance sensorielle, étaient donc ses seuls mobiles, et sa nature morale s'adaptait à merveille à ses instincts destructours. Probe, consciencieux et délicat sous tous les autres l'apports, il paraissait absolument dénué de sens moral, lorsqu'il s'agissait de ses nombreux homicides : il en parlait tranquillement, sans la moindre jactance, et comme de la chose la plus naturelle du monde ; il semblait croire que sur ce point ses interlocuteurs devaient penser absolument comme lui.

En parcourant cette étrange et sombre histoire, ne croirait-on pas assister à l'un de ces drames antiques, oîi l'irrésistible puissance du destin entraîne le héros au crime, à son insu et contre son expresse volonté? Dans l'ordre des faits réels, rien ne saurait approcher davantage des créations du génie tragique : c'est une organisation cérébrale primitivement malsaine et viciée par des taches héréditaires, qui faitdévier l'existence tout entière; en effet, l'intelligence brillante et cultivée, la raison d'ailleurs parfaitement solide de ce monomane homicide, constituent le véritable intérêt de l'observation si remarquable que nous venons de rapporter. On trouverait peut-être dans les annales judiciaires des exemples tout aussi frappants de ces anomalies morales; mais c'est ici la dignité du coupable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'est l'élévation de cette nature exceptionnellement douée qui nous frappe tout d'abord d'étonnement et soulève la question si grave de la responsabilité morale.

Pour le philosophe et pour le médecin, les criminels de cette espèce sont incontestablement des fous; mais la société doit-elle rester désarmée devant eux? Nous examinerons cette question plus tard; qu'il nous suffise pour le

154 DES ÉLÉMENJS MOHBIUES UE LA FOLIE.

moment d'avoir établi que la santé la plus parfaite des facultés intellectuelles peut coexister avec le délire des actes poussé jusqu'au crime.

Mais, à côté de ces impulsions instinctives, qui constituent un véritable délire moral, ne convient-il pas de réserver une place à un phénomène absolument inverse, à ces paralysies de la volonté qui semblent à leur toin* représenter une forme à part dans le cadre des perversions mentales?

Il est des sujets chez qui le moindre effort volontaire semble devenir impossible; et qu'on ne sup[)ose pas qu'il s'agit ici de ces déterminations qui, pour être prises, semblent exiger un certain degré de force morale. Non ; c'est des actes les plus familiers, des manifestations les plus triviales, pour ainsi dire, de la vie. Tel était ce notaire dont M. Billod a rapporté l'observation dans so:i intéressant mémoire sur les maladies de la volonté {\), et qui se plaignait de no pas pouvoir vouloir; il s'habillait [lour se rendre à une fête publique ; mais, au moment de sortir, il ne le pouvait pas, bien qu'il en eût le plus vif désir. « Vous» le voyez, disait-il, je suis mon propre prisonnier. »

Déjà Esquirol avait remarqué que certains lypémaniaques n'ont plus de volonté; s'ils veulent, ils sont impuissants pour exécuter ce qu'ils ont décidé.

On ne saurait donc le nier : s'il existe, chez les aliénés, des impulsions perverses qui dominent leur volonté et les privent de toute liberté morale, on peut aussi rencontrer chez eux une inertie absolue qui paralyse tous les efforts du moi.

Cette faiblesse particulière de la volonté se rencontre

(1) Annales médico-psychologiques, 1877.

PARALYSIE 1)K LA VOLONTl-:. 1 OO

très souvent chez les femmes hystériques, chez les alcooliques, et surtout chez les masturbateurs invétérés qui semblent avoir perdu tout ressort moral.

Nous avons analysé les principales manifestations psychologiques de la folie; il resterait maintenant à en étudier les caractères négatifs et à montrer comment, sous son influence, on voit s'effacer et disparaître successivement les traits fondamentaux, les qualités maîtresses de l'esprit humain : comment le sens moral, comment la puissance d'attention s'affaissent par degrés et finissent par s'écrouler ; mais cette étude, qui pour le moment nous entraînerait trop loin, trouvera mieux sa place dans la description des principales formes que peut revêtir l'aliénation mentale.

C'est donc au point de vue physique que nous voulons maintenant envisager les aliénés; nous décrirons l'aspect extérieur des malades, les prédispositions générales, les troubles fonctionnels et les altérations organiques qui peuvent influer sur leur santé.

Page 1