‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 40 sur 201 · DE L'ÉTAT PHYSIQUE DES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT PHYSIQUE DES ALIÉNÉS

Sommaire. — Catégories diverses d'aliénés. — Les congénitaux, les cérébraux, les vésaniques. — Les vésaniques doivent seuls nous occuper ici.

— Troubles de la sensibilité. — Anesthésie. — Perte de la sensibilité cutanée. — Ses conséquences psychiques. — Anesthésies locales. — Perte du sons musculaire. — Anestbcsies internes. — Ilyperesthésies. — Acuité exagérée des perceptions. — Hyperesthésie du sens cutané, des sens spéciaux, du sens génital. — Hyperesthésie de la sensibilité viscérale. — Angoisse précordiale. — Céphalalgie. — Névralgies. — Dysphrénie névralgique. — Troubles de la motilité. — Troubles de la vie végétative. — Diminulion du poids. — Sécrétion urinaire. — Transpiration. — Sécrétions diverses. — Dystrophies. — Etat de la peau, — Pigmentation. — Ostéo-malacie. — Dégénérescences diverses. — Etat du pouls. — Température. — Chaleur locale. — Pathologie des aliénés.

— Mortalité des fous.

Messieurs,

Je me propose aujourd'hui d'aborder un sujet de la plus haute importance. Je veux parler des lésions physiques de l'aliénation mentale, oti, si vous aimez mieux, de l'état physique des aliénés. Mais avant tout, lorsqu'on aborde un sujet si vaste et qui présente des difficultés si grandes, il s'agit d'établir des distinctions absolument indispensables.

Qu'est-ce qu'un aliéné ? Ce terme n'est pas, à proprement parler^ une expression médicale : c'est plutôt un terme de médecine légale et de jurisprudence ; il semble circonscrire une catégorie bien limitée d'individus. Mais, en y réfléchis-

CONGÉNITAUX ET CÉKÉBRAL'X. 1 o7

santun instant, on ne tarde pas à voir quelle est rimmensité du terrain que couvre cette expression.

Les aliénés sont des individus qui ont [jerdu leur liberté morale et qui ont cessé d'être responsables de leurs actions. Cette définition n'est pas irréprochable au point de vue médical ; on a compiis en effet sous cette dénomination j»liisieurs états radicalement différents. Aussi, avant de faire un pas plus loin dans l'étude de cette question, il nous faut établir quelques grandes divisions qui vous donneront une idée de l'esprit dans lequel je désire traiter ce sujet.

Parmi les aliénés on a rangé d'abord les congénitaux, c'est-à-dire les idiots, les crétins, les imbéciles, les dégénérés de toute espèce. Ce sont là des sujets d'un genre tout particulier ; ils portent sur leur figure le cachet de leur déchéance intellectuelle ; mais on ne peut pas les considérer comme des malades.

A côté des congénitaux, il faut placer \escé?'ébraux .'j'entends par là ceux de nos malades qui sont privés de la raison par suite d'une affection cérébrale d'ordre matériel, par suite d'une lésion organique. Beaucoup deviennent aliénés après une hémorrhagie cérébrale ou un ramollissement; d'autressontaffectés d'une tumeur intra-crânienne. Ce sont là des questions intéressantes à étudier ; mais ce serait commettre une confusion dé[)lorabIe que de confondre ces malades avec de véritables fous, et de décrire les symptômes extérieurs ou les troubles psychiques du ramollissement cérébral en même temps que ceux de l'aliénation mentale.

Jo ne parlerai pas davantage de la paralysie générale, cette maladie forme une province à part que je me propose de parcoui'ir plus tard avec vous dans tous les sens, nous en étuiTuM'oiis les lésions anatoniiques et les symptômes;

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mais je ne crois pas devoir confondre ces désordres avec ceux de la folie proprement dite, car les paralytiques sont surtout des cérébraux.

Pour des raisons semblables, il faut établir des classes distinctes pour l'alcoolisme, pour les folies toxiques de toute espèce ; vous ne confondrez pas les signes de l'aliénation mentale avec ceux de l'empoisonnement saturnin.

Il nous reste les vésaniques. 11 faut entendre par là des individus qui présentent une déviation intellectuelle parfaitement caractérisée, mais dont le délire ne se rattache pas à des lésions matérielles bien évidentes. Ce sont là les individus dont je me propose d'étudier avec vous Tétaf, physique ; je vous parlerai donc des vésaniques seulement dans le tableau qui va suivre.

Messieurs, parmi les phénomènes d'ordre physique qui jouent un rôle capital chez les fous, il faut accorder une place prépondérante aux troubles de la sensibilité.

Je pourrais, en abordant ce sujet, vous présenter la synthèse avant l'analyse, et vous offrir une idée générale des manifestations morbides de cet ordre avant de les énumérer en détail. Mais dans l'intérêt de la clarté et pour me conformer au véritable esprit scientifique, je préfère suivre une marche inverse et vous décrire individuellement les troubles de chaque appareil pour les résumer ensuite dans un cadre synthétique; et vous aurez ainsi une idée plus complète de la question.

Par l'étude des hallucinations et des illusions, nous vous avons initiés à l'une des perversions les plus étranges de la sensibilité ; nous allons maintenant, [)Oursuivant le même ordre d'idées, nous occuper des anesthésies et des hyperesthésies chez nos malades. La question des hyperesthésies

ANESIHÉSIES. lf)9

est très vaste ; relie de» aiiesthésies se prête mieux à une esquisse rapide, et c'est par elle que je vais commencer.

Remarquons d'abord que cette question est très difficile à étudier en pratique, et cela pour des causes diverses : tout d'abord par le fait de l'état mental des sujets. L'hyperesthésie et Tanosthésie sont des phénomènes subjectifs ; pour les apprécier, il faut le concours du malade. Bien souvent les aliénés atténuent volontairement la douleur qu'ils éprouvent ; dans d'autres cas, au contraire, ils exagèrent leurs sensations.

11 faut aussi tenir compte de l'état variable de la sensibilité chez ces mômes sujets. Dans diverses circonstances, on i)eut voir les mêmes phénomènes paraître, disparaître, se modifier, et souvent on se demande si l'on ne s'est pas trompé.

L'une des circonstances qui contribuent encore à porter l'erreui' dans- l'esprit du médecin, ce sont les troubles si variés de la circulation. Nous trouvons des hyperémies et des anémies locales ou générales. Nous voyons alors se développer dos états de la sensibilité tout à fait différents. Ce sont l.'i les difficultés qu'il s'agit de vaincre. 11 existe cependant des données positives, il existe un ensemble de notions très précises que je vais vous exposer.

L'un des faits les plus remarquables qu'il nous soit donné d'observer chez les aliénés, c'est l'anesthésie générale ou locale de la surface cutanée ; mais l'anesthésie peut porter sur tous les organes des sens. Je ne me propose pas d'examiner en détail les troubles (|ui [jortent sur les sens spéciaux ; je vais in'occuper presque exclusivement des trnnl)les du tact et en menu» temps des sensations internes.

L'un des pliéiiomèiK*- (|ui se rencontrent le plus fré- (pHMnuKMit elle/ nos malade^ est l'aïu^stliésie de la peau.

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Il faut distinguer ici les diverses espèces de sensibilité que peut présenter l'organe du tact : la sensibilité au toucher, la sensibilité à la douleur, la sensibilité à la température, à la pression, à l'électricité, et à d'autres agents extérieurs. 11 est une donnée plus importante encore : c'est qu'il peut exister des anesthésies générales ou locales. Chez beaucoup d'aliénés on rencontre une perte complète de la sensibilité sur tous les téguments extérieurs. C'est ainsi que peuvent s'expliquer bien des miracles, en apparence singuliers, et l'impassibilité avec laquelle certains individus subissent parfois des mutilations effroyables.

Bucknill rapporte l'observation d'une mélancolique qui, s'approchant d'un poêle allumé, avait penché sa tête sur la tôle rougie et s'était brûlée profondément, sans chercher à changer de place. Rochoux cite l'histoire d'un aliéné de Bicêtre qui, s'approchant d'un poêle, se coucha la tête sur la tôle et plongea le bras dans l'intérieur du foyer. Une odeur effroyable commença à se répandre dans le dortoir, et c'est ainsi que l'on découvrit cet homme qui ne changeait pas d'attitude. Son bras était carbonisé jusqu'à l'os, et cependant il ne paraissait avoi- éprouvé aucune sensation douloureuse.

L'une des formes les plus vulgaires de l'anesthésie, c'est la perte de la sensibilité au froid. On la rencontre surtout chez les maniaques; c'est la raison pour laquelle ces malades sont souvent portés à se mettre en état de nudité, et l'un des phénomènes les plus curieux à constater, c'est que ces incartades, ces étrangetés ne paraissent dans bien des cas nuire en aucune façon à leur santé.

C'est, dans une certaine mesure, à cette anesthésie qu'il faut attribuer les martyres, les supplices de loute espèce que s'infligent les aliénés. C'est peut-être en vertu de cette

ANESTHÉSIES r.l^:i\ÉI'. ALES. 101

anesthosie que certains d'entre eux prennent plaisir à se crucifier; c'est à elle qu'il faut attribuer le stoïcisme avec lequel ils se mutilent diverses parties du corps, surtout les organes génitaux. C'est encore à cette anesthésie qu'il faut quelquefois attribuer les tentatives de suicide auxquelles se livrent si facilement ces malades. Dans bien des cas en effet, chez les individus sains d'esprit, le suicide est empêché par la crainte de la douleur; l'aliéné n'est pas arrêté par cet obstacle salutaire.

Il est important de noter l'influence qu'un état semblable peut exercer souvent, sinon toujours, sur les phénomènes intellectuels. Lorsqu'il existe une perte complète de la sensibilité extérieure, l'individu perd la notion du moi, il perd le sens de l'identité. Tel malade prétend qu'il est mort depuis longtemps ; tel autre prétend que son corps a été emporté par un boulet de canon ; tel autre encore se figure qu'il est transformé en une masse de beurre et il refuse de s'approcher du feu de peur de fondre; en un morceau de verre, et il craint de se briser ; ou bien il croit être en porcelaine et offrir la forme d'une théière. D'autres fois on rencontre un état fort étrange ; c'est la croyance à la transformation de l'individu en un être différent, comme on le voit chez les aliénés qui s'imaginent avoir pris la forme de divers animaux. Ce qu'on appelle lalycanthropie est le cas le plus frappant de cette déviation intellectuelle qui, le plus souvent, se rattache à des troubles de la sensibilité et surtout à uneanesthésie profonde. Au moyen âge, oiices laits étaient plus communs qu'ils ne le sont aujourd'hui, beaucoup d'individus affectés de ce délire se mettaient à courir à quatre pattes ou cherchaient à mordre connue des loups.

S'il existe des anesthésies générales de cette espèce, il existe aussi des anesthésies ]ocal(\>i (pii sont Itien plus IVé-

162 DE l'état physique des aliénés.

quentes. Ces phénomènes ne se rencontrent pas seulement chez les hystériques, mais aussi chez les autres névropathes, et surtout chez les aliénés ; il suffit de lire les procès des sorciers pour en voir de nombreux exemples. Kun des procédés les plus importants à l'aide desquels les magistrats de l'époque interrogeaient les accusés, c'était l'examen de la sensibilité cutanée. On cherchait les points insensibles que ces individus présentaient sur la surface du corps, et on en trouvait presque toujours, même chez les gens sains. Dès qu'un point anesthésique était découvert, on en concluait que l'accusé avait reçu la marque du diable. Chez beaucoup d'aliénés il paraît y avoir une anesthésie de la conjonctive ou de la cornée ; aussi pensait-on que ces individus recevaient la marque du diable sur ces membranes (l).

Les troubles de ce genre peuvent imprimer au délire un cachet spécial. Schiile rapporte l'histoire d'un malade qui présentait une anesthésie localisée l\ la paroi antérieure de la région procordiale. Cet homme se croyait damné; il voulait prier Dieu, mais il ne le pouvait pas, disait-il, parce que le diable avait emporté son cœur. Un autre, qui présentait une anesthésie sur un point limité du corps, prétendait que c'était là le trou par lequel le diable avait pénétré pour enlever son âme.

A côté de ces anesthésies superficielles peuvent exister des anesthésies profondes. On peut observer, par exemple, la perte du sens musculaire. Dans l'état normal, nous possédons un appareil qui nous avertit des efforts que nous déployons, du degré de force dont nous pouvons disposer et en

(1) U existe chez un certain nombre d'individus sains d'esprit une anestliésic profonde do la cornée, et surtout de la conjonctive.

ANESTHÉSIKS INTERNES. 163

môme temps de Teffet produit par le travail musculaire. Chez les aliénas il y a une perversion souvent complète de ces phénomènes. Tel malade qui possède encore une quantité considérable d'énergie musculaire, croit l'avoir totalement perdue; tel autre, notablement affaibli, croit jouir d'un développement exagéré de ses forces. Nous développerons cet ordre d'idées lorsque nous aborderons l'étude des hallucinations musculaires.

Restent les anesthésies internes et la perte des sensations qui gouvernent notre vie habituelle. Beaucoup d'aliénés perdent le sentiment de la faim et de la soif; ils disent qu'ils n'ont plus aucun ap[)étit. Ils sont anesthésiques h. l'intérieur. D'autres éprouvent des phénomènes étranges qui semblent affecter les organes internes. Au déhut de l'aliénation ment;de, le vide de la tête, ou l'absence du cerveau, est l'une des sensations les plus fréquentes. Certains malades disent que leur tête est pleine d'eau. Parmi les troubles de sensibilité do cet ordre, je vous citerai l'observation d'un cavalier qui passait sa vie à cheval et qui au début de sa maladie avait été frappé d'un symptôme paradoxal; il croyait sentir l'élargissement de sa monture; il lui semblait que son cheval devenait de pins en plus développé ; aussi finissait-il [)ar croire (]u'il était monté >ur un éléphant.

Ces phénomènes, dil'hciles à classer, servent de transition à des troubles d'une autre espèce. Après vous avoir parlé des anesthésies, si fréquentes chez les aliénés, nous allons nous occuf)er des hypcresthésies, qui jouent chez en\ un rôle non moins important. Nous passei'ons ensuite aux troubles delà motilité, et nous terminerons par l'étude des perturbations ((ui surviennent (huis les f(MHl ions de la vie végétative.

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Messieurs, les hyperestliésies qu'il nous est donné d'observer chez les fous peuvent reconnaître une triple origine. D'abord, et avant tout, on est porté naturellement à les considérer comme le résultat d'une excitabilité morbide des organes sensoriels, des extrémités nerveuses en rapport avec le monde extérieur. Mais ces appareils ne sont pas seuls capables de produire de tels phénomènes ; nous devons également faire entrer en jeu les fils conducteurs. Il y a donc un deuxième élément du problème; le trouble des sensations peut dépendre de modifications survenues dans les cordons nerveux; c'est alors le nerf qui est malade. Enfin, en troisième lieu, se présente une impressionnabilité exagérée des organes de réception et de coordination des sensations. Ces causes, d'ordre cérébral, sont les plus importantes, et le phénomène fondamental, le trait commun qui réunitces états divers, c'est une disproportion frappante entre l'excitation et l'effet produit.

Vous savez que, dans l'état normal, les milieux semblent avoir pour but plutôt de nous protéger contre l'excès de nos sensations que de nous fournir des renseignements multiples. Il est certain, en effet, que nos perceptions ne correspondent qu'à une minime partie des phénomènes qui se passent dans le monde extérieur, et qu'il est une multitude de modifications et de transformations de la matière qui nous échappent absolument. Mais, sans discuter l'existence de ce monde hypothétique, sur lequel nous n'avons que bien peu de renseignements, il est incontestable que, dans le monde réel, avec lequel nos sens nous mettent constamment en rapport, il est des phénomènes que nous percevons dans certains états pathologiques et qui n'exercent à l'état normal qu'une influence des plus minimes sur nos sens. Le même sujet, différent de lui-même.

HYFEKKSIHÉSIES. l6o

perçoit aujourd'hui des impressions qui lui échappaient hier, qui lui échapperont encore demain. Pour opérer cette transformation dans l'acuité de ses sens, il a suffi d'un léger dérangement de la santé.

Môme dans des conditions normales, nous sommes placés comme au centre d'une forteresse constamment bombardée ; mais oii, protégé par des travaux d'art, on ne reçoit que très-peu de projectiles. Dans l'état pathologique, les remparts sont abattus et les boulets viennent pleuvoir en grand nombre dans la place.

Il suffit d'avoir traversé cet état spécial qui accompagne les douleurs de la migraine pour savoir à quel degré les sens peuvent être surexcités; à ce moment, le bruit, la lumière, les odeurs deviennent intolérables. D'autre part, il suffit de jeter un regard sur les animaux qui nous entourent pour comprendre toute l'imperfection de nos organes. Pour le chien, par exemple, l'odorat constitue tout un monde à part, dont nous n'avons qu'une notion très imparfaite.

Appliquons ces principes à l'étude des hyperesthésies chez les aliénés. Il est indispensable d'établir dans le sujet quelques distinctions; on tomberait sans cela dans une confusion inextricable. Nous parlerons donc d'abord des sens spéciaux et nous commencerons par ceux qui sont de Tordre le plus élevé; nous arriverons ensuite aux troubles liés aux organes génitaux et aux sensations intérieures, et nous terminerons par quelques considérations sur des phénomènes qui se passent dans divers appareils et qui ont avec l'aliénation mentale des rapports de la plus haute importance.

Il est des états cérébraux dans lesquels les sens spéciaux, les organes supérieurs subissent une surexcitation des plus manifestes; c'est ce qui arrive en particulier dans ccr-

ir)6 DE l'état physique des aliénés.

taiiiGS conditions pathologiques : chez les maniaques, chez les hystériques, chez les hypochondriaques et chez les névropathes en général. L'impossibilité absolue de supporter la moindre lumière, d'entendre le plus léger son, sans éprouver immédiatement un malaise considérable, se rencontre souvent chez les malades de cette espèce. On pourrait croire, chez certains de ces individus, qu'il s'agit d'un travers de l'esprit, d'une manie qui les porte à exagérer les impressions sensorielles de ce genre, et pourtant la pathologie ordinaire renferme de nombreux exemples de ces faits. Tel individu offre pour la lumière une sensibilité exquise, et s'il dort, la moindre lumière le réveille; le fait inverse est beaucoup plus commun ; il n'est pas rare de voir des individus pris d'une dyspnée intense si l'on vient à souffler la bougie qui les éclaire pendant leur sommeil. Ge sont là des hyperesthésies qui prennent parfois une intensité considérable et réagissent alors profondément sur les fonctions du système nerveux. Cette surexcitation, toute particulière, fait quelquefois apparaître des facultés nouvelles, inconnues aux mortels vulgaires. C'est ainsi que, chez les hystériques, le sens de l'ouïe peut prendre un développement énorme; le plus léger bruit, tout à fait imperceptible pour nous, peut être saisi par leurs oreilles. Un phénomène du même genre se produit chez ces femmes qui reconnaissent une personne au bruit de ses pas. Les hystériques se font souvent un jeu de deviner de la sorte. L'ouïe offre donc chez ces malades une sensibilité exagérée, qui nous est inconnue à l'état normal.

Chez les maniaques, il n'y a point cette netteté exquise de la perception, leur état cérébral s'y oppose; mais il existe chez eux une surexcitation morbide qui produit les effets les plus singuliers au point de vue pathologique. Les

UyPElŒSTIIÉSIK.S l)ES SKiNS SPÉCIAUX. i 07

phénomènes extérieurs les plus loyers les impressionnent douloureusement; aussi est-il m'-cessaire de séquestrer ces malades dans des celhdos où ils n'entendent pas de bruit, où ils ne voient pas de lumière. C'est sans doute en vertu de ce principe (pTon a traité certains agités par la méthode de Polli, c'est-ù-dire en les mettaiit dans des cellules où il n'arrivait cpie de la lumière colorée. On donne la préférence à la couloui' hloue. L'influence de cette lumière trouverait sa raison d'être dans certaines considérations d'ordre physicpie; mais il me semble que, dans les cas où les résultats sont véridiques, il serait plus facile de les expliquer par l'obscurité. Eu eifet, les carreaux bleus ne sont traversés que par un petit nombre de rayons, comme le seraient des carreaux enfumés. Peut-être n'est-il pas nécessaire de rechercher à ce point de vue la susceptibilité de la rétine à tel ou tel ordre de rayons.

Voyons quels sont les phénomènes de ce genre qui se passent du côté des sens spéciaux d'un ordre moins élevé^ comme le goût et l'odorat. En laissant de côté les perversions de ces sens qui jouent si souvent un rôle chez les aliénés, il est incontestable que leur hy[)eresthésie peut donner des résultats extraordinaires. On a vu, par exemple, une hystéri([ue, sans (juitter sa chambre, reconnaître l'odeur des cerises qui se trouvaient à l'autre extrémité de l'appartement. C'est là un tour do force dont une personne à l'état normal serait absolument incapable. Telle autre reconnaîtra l'odeur de la paille pourrie dans un a[)partement où personne n'en avait souj)çonné l'existence.

Chez d'autres malades, et ceci se rencontre chez les hypochondriaques, il existe ce qu'on peut appeler une Jiyperestltésie du (joùi^ ([ui leur fournit une sorte de divination linguale extrèmcuienl gênante pour le médecin.

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Bien souvent' nous sommes obligés, dans le traitement des aliénés, de mêler à leurs aliments des substances médicamenteuses. Or, il est plusieurs de ces malades qu'il est impossible de tromper de cette manière. Ils dépistent avec une sagacité désespérante les fraudes pieuses de leur entourage et parviennent en dernière analyse à se soustraire à toute médication interne.

Je ne sais s'il faut attribuer à une hyperesthésie ou à une perversion des sens un phénomène remarquable qui se produit avec persistance chez certains aliénés : je veux parler de la coprophagie. Quelques aliénés prennent plaisir à manger leurs propres excréments ; cela se rencontre chez les déments, chez les paralytiques. Un fait plus frappant encore, c'est de voir quelques-uns de ces malades courir après les autres pour dévorer leurs matières fécales. Je ne saurais dire s'il existe en pareil cas une perversion du goût ou une hyperesthésie, qui leur fait découvrir dans une pareille nourriture des sensations voluptueuses.

Il est une autre classe de symptômes plus importante et plus significative au point de vue mental : je veux parler de riiyperesthésie du sens du- tact, ou plutôt du sens cutané ; car nous sommes bien loin de l'époque oîi l'on confondait avec H iller, sous le nom de sens tactile, toutes les impressions que pouvait faire naître en nous le contact des objets. Le sens tactile, ou plutôt le sens cutané, fournit aux aliénés des illusions et des hallucinations multiples, générales ou locales. Ces malades éprouvent des sensations de chaleur, de froid, de brûlure, qui les portent à se livrer à toute espèce d'actes insensés. Rien n'est plus fréquent que de voir les aliénés se plaindre de recevoir des décharges électriques, de subir l'influence du magnétisme, de sentir des piqûres de toute espèce. Tel individu s'imagine que, par

HYPEML-STIUCSILS CUIANÉES. 169

des IroLi.s [)raliqués dans le mur, ou lui projette de l'acide sultVu-iquc ou d'autres substances nuisibles. La sœur de Robespierre vécut longtemps à la Salpêtrière, oii elle fut observée par M. Baillarger. (^ette malade se croyait entourée d'ennemis, qui projetaient sur elle toutes sortes de matières nuisibles ; elle se plaignait surtout de recevoir à la figure des exhalaisons ch mal honteux. Ces sensations peuvent varier jusqu'à l'infini.

On me dira que ce ne sont pas là de véritables hyperesthésies, mais des hallucinations élémentaires. Cependant elles sont toujours liées à une surexcitation des nerfs spéciaux. Mais il s'agit bien d'une hyperesthésie, lorsqu'on voit un aliéné ne pas pouvoir supporter le contact de l'eau. Je vous ai parlé du phénomène opposé chez les individus qui recherchent cette impression avec avidité, tandis que d'autres malades, placés à l'extrémité opposée de l'échelle, manifestent une véritable hjdropJiobie et refusent de se prêter aux soins de propreté les plus élémentaires.

Chez les maniaques, nous observons souvent un phénomène tout opposé ; ils éprouvent, dans beaucoup de cas, une sensation de malaise sur toute la surface du corps, que l'on peut comparer à ce qui se passe dans certaines névroses, par exemple dans le goître exophthalmique. Ces malades recherchent le froid, se roulent dans la neige ou s'inondent d'eau glacée. Mais ce qui est plus fréquent encore, c'est de les voir manifester une hyperesthésie cutanée qui rend tout contact insupportable et les porte à déchirer leurs vêtements pour se mettre dans un état de nudité complète. Je rapprocherai de ce phénomène un trouble physique qui réagit })arfois sur l'intelligence et qui se rencontre chez les malades atteints d'hémorrhagie cérébrale : c'est l'anesthésie d'une moitié du corps, accou-

170 DE l'étai' physique ijes aliénés.

plée à l'hyperesthésie relative de la moitié restée saine.

M. BoLiillaucî a rapporte l'histoire d'un hémiplégique, d'ailleurs aliéné, qui se figurait être constamment auprès d'une autre personne qui occupait sa couche et le suivait partout. Quelques hémiplégiques se plaignent d'être accouplés à une moitié de cadavre. On cornpi'end, dans une certaine mesure, cette sensation : lorsque nous touchons une personne étrangère, il y a au point de contact une sorte de choc en retour; quand nous nous touchons nous-même, nous éprouvons simultanément en deux points correspondants de notre individu une sensation' de contact qui nous revient par deux voies différentes et nous permet de dire que nous nous sommes touchés. Mais lorsqu'il existe, comme chez certains sujets, une abolition complète de la sensibilité cutanée dans toute une moitié du corps, le malade éprouve au contact de la surface paralysée une sensation analogue à celle que produirait le contact d'une personne étrangère. Il n'en faut pas davantage pour susciter chez un aliéné toute une série de conceptions délirantes, et c'est ici l'un des cas si nombreux où un fait physique chez un sujet prédisposé devient l'origine d'un trouble intellectuel.

Les hyperesthésies cutanées, qui se localisent sur un point déterminé, se rencontrent surtout chez les mélancoliques ou les hypochondriaques et les hystériques. Ces malades se frottent quelquefois un point particulier de la peau jusqu'à l'écorcher; il s'agit là d'une excitation spéciale portant sur un point limité.

11 faut y joindre les troubles qui se développent du côté du sens génital : je veux parler de cette excitation perpétuelle qui porte un grand nombre d'aliénés aux excès solitaires. Bien souvent, chez la lémme, on voit une hyperes-

HyPEBES'IIIÉSIES (iÈNITALb'S El VISCÉRALES. 17 1

thésie vLilvaire influer sur l'état mental. Les idées les plus étranges peuvent alors se donner coui-s : les unes s'imaginent qu'elles sont en état de grossesse, les autres affirment qu'elles ont été l'objet de violences criminelles ; d'autres enfin croient être habitées par de mauvais esprits, qui leur l'ont subir à chaque instant des outrages imaginaiies en s'introduisant jusque dans les parties les plus secrètes de leur corps.

A ces aberrations sensorielles se rattache peut-être cette forme étrange de délire qui porte certains aliénés à croire qu'ils ont changé de sexe et à conformer leurs habitudes, leurs occupations et jusqu'à leur costume à cette métamorphose imaginaire, comme les Scythes dont parle Hérodote (1).

Après vous avoir parlé des troubles du sens cutané, des sens qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur, je dois vous signaler les hyperesthésies viscérales et les conséquences qui en résultent au point de vue physique et psychologique.

A l'état normal, nos organes travaillent en silence; ce n'est que de temps en temps qu'ils accusent des besoins qui réclament impérieusement notre attention. D'une manière générale, aucun viscère ne nous avertit de son fonctionnement. Il en est tout autrement chez certains malades, et c'est là la source la plus habituelle de l'hypochondrie. Ce sont des troubles intérieurs, pesés et jugés dans un esprit malsain. Ce sont ces sensations anormales qui font dire h tant de malades qu'ils ont un animal dans le corps. Mais laissons de côté ces faits, trop vulgaires et

(1) 11 ne s'agit pas, hion ciilciidii, de ces aberrations criminelles (ju'on observe parfois chez les aliénés et qui tiennent à une perversion véritable du sens moral.

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trop intéressants à la fois pour que je n'en fasse pas l'objet d'une leçon spécialennent consacrée à l'hypochondrie.

Il est une sensation particulière qui paraît se rattachera plusieurs genres de délire partiel. Il s'agit de la sensation de poids, d'oppression, d'angoisse précordiale. Cette impression n'est pas seulement psychique ; c'est un malaise des plus fatigants, qui semble annoncer l'arrêt du cœur. Cette sensation, qui forme cliniquement le fond même de ce qu'on a appelé V angine depoitrme, peut être attribuée à des causes diverses. Dans la plupart des cas, c'est un phénomène réflexe, partant des organes internes, transmis par le grand sympathique et se réfléchissant par la moelle allongée. C'est dans les cas de ce genre que l'on rencontre ces formes de délire qui ont été décrites par divers auteurs sous le nom à' agoraphobie, de claustrophobie et de topophobie. Le malade est pris d'une angoisse irrésistible en présence d'un espace vide un peu étendu ; il lui semble qu'il va quitter la terre. Il y a là une sorte d'anxiété, de dyspnée, d'oppression spéciale qui tient de l'ordre physique et qui retentit sur l'état moral de l'individu. C'est là le caractère fondamental de l'agoraphobie, dont la claustrophobie n'est qu'une variété retournée. Cette impression pénible se rencontrait, à ses divers degrés, chez tous les malades de cette espèce que j'ai eu l'occasion d'interroger. Nul doute qu'elle n'exerce sur leur délire une influence prépondérante.

Il me reste à vous dire quelques mots d'un autre phénomène qui joue souvent un rôle des plus importants : je veux parler des névralgies. Les ahénés y sont très-sujets, plus que les autres malades ; ils sont exposés à des névralgies de tout genre, mais il en est une qui joue un rôle très-important, c'est la céphalalgie.

ci^:piiALALr.iE. 173

M. le professeur Lasègue nime h faire observer que ce phénomène est moins commun qu'on ne le suppose chez les aliénés ; cependant il existe et nous ne saurions le passer sous silence. 11 y a quelques distinctions à faire. D'abord la céphalalgie peut être prémonitoire, et sous cette forme je crois qu'on ne peut pas en contester la fréquence. Rien n'est plus commun que d'être consulté par des sujets qui accusent une céphalalgie très incommode et qiii sont destinés plus tard à devenir aliénés. Ce n'est pas sans raison qu'existe cette expression vulgaire : Avoir un mal de tête à en devenir fou.

Lorsque le coup est frappé et que le mal e^t fait, l'aliéné est peut-être moins sujet à éprouver des céphalalgies qu'on ne le croit ordinairement. On peut diviser ces sensations morbides en trois ordres différents. Nous avons d'abord les douleurs céphalalgiques sous-cutanées, accompagnées d'une hyperesthésie qui occupe une zone plus ou moins étendue. C'est là un symptôme des plus fréquents. Nous avons ensuite les douleurs profondes, pénétrantes, perforantes, lancinantes, gravatives ; quelques malades souffrent, disent-ils, comme si on leur enfonçait un couteau à travers les i)arois du crâne. C'est une douleur fixe, immobile, qui est toujours présente, bien qu'elle puisse ollVir des exacerbations et des rémissions. Ce genre de céphalalgie se relie souvent à des altérations organiques et profondes des centres nerveux. On la rencontre chez des sujets déjà frappés d'hémorrhîigie cérébrale ou qui vont en être frappés, dans les ramollissements, dans les tumeurs cérébrales, enlin dans les inllammations et les adhérences de la dure-mère. De nombreuses autopsies sont venues confirmer ces données. Si donc vous trouvez chez un aliéné on cIkv nii cainlidat à TaliiMiatitMi metitale une ddii-

174 DE l'état physique des aliénés.

leur fixe, persistante et toujours au même endroit, songez à une altération des organes sous-jacents à la boîte crânienne.

En outre des céphalées liées à des lésions matérielles, il en est qui sont dues à des troubles des nerfs vasomoteurs. C'est là très-probablement l'origine la plus commune de cet affreux malaise connu sous le nom de migraine et qui est assez fréquent chez nos malades.

Si nous laissons de côté la céphalalgie comme un cas h part, les névralgies les plus souvent observées sont les intercostales, les lombaires, les trifaciales. Le fait le plus important au point de vue psychologique, c'est l'influence exercée par ces névralgies sur les troubles de l'esprit ; c'est l'un des chapitres les plus intéressants de l'étude des rapports du physique et du moral.

Il peut ici se présenter trois cas ; la névralgie peut être absolument indépendante de l'aliénation mentale ; ce sont alors des troubles de la sensibilité liés à des causes diverses. Les aliénés peuvent avoir des névralgies comme tous les autres malades.

Mais il est des cas appartenant à une deuxième catégorie oii la douleur peut offrir une importance capitale et coïncider avec des troubles psychiques auxquels elle fournit un substratum matériel et qu'elle contribue à exciter.

11 est en effet des névralgies qui peuvent devenir le point de départ de psychoses réflexes. Le trouble intellectuel résultera de l'influence exercée sur les fonctions cérébrales par cett(3 impression douloureuse. Tous ces faits se réunissent sous \\w nom général, la dysphrénie névralgique (1). Les auteurs ont cité de nombreux faits de ce genre ; Brodie

f 1 Schiile.

UY.SPHBÉNIE NÉVRALGIQUE. 175

en a rapporté un bel exemple reproduit clans le traité de Morel. 11 s'agit d'un malade qui, atteint d'une rachialgie d'origine spinale, voyait un délire intense se développer quand il avait ses crises douloureuses ; dès que la douleur cessait, la perturbation intellectuelle disparaissait également. C'était là plutôt un cas de délire que d'aliénation mentale. On pourrait en rai)procher ces troubles psychiques qui s'emparent si facilement de certains sujets, sous l'empire de la moindre douleur.

11 est des cas oii l'état mental se déclare à la suite d'une névralgie d'origine périphérique; Schiile en rapporte l'observation suivante. Une femme d'un tempérament nerveux, d'un caractère sensible, était mariée depuis quelques années à un homme qu'elle aimait, lorsque celui-ci fut atteint d'une maladie de poitrine qui devait l'emporter. Quand elle vit son mari cracher le sang pour la première fois, il lui sembla éprouver dans le sein gauche la sensation d'un charbon ardent. Cette douleur intolérable se reproduisit avec opiniâtreté pendanttoutlecoursdelamaladiede son mari. Après sa mort la douleur persista dans le côté et se manifesta en mêuie temps sur d'autres points, toujours caractérisée [)ar la môme sensation de bi'ûlurc Puis cette femme fut prise de délire : elle croyait être possédée par le diable ; elle était le jouet de mauvais esprits. La maladie se développa de plus en plus et se termina par un suicide. C'est donclà un exem[>le de névralgie devenant le point de départ d'un trouble psychique.

H est d'autres faits daiis lescpiels on voit le délire débuter après une plaie. Dans le couis de la guerre franco-prussienne, un jciuie liomnuMrun (>>prit cultivé, rci^'ut un C()U[) de l'eu ; la halle, Ncnant le IVajiper h Li tète, resta logée sous le cuir chevelu. Il se proiluisit à reiuli'oit delà blessure une

176 i>E l'état physique des aliénés.

douleur très-vive. Le malade ne tarda pas à entrer dans un état de délire incohérent. Mis en traitement, des injections sous-cutanées de morphine, employées à propos, calmèrent ses douleurs, atténuèrent son délire et finirent par guérir à la fois ces névralgies et la psychose qui en était la conséquence. 11 me paraît difficile de nier ici l'influence de la névralgie sur l'aliénation mentale.

Il existe un troisième ordre de névralgies, oîi le trouble psychique alterne avec la douleur et semble en quelque sorte se substituer à celle-ci. Nous voyons en effet des sujets qui pendant la durée de leur douleur jouissent de toutes leurs facultés intellectuelles et les perdent dès que leur névralgie disparaît. 11 y a des cas où cette substitution se fait sous la forme de convulsions. On voit des épileptjques chez lesquels une névralgie intense remplace l'accès convulsif. Que la douleur vienne à guérir et l'on verra apparaître les phénomènes de la névrose.

Je pourrais rapprocher de ces faits ceux dans lesquels les phénomènes inverses se produisent. Un jeune homme est sujet à des accès de névralgie de la cinquième paire ; dans ces moments son esprit se trouble , il devient vicieux, libertin ; quaod la névralgie disparaît, on le voit reprendre son état moral antérieur. H y a donc chez lui une perversion de la sensibiUté qui se relie aux troubles de l'innervation, et qui semble, dans une certaine mesure, nous offrir l'équivalent de l'aberration mentale.

Au reste, rien n'est plus fréquent que de voir un désordre intellectuel remplacé par un trouble de la motilité. J'ai eu déjà l'occasion de vous en citer des exemples.

Je crois vous avoir démontré l'importance des anesthésies et des névralgies; il me reste à vous dire quelques mots d'une forme particulière d'hyperesthésie, celle du sens mus-

TKOLBLES DE LA MUTILITÉ. i77

culaire. Chez beaucoup d'aliénés il existe une sensibilité musculaire exagérée ; ils ont des inquiétudes dans les membres ; il leur est im[)Ossible de garder une position quelconque. Ils ont un besoin perpétuel de mouvement. Poussez l'exagération de ce phénomène jusqu'à ses dernières limites, et vous aurez l'explication naturelle de l'incroyable agitation que présentent certains maniaques qui sont la vivante image du mouvement perpétuel. C'est encore par suite d'une perversion du sens musculaire que certains agités se ruent contre tous les obstacles pour les renverser. Mais nous empiétons ici sur le domaine des troubles de la motilité, qui doivent maintenant nous occuper.

Messieurs, rien n'est plus difficile, dans une esquisse générale, que de faire la part exacte des troubles de la motilité qui relèvent de l'aliénation mentale proprement dite. D'une part les fous sont sujets, comme les autres malades, et plus peut-être que les autres, aux paralysies, aux hémiplégies, aux contractures. D'une autre part, il existe des troubles moteurs parfaitement caractérisés et se rapportant très nettement à certaines maladies mentales qui ne sau» raient trouver leur place ici, puisqu'il s'agit des vésaniques seulement. Réduite à ces proportions et renfermée dans ces limites, la question ne saurait être traitée qu'à un point de vue très-général. Cl'est dans ce sens que nous allons l'aborder, et nous chercherons à vc)us présenter un programme qu'il vous sera facile de rem[)lir vous-mêmes quand vous aborderez l'étude des détails.

La sensibilité musculaire subit chez les vésaniques des modifications extrêmement remarquables. Chez beaucoup de fous, le sentiment de la fatigue paraît coniplétement aboli. Une agitation violente, (|ui se j)rolonge pendant des heures et des journées entières, les entraîne^ à des ellorts

j78 DE l'état physique des aliénés.

musculaires sans cesse renouvelés sans trêve ni repos ; ou bien, sous l'empire d'une préoccupation morbide, ils prennent une attitude plus ou moins pénible qu'ils maintiennent indéfiniment par un simple effort de la volonté. Ce sont des cataleptiques sans catalepsie, car ils n'ont même pas pour excuse de leur immobilité cet état cérébral particulier dans lequel la conscience est abolie. Tels sont, pour n'en citer qu'un exemple, ces malades qui, couchés horizontalement sur le dos, maintiennent indéfiniment la tête demi-fléchie sur le tronc dans l'attitude la plus incommode qui se puisse imaginer et ne consentent jamais à reposer sur leurs oreillers >

Un degré plus élevé, s'il est possible, de ces troubles sensitivo-moteurs, nous est offert par les hallucinations musculaires dont certains aliénés sont le jouet. Tel qui s'imagine que les diverses parties de son corps s'échappent et s'en vont au loin s'épuise en vains efforts pour retenir ses pieds et ses mains prêts à s'envoler ; tel autre se croit enlevé tout entier et cherche à se cramponner aux objets voisins. A un degré moins pron^incé, les malades éprouvent des secousses, des décharges électriques dans les muscles, qui sont évidemment en rapport avec une perturbation de la sensibilité de ces organes.

Mais les contractures et les paralysies jouent aussi un rôle des plus importants chez nos malades. Parmi les phénomènes de cet ordre qui se relient plus directement à l'aliénation mentale, nous citerons la contracture des muscles de la face qui imprime au masque une physionomie grimaçante. Nous citerons aussi les contractures viscérales parmi lesquelles la première place appartient peut-être à la dysphagie, soit occasionnée par un spasme œsophagien, soit localisée dans les muscles du pharynx. Notons enfin les

CONTRACTUHES ET PARALYSIES. 179

troubles de la motilité linguale, contracture ou glossoplégie, qu'il nous est si souvent donné d'observer.

Parmi les paralysies qui peuvent atteindre nos aliénés, il en est quelques-unes qui ont une signilication toute spéciale. On a signalé (Guislain) comnie une marque de démence incurable la paralysie des muscles de la nuque, (|ui laisse tomber la tète sur la poitrine. On doit aussi remarquer la perturbation et l'afTaiblissement de tous les mouvements coordonnés, phénomène qui se traduit bien souvent par une altération de l'écriture, et surtout par la perte de l'habileté manuelle. Enfin notons les altérations de la voix et surtout les perturbations de l'équilibre des muscles de l'œil qui aboutissent dans beaucoup de cas à un strabisme permanent, qui n'existait point avant l'explosion de la folie.

Nous ne croyons pas devoir poursuivre plus loin cette description générale. La question sera reprise et traitée dans tous ses détails quand nous aborderons l'étude des formes diverses de la folie et plus spécialement de la paralysie générale.

Passons maintenant aux altérations que subit la nutrition chez les aliénés.

La folie est pour les gens du monde une simple aberration intellectuelle; il en est tout autrement pour le médecin. Pour nous, la folie est une maladie de Velî-e tout entier. C'est une maladie qui, ainsi (jue toutes les autres, présente une période prodromique, une périotle d'état et une période de convalescence et de déclin. A chacun de ces divers états correspondent des troubles tropliiques très-variés.

Il est un moyen de diagnostic que je regrette de no pas voir plus souvent usité en clinique, c'est Teiuploi di» la balance. Les pesées, praticpu'es constamment v\\ Allemagne

180 DE l'état physique des aliénés.

chez tous les malades, sont un excellent moyen de se rendre compte des changements qui s'opèrent dans l'état général de l'économie. C'est par l'emploi de ce procédé que l'on est arrivé à démontrer un fait très-important.

A la période prodromique, à l'époque oii les troubles intellectuels sont encore absents, prenez un individu non encore aliéné, mais sur lechemin deTaliénalion mentale. Cethomme ne présente pas encore de conceptions délirantes; cependant il va perdic une partie considérable de son poids, et cette déchéance, très-rapide chez les jeunes sujets, peut les amener en peu de temps à un état d'amaigrissement trèsprononcé, alors qu'ils n'ont pas encore présenté de troubles intellectuels évidents.

Mais la folie éclate avec tous ses caractères ; reste alors à suivre la marche de ses phénomènes. Nous savons que la maladie peut parcourir rapidement ses diverses périodes; mais, devant vous retracer le tableau des troubles qui se présentent du côté de la nutrition chez les aliénés en général, je dois prendre pour type un de ces malades dont l'affection peut se prolonger pendant longtemps.

Dans la période d'invasion, le poids ne varie pas autant que dans la période prodromique; cependant les modifications qui se présentent sont toujours dans le sens de l'amoindrissement; mais ce que l'on constate surtout, ce sont des troubles trophiques variés, longtemps avant que l'on ait observé aucun sym[)tôme intellectuel. On peut noter des altérations profondes delà nutrition, de la gangrène, des ulcérations, ce que Vvn a ap[)elé /e décubitus aigu. Cela se rencontre non-seulement dans la folie, mais dans un grand nombre de maladies des centres nerveux. Ce sont tantôt des troubles de la circulation ; tantôt des modifications gé-

IKOUBLKS DE NL'IHIIION. 181

nérales de la nutrition de l'individu, qui ne se traduisent que partiellement par la diminution du poids.

L'orage se calme, les accidents du début commencent à s'apaiser et l'on entre dans la période d'état. Ace moment, réconomie semble avoir pris son parti des pertesqui lui ^ont infligées. On a sacrifié l'intelligence, et l'on se remet à vivre h peu près comme auparavant ; alors les fonctions digestives reprennent leur état habituel et l'on peut avoir une certaine amélioration au point de vue de l'embonpoint.

Mais nous arrivons à la période terminale; la masse du corps se développe de nouveau, et c'est là souvent un symptôme déplorable. Un fou qui engraisse est un homme perdu, dans l'opinion des gens du monde.

Rien n'est plus vrai, mais le contraire l'est également ; ce n'est pas que je veuille ici rien emprunter à cette morale justement flétrie par les Provinciales^ et pour laquelle deux opinions contradictoires peuvent être également probables, à la condition d'avoir été soutenues Tune et l'autre par un docteur grave. Mais il est absolument nécessaire d'établir ici une distinction fondamentale. Nasse a ou le mérite de démontrer le premier l'importance de ce fait, que dans la convalescence de la folie il y a un rapide accroissement du poids du corps. Cet accroissement est marqué surtout chez les jeunes gens et chez les femmes ; dans Tàge adulte, il esl. plus lent, dans la vieillesse, il est presque nul. Ce qui est surprenant, c'est le chiffre que cette augmentation de poids peut atteindre. J'ose à peine vous indiquer quelques données. On assure que, dans des cas favorables, cet accroissement peut aller jusqu'à 200 ou 300 grammes par jour. On assure, en outre, que, parvenu aux limites qu'il doit atteindre, il peut être de 30 ou 40 pour 100 du poids que l'individu présentait autrefois; il aurait même

182 DE l'état physique des aliénés.

clé de 100 pour 100. Ce sont là des faits singuliers, mais en même temps profondément significatifs.

Vous vous rappelez que Nasse a été en Allemagne le grand fondateur de l'école somatique, le précurseur de Jacobi, l'adversaire de Heinrotli et de l'école psychologique. A coup sûr, dans une affection qui présente si peu de traces anatomiques, il devait être heureux de trouver un fait d'une telle importance.

11 n'est pas de guérison solide sans cette augmentation du poids du corps. On voit des malades éprouver une amélioration intellectuelle quelquefois très-notable et cependant ne point engraisser; mais, en général, dans ces cas, il faut se méfier des rechutes.

Si l'augmentation de l'embonpoint est un signe de démence incurable, et si, d'autre part, l'augmentation du poids du corps est un signe de guérison certaine, comment distinguer les cas favorables de ceux dans lesquels il faut porter un pronostic fâcheux? Gomment savoir, en somme, si l'engraissement est bon ou mauvais? Le critérium, en pareil cas, c'est l'état intellectuel. Chez un individu dont l'activité cérébrale s'engourdit, lorsqu'on voit augmenter le poids du corps, lorsqu'on voit les fonctions digestives reprendre leur activité, c'est alors qu'on peut dire : le fou qui engraisse est un homme perdu. On peut comparer ce qui se passe alors à ces modifications qui se produisent dans certaines maladies du système musculaire, et oii une hypertrophie considérable des muscles correspond à une diminution dans leur activité physiologique. Le malade, comme on l'a dit si justement, devient alors un tube digestif.

Mais il en est tout autrement d'un homme qui doit guérir ; l'esprit chez lui reprend son empire, l'expression de la

THOUBLES DKS SÉCKÉ I IONS. ÉIAI DES UUINES. 183

physionomie est tout autre, la lumière de l'intelligence vient l'éclairer de nouveau. Ce n'est pas seulement de la graisse, ce sont des tissus plus nobles, plus élevés qui augmentent son embonpoint et. annoncent sa guérison [)rochaine. 11 serait intéressant d'appliquer ces données à chaque forme de l'aliénation mentale; c'est ce que nous chercherons à faire plus tard.

Je viens de vous tracer le tableau rapide des troubles de la nutrition générale. A ces phénomènes se joignent quelques désordres produits dans d'auties fonctions qui sont liées aux maladies organiques de la façon la plus directe : je veux parler des sécrétions. Parmi ces dernières, celle qui se rattache le plus directement aux variations de la santé, c'est Texcrétion urinaire.

On comprend aisément que si, dans toute maladie qui entraîne un trouble profond de la nutrition, l'analyse des urines offre un intérêt des plus sérieux, il doit en être ainsi, à plus forte raison, dans la folie. Rien ne serait plus utile, au point de vue de la clinique, rien ne serait plus satisfaisant au point de vue de la science pure, que d'établir une corrélation directe entre les troubles de l'entendement et l'élimination plus ou moins rapide de certains principes constituants de l'économie. Malheureusement, les faits n'ont guère légitimé jusqii'ici les espérances que Ton avait conçues un peu prématurément à cet égard.

S'il fallait résumer ces montagnes de travaux que l'on a publiés sur Tétat dos urines chez les aliénés, la totalité de mon cours n'y ])ourrait sulliic. Je me propose de vous indiquer seulement quelques données dont Fauthenticito est parfaitement établie.

En premier lieu, dans la mélancolie et dans (outes les formes dépressives, on cnnslate un amoindrissement notable

18i DE l'éiat physique des aliénés.

delà diurèse. Les mélancoliques urinent peu, et la densité de leur urine augmente. On remarque une diminution de l'urée et des chlorures. La quantité d'urée correspond, diton, à l'activité des combustions qui se passent dans l'économie. En outre, c'est principalement sous cette forme que les matières azotées sont éliminées de l'organisme. On peut comparer, à ce point de vue, les mélancoliques aux goutteux^ chez lesquels l'urine, quoique très-fortement chargée de principes solides, ne présente pas dans sa totalité la somme d'élimination nécessaire. L'acide urique et les urates s'accumulent dans le sang et dans les tissus, parce que la quantité d'urine excrétée dans les vingt-quatre heures ne suffit pas pour les entraîner au dehors.

Chez les maniaques, un autre phénomène attire l'attention ; le fait capital, bien constaté par beaucoup d'observateurs, c'est la diminution des phosphates. L'élimination du phosphore diminue non-seulement d'une manière absolue, mais encore d'une façon relative ; il y en a moins {)ar rapport à la quantité des autres déchets organiques. Il est remarquable de voir cette diminution dans l'excrétion du phosphore coïncider avec la suractivité intellectuelle dont ces malades nous offrent le spectacle. On a dit : « Sans phosphore, pas de pensée, » et c'est à l'oxydation du phosphore qu'une certaine école a voulu rattacher le travail même de la pensée. Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans ces cas pathologiques, la surexcitation des facultés intellectuelles ne coïncide pas avec une augmentation de la production des phosphates, ce qui aurait certainement lieu si l'oxydation du phosphore se trouvait exagérée.

Chez les déments parvenus à cette période d'affaissement où l'influence de l'encéphale est réduite à sa plus faible expression, il y a un défaut de parallélisme entre l'état gé-

1 ItliNES. SLiaK. 18o

ii'-imI cl la socrotion iirinaire ; c'est là oncore un indice de celte déchéance organique dans laquelle toutes les fonctions de récononiie subissent un ralentissement évident.

En résumé, il y a diminution de l'excrétion urinaire, diminution de quantité et de qualité ; les reins cessent de remplir convenablement leurs fonctions, ils sont paresseux au travail, comme tous les autres organes de l'économie.

Quelques phénomènes accessoires doivent être signalés ici. On a rencontré de l'albumine en quantité sensible dans les urines des aliénés. Lorsque je parle d'albumine, j'élimine tous les cas dans lesquels il y a altération des reins ou maladie du cœur. Il s'agit d'albuminurie chez les aliénés indemnes de tout autre affection; mais ce phénomène est tellement banal, qu'il est difficile de lui attribuer une signification vraiment typique.

Il est un trouble plus profond signalé surtout par les observateurs anglais. C'est le diabète, ou plutôt la glycosni'ie. Le diabète proprement dit, avec polyurie, est rare chez les aliénés ; la glycosurie l'est moins, et c'est là un trouble qui se rattache directement aux modifications que présente l'encéphale et peut-être le bulbe rachidien.

Un dernier fait, roxalurie, a été signalé chez certains malades par Lindsay.

Il est une fonction qui, dans l'ordre physiologique, se rattache de la manière la plus intime à la sécrétion urinaire : je veux parler de la sécrétion sudorale. Dans l'état normal, il existe une sorte de balancement régulier entre les deux fonctions; il n'en est pas de môme chez les aliénés. La sécrétion de la sueur semble participer au mauvais état des fonctions de la vie végétative. Les malades n'urinent pas, ils transpirent moins encore, et c'est chez eux surtout que Ton constate cet état de la peau, cette sécheresse, qui

186 DE l'état physique des aliénés.

résulte de la suppression de la transpiration cutanée. Chez certains individus, on voit au contraire se produire le phénomène inverse : les aliénés en état d'exaltation sont souvent inondés d'une sueur profuse.

Chez d'autres sujets, ce sont les glandes sébacées dont l'activité fonctionnelle est poussée à l'extrême; il en résulte une véritable séborrhée, à laquelle il faut peut-être rattacher cette odeur particulière que présentent les aliénés et qui ne saurait être niée par un clinicien vraiment observateur. Il vous suffira de vous promener dans les salles de réunion de notre clinique pour vous convaincre de la vérité de ce fait. Cette odeur ne dépend pas du défaut de propreté des malades : ce n'est point l'odeur si fréquente dans les quartiers de gâteux, ce n'est point non plus l'odeur infecte que l'on rencontre dans une caserne; ce n*est point ce parfum peu agréable qui s'exhale de toute réunion nombreuse d'individus malpropres. C'est une odeur spéciale, et ce n'est guère qu'à la sécrétion sudorale ou sébacée qu'elle peut être attribuée.

Je passe à une autre fonction, dont les relations intimes avec le système nerveux central ont été depuis longtemps démontrées : je veux parler de la sécrétion salivaire. Celle-ci subit chez les aliénés des modifications notables en rapport avec les troubles de l'innervation glandulaire ; elle subit des modifications dans sa quantité et dans s^ composition chimique. Chez les mélancoliques, la sécrétion salivaire dirainue comme toutes les autres, comme celle de l'urine, comme celle de la sueur. La bouche est sèche, la langue est dure, les lèvres sont parcheminées, l'individu ne crache pas. Un phénomène inverse se produit chez les maniaques; ici la salivation est incessante. La salive offre-t-elle chez ces malades des caractères spéciaux? Sous ce rapport il faut dis-

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