‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 5 sur 201 · HIPPOCRATE · texte numérisé non relu

HIPPOCRATE

leurs de l'édifice, lorsque survint dans la Grèce antique ce grand réveil de l'esprit humain, auquel se rattache tout ce qu'il y a de meilleur dans nos civilisations modernes.

Cette immense révolution, inaugurée par les philosophes et les poètes, et poursuivie par les mathématiciens, est représentée, dans l'ordre des sciences médicales, par le nom d'Hippocrate. On peut même ajouter que par un autre côté cette grande figure se rapproche plus étroitement encore de l'esprit moderne, car, au milieu d'une génération de logiciens, ivres de métaphysique, Hippocrate était ce que de nos jours on appelle « un positiviste »; ou, pour parler un langage moins prétentieux, c'était un clinicien, préoccupé avant tout de l'étude des faits, et doué d'une merveilleuse aptitude pour les observer.

Toutefois, pour ce qui touche à la médecine mentale, Hippocrate ne nous a laissé que des notions de détail, empreintes de cet esprit sagace et pratique que nous lui connaissons, mais qui ne sauraient constituer un corps de doctrine. Rappelons seulement que par sa théorie des quatre humeurs cardinales, — le sang, la pituite, la bile etl'atrabile, — Hippocrate a exercé une influence immense sur la médecine en général, et sur la psychiatrie en particulier ; et le langage que nous parlons aujourd'hui en porte encore les traces.

Mais il faut chercher plus haut et plus loin les origines de notre science, et c'est chez les philosophes que nous les trouverons. C'a été, en effet, l'éternelle destinée et l'éternel honneur de la psychiatrie de subir l'influence bonne ou mauvaise de la philosophie contemporaine, d'en suivre le^: fluctuations et d'en refléter les aspects divers.

La première question qui se présente à tout esprit logique, au seuil môme de la médecine mentale, est néces-

g PLATON.

sairement la suivante : Quel est le siège de l'entendement, et par quel mécanisme le jeu régulier de ses opérations peut-il être bouleversé? Prêtons l'oreille aux réponses que provoquait il y a deux mille ans cet éternel problème.

Fatigués aujourd'hui de ces discussions dont nous avons reconnu la stérilité, nous renoncerions volontiers à savoir quel est le siège de l'âme. Il n'en était pas ainsi des philosophes antiques, logiciens avant tout, etqui n'admettaient pas qu'il fût possible de passer à côté de ces problèmes sans chercher h les résoudre. Et puisque c'est de l'histoire que nous faisons ici, il faut nous mettre à la place de ces esprits antiques, puissants et naïfs; il faut suivre l'évolution de leurs idées, et nous rajeunir pour ainsi dire, suivant le mot si profond de Pascal, en redevenant ce qu'étaient les anciens; nous y gagnerons au moins de retrouver dans le passé le sens précis et les véritables origines de plusieurs des idées qui nous gouvernent encore aujourd'hui.

Le divin Platon, homme inspiré s'il en fut jamais, est un spiritualiste tellement convaincu, que, non content de nous reconnaître une âme, il nous en accorde trois : ce ne sont, en réalité, que les parties ou les puissances de l'âme, dont il ne conteste pas l'unité. L'âme supérieure raisonnable, le Xovo;, réside dans la tête ou plutôt dans l'encéphale ; les autres ont pour siège les parties inférieures, le cœur et les viscères situés au-dessous du diaphragme.

Puisqu'il existe une âme supérieure et des âmes inférieures, il est évident qu'il doit exister deux espèces bien différentes de délire : l'un céleste, inspiré par les dieux, l'autre d'origine terrestre, et reconnaissant pour cause les maladies corporelles.

Parmi les délires d'origine céleste, il faut ranger, d'après Platon :

AlUSIOTE. 7

Le délire des prophètes, inspiré par Apollon ;

Le délire des poètes, inspiré par les Muses ;

Le délire des bacchantes, inspiré par Bacchus;

Le délire des amants, inspiré par Éros.

Quant au délire grossier, d'origine purement terrestre, qui correspond en réalité h ce que nous désignons sous le nom de folie, il reconnaît pour cause toutes les altérations des humeurs, qui peuvent troubler lejeu des divers organes.

Cette naïve et poétique théorie, tout imprégnée de la mythologie de l'époque, était peut-être la plus hardie qu'il fût possible de formuler au temps où le peuple athénien faisait mourir Socrate, et où la moindre atteinte aux croyances enfantines, qui constituaient le fond de l'orthodoxie hellénique, entraînait la peine ca[)itale.

Une doctrine plus ferme et plus logique, sinon plus physiologique, est formulée par ce grand philosophe, que l'amitié des rois mettait au-dessus des ressentiments delà foule.

D'après Aristote, l'âme se divise en deux parties : l'àme ratiormelle et l'âme irrationnelle; l'une et l'autre ont pour siège le cœur; et pour ne laisser planer aucun doute sur sa pensée, il ajoute que le cerveau ne participe en rien aux sensations.

Or, la qualité maîtresse de l'âme est la chaleur; elle en fait partie intégrante, essentielle, et plus sa chaleur vitale est grande, mieux elle fonctionne. Le froid et le chaud vont donc expliquer toutes les folies, qui sont tantôt des échauffements, c'est-â-dire des excitations, tantôt des refroidissements, c'est-à-dire des dépressions de l'âme.

D'auti'es philosophes, s'inspirant plus ou moins directement des idées d'Aristote, ont fait de l'âme un pnetnnay ime vapeur subtile qui circule avec le sang, dont elle n'est qu'une évaporation. Mais au point de vue de la psychiatrie

g ÉCOLE d' ALEXANDRIE.

la conséquence immédiate de cette notion physiologique, c'est que le sang gouverne en maître absolu les fonctions intellectuelles. La raison se conserve en son entier tandis que le sang est bien constitué ; s'il se corrompt, elle

s'altère.

Poussant jusqu'à l'extrême les doctrines du maître, Théophraste, dans son Traité du vertige, admet que le cerveau n'est qu'une excroissance de la moelle épinière, une sorte d'épongé humide destinée à tempérer les ardeurs de l'âme. C'est, comme vous le voyez, la théorie du rhume de cerveau. Le vertige, d'après Théophraste, est une affection de l'âme ; mais on doit en rapporter le siège au cœur, origine et centre de toutes les sensations.

Laissons un instant les disciples d'Aristote, et revenons aux platoniciens. L'école d'Alexandrie, essentiellement antimatérialisle, regarde l'âme comme un reflet de l'intelligence divine, une image affaiblie, mais fidèle, du principe éternel. Cette âme se divise en de\jçL parties : l'une intelligente, qui se dirige en haut vers la tête; Tautre irrationnelle, qui se dirige en bas vers le corps.

Or, comme aux yeux des Alexandrins l'âme rationnelle est toute l'intelligence, et comme ils en plaçaient le siège ■ dans le cerveau, ces vieux spiritualistes étaient déjà bien plus près de la science moderne.

Le centre psychique et sensoriel n'est plus le cœur ; c'est une partie de l'encéphale ; pour Hérophile, c'est la voûte à trois piliers ; pour Erasistrate,les méninges ; pour Strabon, les hémisphères. On ne saurait approcher davantage de la vérité. Ajoutons enfin qu'Erasistrate avait formulé d'avance, par une intuition de génie, une idée essentiellement moderne : c'est que l'étendue de l'intelligence est en rapport direct avec le développement de la surface du cerveau —

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avec la profondeur des sillons et le relief des circonvolutions.

Aussi les conséquences, au point de vue naédical, d'une semblable manière de voir, ne se font pas attendre.

L'auteur alexandrin du livre sur la maladie sacrée, c'està-dire l'épilepsie, s'exprime en ces termes que contresigneraient bien volontiers la plupart des aliénistes modernes :

(( Les hommes n'ont de joie, de plaisir, de gaieté, de prudence, que par le cerveau ; par lui nous viennent aussi les peines, les tristesses, les chagrins, la perte de la raison. C'est par le cerveau que nous tombons dans le délire, dans la manie, car ces divers états se produisent quand le cerveau est malade, o

Ainsi, messieurs, pour les Alexandrins, l'encéphale est incontestablement le siège de la folie aussi bien que de l'intelligence ; et rien n'est plus frappant, dans l'histoire des sciences, que de constater que ce s'ont les spiritualistes anciens qui les premiers» ont rendu justice au cerveau. Malheureusement ces disciples de Platon ont développé et transformé la doctrine du maître sur le délire par inspiraration céleste; et subissant peut-être à leur insu l'influence de l'Orient, ils ont admis l'intervention des démons dans les maladies de l'esprit. Pour les anciens, cette expression ne comportait point le caractère sinistre que plus tard les premiers chrétiens et les Pères de l'Eglise y ont attaché. Nous verrons bientôt quels ont été les fruits de cette erreiu' déplorable.

Mais, dira-t-on, la science antique est-elle comprise tout entière dans de vaines spéculations? et la clinique et la pratique n'y ont-elles aucune part ?

A cette question, le nom seul d'Arétée serait une réponse.

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