FOLIE DES PRISONNIERS
sur leurs habitants. Tous les prisonniers ont à souffrir du manque d'air, du manque d'exercice, d'une nourriture imparfaite et de l'ennui qui ronge plus énergiquement les natures vulgaires que les esprits cultivés. L'homme inculte, en effet, vit surtout par les sensations extérieures, dont il est privé dans son cachot.
Telles sont les conditions générales où se trouvent tous les sujets enfermés dans une prison ; mais il est des conditions spéciales qui peuvent influer plus énergiquement encore sur l'état mental.
Il existe, en effet, une profonde différence à cet égard entre l'emprisonnement cellulaire et l'emprisonnement collectif. Le système adopté dans certains établissements prive totalement le prisonnier de toute communication avec ses semblables. Enfermé dans une cellule ou il ne voit personne, surveillé par des gardiens dont il n'entend même pas la voix et qui circulent sans bruit dans les couloirs, le prisonnier est conduit tous les dimanches dans une chapelle où il se trouve enfermé dans une stalle qui lui dérobe la vue de ses voisins et ne lui laisse voir que le prédicateur. Tel était autrefois le système adopté en Pensylvanie.
L'emprisonnement cellulaire, plus ou moins complet, a pour effet chez presque tous les sujets d'amoindrir l'acuité auditive. Plusieurs individus, à leur sortie de prison, se trouvent presque complètement sourds. Mais il a égalemont pour cflet d'affaiblir les facultés intellectuelles et de conduire certains prisonniers par une pente graduelle vers la démence. Avant d'atteindre ce dernier terme, le sujet peut traverser les diverses formes de l'aliénation mentale ; il est souvent atteint d'hallucinations de l'ouïe qui retentissent pour ainsi dire avec une force insolite, au milieu du silence où il est plongé.
392 DES CALSIiS DE LA FOLlE.
Bien différent de l'emprisonnement cellulaire, l'emprisonnement colleclif pervertit les mœurs et conduit au vice ; mais il ne mène pas à la folie et n'affaiblit nullement les capacités mentales.
D'après les statistiques recueilliesà Dublin, l'emprisonnement cellulaire donnerait une proportion de 1 1,S6 pour 100 d'aliénés, tandis que l'emprisonnement collectif n'en fournirait que 0,24.
Nous avons maintenant à vous signaler un second point de vue très intéressant. La folie se manifeste chez les prisonniers surtout dans les premiers six mois de leur captivité. La tolérance s'établit dans le second semestre et après une année révolue il ne se produit que très rarement des cas de folie. Gela se comprend assez; car luie fois la violence des premières impressions calmée, le prisonnier s'habitue à son sort et prend pour ainsi dire la forme du moule oii il est enfermé.
Un troisième point est plus important encore : si la folie des prisonniers est analogue aux aliénations mentales des sujets en liberté ; si les formes les plus habituelles sont la manie, la mélancolie et l'hypochondrie, il n'en est pas moins vrai que le pronostic est tout autre. La folie des prisonniers se caractérise surtout par la gravité de la maladie, parla rapidité de sa marche et par une tendance marquée vers la démence. C'est surtout chez les isolés qu'il en est ainsi ; au début de la maladie, plusieurs d'entre eux guérissent lorsqu'on les rend à la prison collective.
On constate d'une manière générale chez les aliénés prisonniers la prédominance d'un délire plaintif. Us parlent sans cesse des injustices commises à leur égard, des persécutions dont ils sont l'objet ; ils sont tourmentés par des espérances de pardon sans cesse renaissantes et constara-
l'jjÉDisiosiiiuNs Monni!)Es. 393
ment trompées. Ils sont entretenus dans ces con\ictions erronées par les hallucinations de l'ouïe qui leur annoncent souvent une grâce prochaine.
lOn résumé, l'individu qui entre en prison en sort presque toujours amoindri au triple point de vue intellectuel, physique et moral.
Messieurs, je crois avoir épuisé ou à peu près la liste des causes de la folie qui présentent un caractère général. Je vais maintenant vous parler de celles qui se rattachent le plus directement à l'individu. Ce sont les maladies et les prédispositions morbides .
Notons d'abord la constitution du sujet; le tempérament névropathique, comme l'a dit Sandras, conduit facilement h la folie, qui souvent, comme le fait observer Morel, n'est que l'exagération du caractère habituel de l'individu. Mais, au delà des tempéraments névropathiques, il y a les névroses, qui fournissent à l'aliénation mentale un riche contingent. L'épilepsie, l'hystérie, la chorée, le goitre exophthalmique, la paralysie agitante et mémo les névralgies sont des causes actives d'aliénation mentale.
Quant aux aCfections organiques de l'encéphale, il est relativement peu de cas de véritable folie qui relèvent do celle cause. La forme de déchéance intellectuelle qui résulte le plus spécialement des lésions matérielles de l'encéphale est la démence avec ou sans aphasie. Aux atfections cérébrales, il faut joindre les alfections spinales qui peuvent inP.uer à leur tour sur le développement des aHections mentales.
Les maladies générales et diathési(iues ont aussi une iniluence directe sur la folie. La goutte, le rhumatisme, le scrofule, la i)hthisie, la syphilis, sont des exemples (|ui .>c présentent immédiatement à l'esprit; on peut en rappro-
cher les maladies infectieuses, le typhus, la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives et surtout la variole, enfin les fièvres intermittentes.
On doit aussi faire une large part aux appauvrissements divers du sang et plus spécialement à la chlorose et à l'anémie.
Quant aux affections des organes éloignés des princi' paux viscères de l'économie, elles donnent naissance à l'immense famille des folies sympathiques. Le type de ces désordres intellectuels, ce sont les folies génitales ou dysphrénies sexuelles. L'influence des organes génitaux sur les fonctions de Tintelligence est tellement connue, qu'il nous suffit de l'indiquer ici. Mais un rôle important doit être également attribué aux affections de l'estomac et des intestins, ainsi qu'aux maladies veimineuses. Il faut y joindre les maladies du foie, les maladies des reins et surtout les affections aiguës ou chroniques des organes respiratoires. Enfin les maladies du cœur exercent une influence qui n'a jamais été contestée sur les troubles intellectuels. En réalité, elles n'agissent pas à la manière des maladies sympathiques, mais elles troublent surtout l'organe de la pensée, en agissant directement sur la circulation qui le nourrit. Tantôt, en effet, les folies cardiaques sont congestives, tantôt elles sont anémiques, tantôt enfin elles relèvent d'une asphyxie incomplète.
Mais il est un principe général qu'il ne faut jamais oublier, c'est que, sans une prédisposition spéciale, qui prépare pour ainsi dire le terrain sur lequel doit s'exercer l'action nocive de la maladie, ces causes morbides ne sauraient jamais atteindre l'intégrité des fonctions intellectuelles. Il faut ici, comme partout ailleurs, le concours de la semejice et du terrain pour faire germer la moisson pathologique.
Je me suis attaché jusqu'ici à mettre en lumière les pré-