CAUSES OCCASIONNELLES
dispositions qui souvent influent sur l'origine de la folie. Je me suis efforcé de vous montrer que la constitution du sujet, ses affinités morbides, ses qualités héréditaires, enfin, le milieu dans lequel il a vécu, sont les assises du terrain pathologique sur lequel doit germer l'aliénation mentale. Il nous reste maintenant h parcourir la série des causes occasionnelles, c'est-à-dire des accidents qui viennent provoquer l'explosion d'une maladie jusqu'alors latente et qui couvait dans Tombre. L'arme est chargée, le coup va partir dès qu'on aura pressé sur la détente. Tel est, en médecine mentale, le rôle des causes occasionnelles.
On les divise en causes physiques et en causes morales ; mais parmi les causes physiques, il en est plusieurs que nous avons déjà classées parmi les prédispositions ; telles sont, par exemple, les maladies, soit locales, soit générales, soit diathésiques, soit accidentelles, dans le cours desquelles Taliénation mentale peut éclater. Il s'agira donc exclusivement ici des causes immédiates qui provoquent directement l'explosion des accidents à la manière d'un choc qui fait jaillir l'étincelle.
De toutes ces causes, la plus directe est le traumatisme. Les chutes, les coups, les blessures à la tôte peuvent déterminer soit une commotion cérébrale, soit une lésion consécutive, soit un délire instantané.
Les tumeurs cérébrales reconnaissent souvent pour cause un traumatisme extérieur. On trouve à cet égard de nombreuses observations dans les auteurs et l'on no [)(Mit conserver aucun doute sur la réalité de cette filiation morbide. On comprend donc aisément pourquoi des altérations profondes du cerveau conduisant à la folie peuvent ôlre déterminées par un accident de ce genre. La paralysie générale semblerait résulter assez souvent d'un coup sur la tête.
396 D^s CAU5i:s de la folie.
Morel rapporte l'observation d'un gendarme qui, à la suite d'une chute de cheval, devint, mais longtemps après l'accident, paralytique général. Nous avons en ce moment à la Clinique un cas fort remarquable de ce genre. 11 s'agit d'un homme qui, conduisant une voiture lourdement chargée, fut renversé avec son véhicule. 11 reçut un coup à la tète, perdit connaissance et passa deux mois dans un asile d'aliénés. Il revint graduellement à la santé, mais, des deux langues qu'il avait apprises, le français et l'allemand, il en avait oublié une, il ne parlait plus que le français. Bientôt on s'aperçut que son intelligence avait notablement baissé; il perdait la mémoire et s'exprimait trèsdifticilement. Incapable de travailler, il dut entrer dans mon service à l'hôpital Laennec, d'oii il a été transféré à la Clinique. Il présente aujourd'hui tous les symptômes d'une paralysie générale fort avancée.
Souvent aussi les traumatismes de la tête déterminent une commotion cérébrale; le malade se rétablit promptement, mais il lui reste une prédisposition morbide qui le fait délirer sous l'influence des causes les plus légères. Quelques excès alcooliques, une simple orgie, une querelle tant soit peu violente, suffisent alors pour faire dérailler son jugement et provoquer l'explosion de la folie.
Mais il existe des observations oii l'on a vu le délire éclater immédiatement. Mon maître Chassaignac en a rapporté un exemple frappant. Une femme de quarante-cinq ans tombe du haut d'un escalier en bois ; on la transporte à l'hôpital dans un état d'excitation maniaque caractérisé par un bavardage incessant. Elle guérit r.apidement après une application de sangsues.
Le processus qui se produit en pareil cas se montre h nu pour ainsi dite, dans une .observation de Wiierry-
TRAUMATISMES ! LÉSIONS DE l'oREILLE. 397
Bacon (i). Un homme de trente-huit ans, sculpteur sur bois, est frappé par un lourd marteau qui lui tombe sur la tête d'une hauteur de 6 pieds. Il ne perd pas connaissance, mais à partir de ce moment il est tourmenté par des vertiges et un malaise général ; son esprit s'affaiblit, il devient incapable de travailler. Cinq mois plus tard, il est pris de folie avec impulsion au suicide. Transporté dans un asile d'aliénés, il subit l'opération du trépan au lieu de la blessure, c'est-à-dire sur le pariétal gauche. Au-dessous de l'os, on trouve la dure-mère tuméfiée, iolacée, épaissie. La guérison se fait rapidement et le malade est rendu à ses occupations trois mois après avoir subi l'opération.
Vous me permettrez, à cette occasion, de vous faire observer combien est dangereuse la brutalité de certains maîtres qui frappent leurs élèves à la tête. Il en est souvent résulté des troubles intellectuels permanents et profonds qui ont influé sur l'avenir des petits malades. On peut en dire autant de ces coups sur la tête qui sont si souvent le résultat de la turbulence des jeunes enfants.
Je passe maintenant h un autre ordre de causes très voisines des précédentes : je veux parler des lésions de l'oreille interne et moyenne. Toynbee a démontré que les inflammations de la caisse ont souvent pour conséquence la carie des os du crâne et des abcès du cerveau. La mort peut être souvent le résultat de ce processus pathologique; mais, à un moindre degré, c'est l'aliénation mentale qui se manifeste, et voilà pourquoi chez certains sujets on voit la folie se développer sous des causes en apparence insignifiantes, un ?imi)lc rhume de cerveau par exemple;
' (I) \ïn\,h}\ MedicalJournal, IG ocfoliro ISSO.
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c'est que l'inflammation partie des fosses nasales a gagné la trompe d'Eustache et a pénétré dans l'oreille interne.
Une autre cause d'ordre purement physique est la répercussion des exanthèmes, dont l'influence a été signalée de tous temps. Il faut y joindre les érysipèles du cuir chevelu qui, selon M. Baillarger, sont presque l'équivalent d'un traumatisme local.
Il est une autre cause d'ordre physique dont l'importance est tellement considérable, que nous croyons devoir lui accorder une place à part : il s'agit de l'insolation. Les effets de la chaleur sur la tête ont été étudiés par de nombreux auteurs. Le premier résultat est une élévation rapide de la température, qui peut s'élever à 40 et 42 degrés et même au delà. La respiration s'accélère ; le pouls bat quelquefois jusqu'à 140 fois par minute. On voit éclater des sueurs profuses, phénomène qui coïncide par moments avec la suppression des urines.
On voit apparaître en même temps des phénomènes nerveux ; il se produit du vertige, des tintements d'oreille, des éblouissements, une sensation de pression, une douleur à la nuque.
Les troubles intellectuels ne tardent pas à paraître ; il s'agit surtout d'une dépression morale, d'une tristesse profonde qui peut aller jusqu'à la lypémanie et s'accompagner d'hallucinations. C'est alors que se produisent ces impulsions au suicide qui ont été si souvent signalées dans les armées en campagne. Souvent, sous l'influence de cet état, les soldats se tirent un coup de fusil et restent morts sur place.
Quand les accidents n'ont point dépassé le premier degré, la fraîcheur, des boissons rafraîchissantes et quelques soins hygiéniques peuvent souvent rétablir le malade. Mais si
INSOLATIONS, CAUSES MOftALES. 399
Taction de la chaleur se prolonge, les phénomènes deviennent de plus en plus graves ; il se produit des convulsions accompagnées d'un délire des plus violents, et qui se terminent fréquemment par la mort.
Mais ce qui nous intéresse le plus, c'est de connaître l'état intellectuel des sujets qui ont échappé à la maladie. Il existe souvent chez eux une excitabilité cérébrale qui les expose à des accidents très graves, sous l'influence de causes très légères. On voit alors éclater un délire aigu bientôt suivi de mort.
D'autres fois, c'est une folie chronique qui succède à l'insolation ; on peut observer alors toutes les formes du délire ; celle qui prédomine le plus habituellement est l'excitation maniaque avec affaiblissement progressif de l'intelligence. La démence envahit bientôt la scène, le malade est frappé de paralysies multiples et linit par succomber.
Les lésions anatomiques sont très variables; on a constaté de la méningite, de la méningo-encéphalite, de la pacliyméningite et de l'œdème cérébral. Quand toutes ces lésions font défaut, on trouve souvent une congestion veineuse très intense. Enfin, L. Meyer a signalé un cas de sclérose cérébrale.
Pour compléter le tableau des causes physiques de la folie, je devrais vous signaler les effets du froid, ceux de l'inanition et de quelques autres conditions hygiéniques fâcheuses; mais, pressé parle temps, je crois devoir terminer ici cette énumération.
Il me tarde, en effet, d'arriver aux causes morales, qui sont incontestablement l'origine la plus classique des maladies mentales. On peut se demander quelle est la fréquence relative des deux grands ordres de causes qui engendrent la
folie. Esquirol, Giiislain, Parchappe, Morel et les auteurs français accordent une grande prépondérance aux causes morales. Les observateurs modernes, surtout en Angleterre, accorderaient volontiers une plus grande part d'influence aux causes physique^. Il me paraît absolument inutile de citer ici des chiffres.
Mais, vous le comprendrez aisément, tout dépend de l'interprétation des faits. Si, conformément aux idées que je \iens de vous exposer, l'on accorde une importance ca- I)itale aux prédispositions morbides , alors , sans aucun doute, les troubles physiques prendront le premier rang ; si l'on restreint le débat aux causes immédiates de la folie, les émotions morales occuperont de droit la première place.
D'ailleurs, il est des cas oii la distinction est vraiment difficile à établir. Parmi les causes de la folie, il en est une dont l'action est incontestable. C'est la perte de la virginité. On a vu des jeunes femmes, immédiatement après leur mariage, ou à la suite d'ime violence dont elles ont été victimes, perdre subitement la raison. C'est la ÎoY\q post-conrmbiale des Anglais. S'agit-il, dans l'espèce, d'une cause morale ou d'une cause physique? La discussion serait évidemment •oiseuse et stérile, et l'on peut en dire autant de toute la polémique soulevée au sujet de la prépondérance des causes psychologiques ou matérielles sur le développement des maladies mentales.
Il nous suffira de dire qu'après avoir réservé la part des prédispositions morbides, on ne saurait contester l'immense influence des émotions morales. Toute impression violente portée sur les facultés intellectuelles détermine un trouble momentané dans les fonctions cérébrales. Pour peu que la nature s'y prête, l'effet devient permanent. La frayeur, la joie, les chagrins sont autant de causes qui
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peuvent incontestablemont cl('*torminer la folio. Les exemples surabondent et Ton n'a pourainsi dire que l'embarras du choix. *
La frayeur peut brusquement déterminer un accès de folie. On a vu des soldats pordre la raiso i pendant un bombardement, et, sur le champ de bataille, il est des hommes qui en voyant tomber leurs camarades, sont devenus fous. J'ai connu un homme excellent, mais qui manquait entièrement de courage, qui, assistant de loin à une chasse au cerf, se croyait en sûreté, lorsque tout à coup il se trouva brusquement en face de l'animal irrité, qui venait de franchir une petite rivière; il ne reçut aucune blessure, mais il eut un accès de manie aiguë qui dura quinze jours.
Ce que la frayeur peut faire, la joie le fait aussi. Grcgory rapporte l'observation d'une mère et de ses deux filles qui, après avoir vécu longtemps dans un état voisin de la misère, se virent subitement à la tète d'un riche héritage; malheureusement leur raison ne put point résister à cette secousse : elles devinrent folles toutes les trois.
Le plus souvent ce sont les émotions tristes, les chagrins, les déceptions, les revers qui déterminent l'explosion de la folie. La perte de la fortune, l'incendie d'une maison, la mort d'un ami sont des causes qui, agissant brutalement sur l'intelligence, la frappent quelquefois d'un coup mortel. Il est d'autres influences qui, agissant plus lentement, n'en arrivent pas moins à troubler la raison ; les chagrins domestiques (Esquirol), les amours contrariées, les mariages mal assortis ont, h cet égard, une influence incontestable, surtout chez les femmes, qui ne trouvent point dans la vie extérieure les compensations qui appartiennent surtout à l'autre sexe. Les tourments de l'ambition déçue et les
excès du travail intellectuel sont parmi les origines les plus fréquentes delà folie. Nous signalerons aussi l'exaltation du sentiment religieux surchaulïe par des prédications intempestives.
Les changements d'état soudains peuvent également influer d'une manière fâcheuse sur l'équilibre des facultés. On a vu des employés mis à la retraite et privés brusquement des habitudes qu'ils avaient contractées pendant une longue vie de travail, verser graduellement dans l'aliénation mentale.
Signalons enfin les etfets, aujourd'hui bien connus, de l'imitation ; en d'autres termes, la contagion de la fc^lic. Son influence peut s'exercer sur un vasle théâtre, comme dans les épidémies d'aliénation mentale qui ont éclaté à diverses reprises. Elle s'exerce aussi dans un espace plus restreint, et c'est alors la folie à deux si bien décrite par MM. Lasègue et Falret et qui depuis a été l'objet d'un grand nombre d'autres travaux, parmi lesquels je citerai surtout l'excellente thèse de M. Régis.
Messieurs, si je me suis longuement étendu surl'étiologie des maladies mentales, c'est parce qu'il est impossible, à mon avis, d'avoir une idée juste de la nature, de l'évolution et du pronostic de la folie sans connaître à fond ses origines, et sans avoir pénétré, dans la mesure du possible, les lois mystérieuses qui président à sa naissance. Pour le clinicien comme pour le philosophe, cette étude est pleine d'enseignements : elle devait donc occuper très sérieusement votre attention, et vous ne regretterez point, je l'espère, le temps que nous y avons consacré.