ISÈGLES DU I)IA^".N0ST1C. 40.J
tout homme de. bon sens peut formuler un diagnostic et disLin^i^ucr un alioiié d'un homme sain d'esprit après quelques instants de conversation. Rien n'est plus contraire ù la vérité, et c'est précisément en médecine mentale qu'une longue habitude des malades est le plus indispensable pour asseoir son jugement sérieux. Je vais m'eCTorcer de vous en donner la preuve.
Si les règles ordinaires du diagnostic ne sont point applioahles au cas qui nous occupe, ce serait une grave erreur de croire qu'il n'existe point de règles, et qu'il suffit au médecin de s'abandonner aux inspirations du tact médical pour reconnaître la vérité.
Loin de là, c'est précisément en présence des aliénés qu'il est absolument indispensable de suivre une bonne méthode , de l'appliquer rigoureusement et de ne rien abandonner au hasard.
Quatre questions principales se présentent au début de l'interrogatoire :
i° Le sujet est-il malade ou sain d'esprit?
2° S'il est aliéné, quelle est la forme de son délire?
T S'agit-il d'un délire symptomatiqae, d'une affection aiguë qui emprunte le masque de la folie?
4" Doit-on songer à la simulation?
C'est surtout, messieurs, la première question qui doit nous occuper aujourd'hui.
Il est impossible, on le com{)rend sans peine, d'appliquer ici la méthode de Rostan et d'adresser au malade les deux questions sacramenlelles : «Où soufTrez-vous? Depuis quand souffrez-vous?» Le sujet vous réi)ondrait immédiatement: «Monsieur, je ne suis pas malade. »
II est donc indispensable de choisir une autre route. Nous disposons de trois moyens d'investigation : T Tinter-
rogatoire du malade ; 2° l'exploration physique, dont l'importance est moins grande, il est vrai, que dans les cas où il s'agit d'une maladie ordinaire, mais qui fournit cependant au diagnostic des éléments d'une haute portée ; 3° enfin les commémoratifs, qui sont du plus grand secours lorsqu'il est possible de se procurer sur les antécédents jdu malade des renseignements dignes de foi.
Commençons par l'interrogatoire du sujet. L'une des premières difficultés à surmonter, c'est de se mettre en rapport avec lui, et l'on est souvent obligé, pour l'aborder, de recourir à des subterfuges divers. On peut se trouver à cet égard dans des conditions fort différentes. Tantôt le médecin est requis par autorité de justice et doit répondre aux questions qui lui sont posées par les magistrats. Tantôt il est consulté par le malade lui-môme, car tous les aliénés ne sont pas convaincus que leur santé est irréprochable. Tantôt enfin il est introduit dans la maison par la famille.
En thèse générale, le moyen le plus commode et le plus sûr d'entrer en matière est de se présenter devant le malade avec autorité. Les fous sont vivement impressionnés par tout ce qui représente à leurs yeux la force publique : les tribunaux, la police jouent un rôle énorme dans leurs préoccupations. 11 n'est point nécessaire d'usurper devant eux la qualité de magistrat. Il suffit presque toujours d'employer certaines formes de langage pour les lancer sur cette pente oh ils s'engagent très volontiers. On parle d'instruire les affaires, d'ouvrir une enquête, et, en pressant sur ce ressort, on voit presque toujours jaillir un flux de paroles; l^ malade entre spontanément dans la voie des confidences. D'autres subterfuges pourront être employés, suivant la nature du délire et les antécédents du sujet ; mais il me paraît inutile d'insister davantage sur ce point.
INTERROGATOIKE MES ALIÉNÉS. 407
Supposons les premières difficultés vaincues. Une fois en rapport avec l'aliéné, il est un principe fondamental qu'il faut toujours observer et qui cependant est violé, dans la plupart des cas, par les personnes qui manquent d'expérience à cet égard : il faut laisser parler le malade. Si vous l'interrompez à chaque instant ; si, par des questions répétées, vous troublez l'ordre et la filiation naturelle de ses idées, vous ferez disparaître le délire, et vous serez en présence d'un interlocuteur parfaitement raisonnable en apparence. On sait d'ailleurs que le délire des maladies aiguës, lorsqu'il n'est pas violemment accentué, se dissipe en présence d'une question nettement posée. Dans le subdelirium de la fièvre typhoïde, par exemple, les malades, qui marmottent des propos sans suite lorsqu'ils sont abandonnés à eux-mômes, répondent très convenablement dès qu'on leur adresse la parole. Il faut donc éviter d'intervenir, si ce n'est pour empêcher le malade de s'égarer dans des digressions interminables et le ramener au fait principal. On doit s'efforcer de diriger la conversation de manière à toucher les préoccupations habituelles du sujet, lorsqu'on est suffisamment renseigné à cet égard ; mais, en supposant qu'on soit privé de toute indication préalable, il faut suivre autant que possible une méthode régulière.
On engage d'abord une conversation banale qui porte sur des sujets généraux ; on écoute avec attention les réponses de son interlocuteur, pour s'assurer tout d'abord de l'état des facultés maîtresses de l'entendement. On s'aperçoit bientôt s'il a conservé le jugement, si la mémoire est intacte, s'il est capable d'attention, s'il présente enfin un certain degré de coordination et de suite dans les idées. Si rintelligence du malade [)araît alfaiblie sous ces dÎNers rapports, on peut le soupçonner d'être sur le chemin de la
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démence, et, en le poussant dans cette voie, on arrive facilement à constater l'état réel des choses. S'il reste à cet égard quelques doutes dans l'esprit de l'observateur, on peut recourir aux épreuves arithmétiques , dont l'utilité a été depuis longtemps signalée par le professeur Broca, au sujet de l'état mental des aphasiques. C'est un coup de sonde jeté dans les profondeurs de l'intelligence, et qui donrie souvent des résultats très inattendus ; car il est des gens parfaitement capables de soutenir une conversation ordinaire et qui perdent leur équilibre devant la table de multiplication.
Mais supposons que le malade se soit montré jusqu'alors irréprochable ; on peut, en tenant compte de ses habitudes, de son éducation et de sa position sociale, aborder d'autres sujets d'une nature également générale. On ne saurait évidemment s'adresser à un simple ouvrier dans les mêmes termes qu'à une femme délicate et lettrée. C'est ici que le médecin surtout doit faire preuve de tact et de bon sens.
Les sujets généraux une fois épuisé-, on s'adresse aux sentiments d'orgueil, d'ambition, de vanité, qui jouent chez tant d'aliénés un rôle prépondérant. On s'informe avec précaution de leur état de santé, de leurs forces physiques, de leurs capacités intellectuelles ; on touche délicatement à la question de fortune, aux moyens d'existence, à la position sociale, et l'on cherche à dévoiler ainsi l'état d'excitation ou de dépression qui peut exister d'une manière latente chez eux. Un seul mot suffit quelquefois pour mettre un observateur attentif sur la trace du diagnostic.
J'interrogeais, il y a quelques années, à la Préfecture de police, un ouvrier fort intelligent, mais qui présentait au plus haut degré les signes physiques de la paralysie générale. Le diagnostic n'était point douteux, mais, au point
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de vue intellectuel , cet homme semblait irréprochable, lorsque, vers la fin d'une longue conversation, il m'a[)prit que, l'année précédente, il était entré à l'hôjjital de la Pitié pour un léger traumatisme survenu dans l'exercice de sa profession. Il ajouta que M. Labbé, dans le service duquel il se trouvait, avait fait une leçon sur sa maladie à plus de cinquante mille étudiants. Cette parole absurde, la seule qui lui fût échappée, suffisait amplement pour caractériser le délire spécial de la paralysie générale.
Une transition facile nous conduit de la position sociale du malade à ses relations de famille. On l'interroge sur ses parents, sur ses amis. On lui demande s'il connaît son père et sa mère, et l'on recueille quelquefois une réponse comme la suivante: «On me fait passer pour le fils d'un épicier, mais je suis le bâtard du pape. ». M. Moreau (de Tours) a rapporté l'observation d'un jeune homme qui, à la suite d'un rôve, s'éveilla avec la conviction qu'il était le prince de Joinville ; il reconnaissait parfaitement que son père était tapissier et ne songeait nullement à renier sa parenté ; maiS;, lorsqu'on lui demandait comment le fils d'un tapissier pouvait être un prince du sang, il répondait qu'il lui était impossible d'expliquer la chose, mais qu'elle était pourtant vraie ; tels ces moines de l'Orient qui ne peuvent expliquer comment le Bouddha peut s'incarner simultanément dans la personne de plusieurs grands lamas habitant des lieux fort divers, et qui demeurent pourtant convaincus de la vérité du fait, puisqu'il s'agit d'un article de foi.
Un autre sentiment, dont l'explosion sera souvent provoquée par les questions relatives à la famille, c'est l'aversion pour les proches, qui se développe de fort bonne heure chezcertainsaliénés, et les porte à considérer leurs parents comme leurs pires ennemis, longtemps avant qu'on ait
constaté chez eux de véritables conceptions délirantes. Lorsqu'on parvient h gagner la confiance des malades, on reçoit souvent, à cet égard, les confidences les plus extraordinaires, qui servent, pour ainsi dire, à jalonner la route dans laquelle le malade s'est engagé.
De là aux idées de persécution le chemin est facile. « Avez-vous des ennemis ? Gherche-t-on à vous nuire? »
La plupart des persécutés se lancent volontiers dans une longue série de confidences à cet égard; et lorsqu'on est engagé dans cette voie, il est de la plus haute importance de savoir si les malades ont des hallucinations. On y parvient aisément en leur demandant s'ils entendent leurs ennemis leur adresser des injures, des invectives, des grossièretés ; si la vue, l'odorat oîi le goût sont blessés par des impressions pénibles; si l'on cherche à les empoisonner ou à nuire à leur santé.
Ces questions épuisées, on aborde la politique, et là de nouvelles surprises nous attendent. Les idées ambitieuses, qui se lient souvent au délire des persécutions, font dire à plusieurs aliénés que le clergé, que la police, qu'une grande famille est acharnée à leur perle. On veut leur ravir une grande fortune ; on veut leur dérober les droits qu'ils tiennent de leur naissance. Au reste, les préoccupations du jour tiennent une grande place dans le délire de ces malades. On rencontrait autrefois un grand nombred'individus qui se disaient fils de Louis XVI, et nous voyons aujour* d'hui le même délire se représenter sous des formes un peu ditforentes, mais le fond reste toujours le même.
Après l'ambition vient le tour des idées religieuses ; rien n'est plus facile que d'obtenir, à cet égard, des aveux de certains malades ; ils viennent, en quelque sorte', spontanément au-devant de vous. Mais on voit quelquefois, au con-
INTERROGATOIhE DliS ALIÉNÉS. 411
traire, des idées délirantes rester h l'état latent et n'éclater qu'après une longue période de dissimulation. De pareils secrets sont souvent gardés pendant des années, pendant une existence entière. Un beau jour le mystère éclate, et l'on ap[)rond de la bouche même de l'aliéné qu'il est depuis longtemps en rapport avec les puis^ances supérieures, qu'il conmiunique avec les anges, et qu'il est chargé de [)résider à la rénovation du monde. D'autres fois, c'est le délire inverse qui s'est emparé de lui; il est damné, il est sorcier, le diable s'est emparé de lui. On comprend quels sont les ménagements dont il faut user pour obtenir, à cet égard, des aveux, lorsqu'il s'agit d'un malade qui s'étudie à dissimuler son délire.
Enfin il est un dernier point qui fournit souvent à l'aliéniste une mine féconde de renseignements, c'est le délire erotique. Il peut exister seul, ou s'allier à des idées religieuses ou morales de l'ordre le plus élevé.
M est extrêmement rare de rencontrer un fou capable de subir un interrogatoire aussi compliqué sans se compromettre à un moment donné. Il suffit de presser un re.->()rt pour faire éclater la boîte de Pandore, et l'on ne saurait assez admirer l'habileté avec laquelle certains alionistes expérimentés savent toucher le point juste, et faire déraisonner le malade au moment où l'on s'y attend le moins.
Un malade enfermé pendant quelque temps dans une maison de santé en Angleterre, intente après sa sortie un procès à ses médecins ; il les accuse de l'avoir détenu arbitrairement.
Devant les juges, sa tenue était irréprochable; il dissimulait avec une grande habileté son délire, et l'avocat chargé de la défense éprouvait déjà les i)lus vives inquiétudes, lorsqu'il eut l'heureuse inspiration de lui jioser la
question suivante: a Qu'est devenue la princesse à laquelle vous écriviez des lettres avec de l'encre syn:ipathique faite avec du jus de citron ? » Aussitôtle malade retomba dans l'ornière de ses conceptions délirantes, et son état mental ne fut plus douteux pour personne.
N'oublions pas d'ailleurs qu'un second examen est souvent nécessaire, car la folie peut être intermittente; un malade peut être absolument raisonnable au moment de l'examen, et le mot de lucidité sert précisément à désigner les intervalles oii la folie cède la place à la raison.
Quand la parole ne trahit point le délire, les écrits peuvent quelquefois le révéler. Voilà pourquoi les lettres et les manuscrits sont chez les aliénés l'un des éléments de diagnostic les plus précieux. Sans parler des idées ab?urdes que peuvent renfermer ces écrits, les caractères physiques de l'écriture peuvent eux-mêmes fournir des indices. Elle est souvent heurtée, précipitée, mal formée. Elle présente quelquefois des caractères vraiment insolites. C'est ainsi queBuchnerasignaléce qu'il appelle ccl'écriture de miroir, » c'est-à-dire une écriture dont les caractères sont formés de telle manière qu'on les aperçoit comme s'ils étaient réfléchis par un miroir. C'est surtout dans la paralysie générale qu'on a signalé ce phénomène ; je vous l'indique à titrede curiosité.
Mais ce que vous rencontrerez le plus souvent, ce sont des phrases incomplètes oii manque un verbe, un substantif, un membre important; ce sont des mots soulignés, comme si le malade voulait donner à ses écrits toute l'emphase qu'il apporte dans ses discours. Dans certaines lettres, surtout dans celles qu'écrivent les femmes, c'est à peine si on trouve un mot qui échappe à cette règle. Ailleurs, c'est un déluge de points d'exclamation ; ce sont des points d'interrogation jetés au hasard dans le, t,exle; ce soii te apnées
CARACTÈRES PHYSIQUES DE l'aLIÉNATION MENTALE. 41 3
formules étranges, des expressions forgées par le malade et dont il est souvent difficile de comprendre le sens.
Nous arrivons maintenant aux caractères physiques de l'aliénation mentale. Avant môme de commencer l'interrogatoire, l'observateur attentif sera frappé de l'attitude de l'aliéné, 'de sa physionomie, qui semble porter le masque de la folie. On dit avec raison que les fous ont souvent les yeux hagards, et en effet les yeux ont presque toujours une expression singulière; tantôt fixes, tantôt mobiles, ils impriment à la figure un cachet particulier.
Les traits sont contractés et l'on voit se dessiner d'une façon prématurée des rides sur le visage, phénomène frappant lorsqu'il s'agit d'une femme jeune encore. Chez quelques individus on constate une parésie de certains muscles du visage; mais surtout, comme le fait observer Bucknill, il existe une différence marquée entre les deux moitiés gauche et droite de la face, ou bien entre les parties inférieure et supérieure du visage; la bouche peut être expressive tandis que les yeux sont ternes ; ou bien, au contraire, les yeux sont animés tandis que la bouche entr'ouverte et les lèvres pendantes ont l'expression de la stupidité.
En thèse générale les aliénés sont laids, plus laids que nature, et lorsqu'ils reprennent leur bonne mine, c'est un signe des plus favorables. Toutefois, il est des femmes dont les traits un peu vulgaires prennent, sous l'influence de l'excitation maniaque, une tournure illuminée et poétique qui contraste avec leur expression ordinaire.
Les téguments sont très souvent pigmentés; unecouleur bislre, qui est peut-être le résultat d'une hématose incomplète, se répand sur tout le visage, quelquefois sur tout le corps.
Des signes plus importants encore vous seront quelque-
fois fournis par l'hésitation de la parole, par le tremblement, par le strabisme, par l'inégalité des pupilles, et par d'autres conditions qui relèvent de cet ordre d'idées.
N'oublions pas l'attitude des aliénés, qui tient le milieu entre les phénomènes physiques et les symptômes purement intellectuels. En effet, cette attitude est en rapport non seulement avec l'état des forces musculaires, mais aussi avec les idées dominantes qui gouvernent le malade. Les uns se tiennent accroupis dans un coin, les autres sont agités, vont et viennent sans cesse ; d'autres enfin se trahissent par des détails infimes, mais qui, pour l'observateur attentif, sont de précieux renseignements. J'étais appelé un jour dans une maison où régnait un grand luxe, oii le maître vivait entouré de serviteurs nombreux. Apeine avais-je sonné, que le maître de la maison venait lui-même ouvrir la porte. Pourquoi venir ? pourquoi ne pas laisser les domestiques remplir leur devoir? C'est que l'agitation perpétuelle qui le dévorait ne lui permettait pas d'abandonner à un autre le soin d'apprendre quel était le nouveau venu qui venait se présenter chez lui, et qu'il craignait déjà sans le connaître.
Dans la conversation, les aliénés se livrent souvent à des gestes exagérés et hors de toute proportion avec leurs paroles. Ils ont souvent des tics, des contorsions de la face. Leur mauvaise tenue les trahit souvent; ils sont mal mis, malpropres ; leur mise est excentrique, leurs vêtements sont en désordre. Sous prétexte de les ausculter, vous les déshabillez et vous trouvez dans les profondeurs les plus intimes de leurs vêtements tout un magasin d'objets divers : un peigne, du pain, du fromage, un mouchoir, des cailloux, enfin tout un assortiment de choses disparates qui témoignent des préoccupations les plus insensées, ou d'une perversion de l'instinct de la propriété.
COMMÉMOIUTIFS. 41?)
Nous arrivons maintenant aux commonioratifs. Ils sont tic la [)liis haute importance lorsqu'il est possible de les obtenir. S'il vous est donné de reconstituer Thistoire du malade, cherchez à savoir quelks étaient ses préoccupations habituelles. Suivez avec une attention sévère la généalogie morbide du sujet. Informez-vous de ses habitudes, de son entourage. Sachez enlin s'il a eu d'autres accès d'aliénation mentale, car dans l'ordre des troubles psychiques rien n'est plus fréquent que la récidive.
On doit aussi attacher une grande importance aux névroses qui ont existé antérieurement chez le malade ou qui le tiennent encore sous leur joug : l'hystérie, l'épilcpsie, la chorée, la paralysie agitante, le goitre exophtlialmique, et enfin les atl'ections organiques de la moelle épinière.
Dans un ordre d'idées différent, on tiendra le plus grand compte des changements d'habitude, de la dépravation des goiits, et des autres phénomènes qui ont précédé ou accomcompagné la crise dans laquelle le délire a éclaté. Nous on dirons autant de plusieurs maladies d'ordre somatique : la phthisie, les aûections du cœur, la fièvre typhoïde.
Tels sont les moyens d'investigation qu'il convient de mettre en usage. Mais le diagnostic est porté, la folie est reconnue ; il nous reste à déterminer la forme du délire à laquelle nous avons atl'aire. 11 ne faut point s'arrêter ici aux distinctions de l'école. Je veux seulement vous indiquer les divisions pratiques qui coïncident avec les faits que nous observons le plus souvent dans les asiles d'aliénés.
C'est incontestablement la paralysie générale qui tient le premier rang par sa fréquence. C'est unemaladiequi est très certainement en voie d'augmentation, du moins en France, et surtout à Paris. Il faudra donc songer h. lo para-
r4l6 DIAGNOSTIC DE LA FOLIE EN GÉNÉRAL,
lysie générale avant tout, quand vous serez en présence d'un aliéné.
Nous accorderons le second rang à l'alcoolisme, dont les ravages augmentent toujours, malgré l'invasion du phylloxéra.
A côté de l'alcoolisme il faut ranger les autres folies toxiques, celles qui résultent de l'abus de l'opium et surtout de la morphine, et qui, peu communes dans nos pays, sont très fréquentes en Angleterre, en Amérique et surtout dans l'extrême Orient. Il faut y joindre la folie saturnine et les troubles intellectuels produits par d'autres agents nuisibles.
Nous rangeons en troisième ligne le délire des persécutions ; presque toujours", quand nos malades n'appartiennent point à l'une ou l'autre de nos deux premières classes, on pourra les placer dans la troisième.
Nous classerons après celle-ci la folie consécutive aux névroses, et après elle la folie sympathique, celle qni se rattache à des lésions organiques de divers viscères, la folie cardiaque,la folie hépatique, la folie utérine, la folie puerpérale, la folie des tuberculeux.
En dehors de ces catégories se place toute une série de délires qui échappent à toute classification méthodique.
Je suis loin de vous proposer ces divisions comme offrant une valeur scientifique absolue. J'ai seulement voulu vous offrir un moyen de classement qui pourra vous diriger dans vos interrogatoires, et vous permettre d'arriver plus rapidement au diagnostic.
Nous arrivons maintenant au troisième point. Les maladies ordinaires, dans certains cas, peuvent emprunter le masque de l'aliénation mentale. La fièvre typhoïde est, à cet égard, une source féconde de surprises. Souvent il arrive que le malade atteint de troubles intellectuels, indépen-
DIAGNOSTIC AVKC LE> MALADIES d'oRDRE SOMATIQUE. 417
dants en apparence de toute lésion organique, est envoyé dans un asile d'aliénés. Il succombe, et à l'autopsie, on trouve les lésions caractéristiques des plaques de Peyer. C'est qu'en effet la fièvre typhoïde ne se manifeste pas toujours au début par des troubles physiques; elle peut ne s'accuser que par un désordre intellectuel, qui constitue à lui seul tout l'appareil symptomalique de la maladie. La pneumonie se comporte souvent de la même façon. La méningite aiguë peut aussi simuler l'aliénation mentale dans ses formes les plus violentes, et les malades de celte espèce sont souvent dangereux pendant la période active de leur délire. Il y a six ans, un malade me fut envoyé dans mon service à Saint-Antoine. A peine avait-il occupé son lit qu'il se précipita sur son voisin pour le tuer. Un accès violent de délire avait éclaté. Le malade succomba deux jours plus tard, et à l'autopsie on trouva toutes les lésions de la méningite aiguë.
Quant à la méningite chronique, elle appartient de droit à l'aliénation mentale dont elle constitue une des provinces les plus fertiles.
Il est une affection, ou plutôt un symptôme, que les observateurs inattenlifs peuvent souvent confondre avec l'aliénation mentale : je veux parler de l'aphasie à ses divers degrés. Un malade qui répète toujours les mêmes mots ou qui balbutie des phrases inintelligibles peut aisément paraître aliéné à un observateur inattentif. Le diagnostic offre quelquefois des difficultés réelles, d'autant plus que l'aphasie peut fort bien compliquer certaines formes d'aliénation mentale.
Il est enfin un état qui peut fort bien simuler l'aliénation mentale : je veux parler de l'ivresse prolongée, qu'il ne faut pas confondre avec l'alcoolisme chronique. On voit sou-
4l8 nrAGNosTic de la folii: en général.
vent, en effet, à la suite d'excès bachiques très prolongés, un shomme d'ailleurs bien portant présenter pendant quelque jours tous les caractères de l'aliénation mentale; mais il suffit d'une expectalion savante pour le rendre assez promptement à la raison.
x^bordons maintenant la question de la folie simulée. Jusqu'ici nous nous sommes supposés en présence d'un aliéné qui peut cacher son état ou plutôt qui l'ignore. Il nous faut maintenant renverser les données du problème. Il nous faut aborder la lutte avec l'homme sain d'esprit qui, pour des motifs divers, cherche à passer pour fou. Il serait absolument superflu d'insister ici sur l'extrême importance du diagnostic en pareil cas. La tête d'un liomme peut en dépendre et, en tout état de cause, il s'agit presque toujours des plus graves intérêts.
Laissez-moi d'abord vous dire que la simulation occupe, dans les préoccupations des médecins étrangers à la pratique des maladies mentales, une place exagérée. Ceux d'entre vous qui s'exercent à l'interrogatoire des aliénés et au diagnostic des maladies mentales sont presque toujours disposés à discuter au moins l'hypothèse de la simulation. Or, sachez-le bien, dans nos asiles et dans la clientèle privée, la simulation de la folie est un cas extrêmement rare, et s'il faut éviter les inconvénients d'une trop grande crédulité, il faut également se tenir à distance d'un scepticisme exagéré, qui n'est au fond pas moins naïf que la crédulité la plus enfantine.
(jes principes une fois établis, voyons quels sont les motifs qui peuvent pousser un homme sain à simuler la folie. Us sont assez nombreux et se présentent dans des condi-
FOLIE SIMULÉt:. 410
lions qu'on pourrait classer en quelque sorte par catégories doterminoes. Pour échapper à la conscription , un jeune homme cherche à se faire passer pour fou; c'est là une imposture sur laquelle les médecins militaires seront souvent appelés h se prononcer. Dans la vie civile, on voit quelquefois les jeunes gens simuler l'aliénation mentale pour échapper au contrôle de leur famille ou pour éviter un mariage qu'on veut leOr imposer. Enfin, dans les prisons, les condamnés simulent souvent la folie pour être admis à l'infirmerie et jouir d'un traitement plus doux. Mais il est incontestable que la cause principale de la simulation, c'est la criminalité. Le coupable simule l'irresponsabilité pour éviter les conséquences de son action. Cette hypothèse est la seule que nous examinerons ici, car, une fois éclairés sur ce point, vous le serez suffisamment sur tous les autres.
Un crime a été commis, le coupable est arrêté, mais il cherche à se faire passer pour fou. Quel sera le rôle de l'expert?
Il est deux genres d'examen qui s'appliquent à la circonstance. D'abord l'examen direct ou personnel, qui s'adresse à l'accusé lui-même. Ensuite, l'examen indirect, qui ressort des pièces du procès, des dépositions des témoins, des antécédents de l'individu, de la nature du crime. C'est par ce dernier qu'il est indispensable de commencer l'expertise, et de môme que dans la médecine ordinaire, avant de formuler un diagnostic, on cherche à connaître l'histoire du malade et de sa malailie, il faut, dans le cas actuel, s'inquiéter des circonstances qui ont accompagné, précédé ou suivi le crime avant d'interroger le criminel.
11 faut donc discuter mélhodiquement un certain nombre de questions qui permettent d'éclairer le problème.
l*" Quel est l'acte en lui-môme et de quelle manière u-t-il
été commis? On peut souvent ici puiser d'importants renseignements dans l'étude des faits révélés par l'enquête.
Le criminel agit avec ruse et préméditation ; il prend des précautions, 'il se cache pour atteindre son but; après le crime il prend la fuite. Est-il arrêté, il nie avec aplomb et proteste de son innocence. Souvent il a des complices que rinstruction permet de découvrir. Enûn , avant de tomber sous le coup des poursuites, il vaquait aux occupations de la vie ordinaire. C'était, à tous les égards, un homme semblable aux autres.
L'aliéné, au contraire, ne cherche presque jamais à se cacher, il ne prend aucune précaution pour éviter d'être arrêté. Enfin, et ceci est de la plus haute importance, il n'a point de^complices. Tout criminel qui conspire avec un ou plusieurs associés doit être par cela seul rayé des cadres de l'aliénation mentale.
Tels étaient les caractères du crime de Papavoine, qui fut exécuté pour avoir assassiné deux jeunes enfants, et qui était très certainement non pas un coupable, mais un fou.
2° Quels sont les caractères de l'acte ^en lui-même?
Bien souvent l'absurdité, l'atrocité du crime, la manière dont il a été commis, suffisent pour établir au moins une présomption de folie. Le meurtrier frappe et tue, puis il s'échappe et va se cacher. L'aliéné au contraire redouble de fureur en voyant couler le sang de sa victime, il la frappe plusieurs fois du suite, il la mutile, il la coupe en morceaux, il séjourne assez longtemps sur le théâtre du crime pour compromettre sa sûreté personnelle. Enfin, il est des actes qui portent en eux-mêmes le cachet de la folie. Le sergent Bertrand, qui escaladait les murs d'un cimetière pour déterrer les femmes récemment ensevelies et se livrer sur elles à des actes obscènes, était évidemment un aliéné.
FOLlIi SIMULÉE. 421
3° Quel a pu être le motif du crime?
Il n'existe jamais de cause suffisante pour justifier une action criminelle, mais on comprend que la vengeance, la cupidité, la passion, poussent un homme à se rendre criminel. Ce sont là des motifs sinon suffisants, du moins compréhensibles. Mais comment expliquer l'action de Lemaire (jiii assassine sa belle-mère, parce que, disait-il, il voulait absolument être guillotiné? Après son exécution l'on découviit, à l'autopsie, des traces évidentes de méningite. C'est précisément ici que le simulateur commence h se dévoiler. Interrogé sur les motifs de son crime, il dira : « J'ai des absences, des faiblesses d'esprit.» Jamais l'aliéné n'invoque de pareilles erreurs, lise glorifie, au contraire, de ce qu'il a fait. Souvent aussi l'on saisit, surtout chez les mélancoliques et les persécutés, des hallucinations qui les ont poussés au crime. Il est de la plus haute importance de savoir si chez ces sujets il existait des hallucinations à une époque antérieure, ce qui nous conduit à la question suivante : 4° A quel moment remonte la folie?
Il est évident que si, dans le cours de son existence antérieure, le malade a été déjà traité dans une maison de santé, il faudra tenir le plus grand compte de cette circonstance.
Mais le plus souvent, chez les simulateurs, c'est après l'arrestation que la folie éclate. Il faut se rappeler cependant que, comme l'a fort bien observé M. Motet, il est des sujets qui ont un accès de folie en prison, motivé par le trouble et l'inquiétude que leur cause une situation aussi grave. 5° Quel intérêt le sujet peut-il avoir à simuler la folie? Dans le cas de criminalité, la réponse n'est point douteuse. On saisit immédiatement un motif qui peut à lui seul suffire pour inspirer la conduite de l'inculpé.
Restent enfin les antécédents héréditaires ou personnels du sujet, qui'devront être scrutés avecattention, et ses écrits, qui pourront souvent fournir des renseignements utiles.
J'arrive maintenant à l'examen direct. Mis en présence d'un homme qui simule la folie, Tesprit sera frappé par l'exagération de ses réponses, parleur défaut de logique, par leur absurdité. En général, les simulateurs se font de la folie la même idée que le vulgaire, qui ne regarde comme fous que les gens qui divaguent absolument. Gomme le dit fort bien Morel, un aliéné auquel on demande son âge peut répondre : six mois ou six mille aiis^ mais il ne dira point : 245 fr. 35, comme le fit un simulateur cité par lui. Ainsi, l'absurdité même des réponses doit mettre l'expert en garde; d'ailleurs, les simulateurs tombent facilement en des contradictions qui proviennent de la difficulté de soutenir leur rôle. Un sujet examiné par l'expert se prétendait fils du duc de Mecklembourg-Strelitz. « Je ne crois pas à votre délire, lui ditun jour l'expert. — Je le sais, répondit-il, et j'ensuis bien fâché. » Par contre, il faut noter l'opiniâtreté de certains simulateurs qui jouent leur rôle jusqu'au bout. Tuke et Bucknill citent le cas d'un célèbre pick-pocket qui, s'entendant condamner à quatre ans de prison, fut frappé d'une attaque d'apoplexie, avec hémiplégie droite et démence. 11 persista pendant de longs mois à jouer ce rôle ; il se \autrait dans la plus ignoble saleté pour mieux prouver son délire ; mais un beau jour ce pauvre hémiplégique, profilant d'un défaut de surveillance, descella les barreaux qui protégeaient une croisée, sauta par la fenêtre, escalada les murs de sa prison et se sauva. On ne l'a jamais revu, mais il est certain qu'il s'est joué des médecins en leur faisant admettre la réalité d'une hémiplégie et d'une démence absolument simulées.
FOLIE SIMLLÉE, 423
On peut rapprocher ce fait de l'observation d'un jeune pâtre (Garl Spccht), âgé de dix-sept ans, convaincu de viol et d'assassinat, qui, pendant son procès, joua si bien la démence incohérente avec bégaiement et tremblement des membres, qu'il fut considéré comme faible d'esprit. Il obtint le bénéfice des circonstances atténuantes et ne fut con* damné qu'à trois ans de prison. A peine le verdict était-il prononcé, qu'il fit des sauts de joie; il était guéri de sa démence et parlait librement.
Il est des procédés supplémentaires fondés sur l'emploi de certaines ruses qui permettent de surprendre le secret des simulateurs. Manteggia rapporte l'observation d'un sujet devant lequel il dit tout haut à la visite : ce Cet individu simule, car il devrait présenter certains symptômes qui n'existent pas ». Le lendemain, docile à la leçon qu'il avait reçue, le malade présentait les symptômes dont on avait parlé devant lui.
Morel rapporte l'observation d'un voleur qui avait si bien joué la surdi-mutilé, que depuis deux ans il était admis dans un asile de sourds-muets; mais un beau jour il fut pris en flagrant délit de monologue, ce qui permit de lui rendre justice et de le restituer h la prison dont il n'aurait jamais dû sortir.
On a quelquefois eu recours à l'emploi des anesthésiqucs, de réther ou du chloroforme, pour faire cesser certains phénomènes simulés et recueillir [)endant la période d'ivresse des aveux utiles à enregistrer; mais ce procédé est infidèle et dangereux et, d'ailleurs, les résultats qu'il peut donner , ne seraient i)robablement pas admis comme preuve devant les tribunaux.
En résumé, il est rare qu'un simulateur soumis à une longue et patiente observation et placé dans des con-
ditions variées, ne finisse pas par se trahir. Mais il reste toujours des cas douteux, et l'on voit des simulateurs doués d'une rare énergie déjouer toutes les tentatives faites pour les surprendre. Quand le sujet se renferme avec persévérance dans un mutisme obstiné, il est presque impossible de formuler un jugement motivé (1).
(1) Pour de plus amples détails, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de M. le docteur Laurent, Elude médico-légale sur la simulalion de la folie, Masson, 1866; et ù la thèse de M. le docteur Coindreau.
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