COMMÉMORATIFS
Nous arrivons maintenant aux commémoratifs. Ils sont de la plus haute importance lorsqu'il est possible de les obtenir. S'il vous est donné de reconstituer l'histoire du malade, cherchez à savoir quelles étaient ses préoccupations habituelles. Suivez avec une attention sévère la généalogie morbide du sujet. Informez-vous de ses habitudes, de son entourage. Sachez enfin s'il a eu d'autres accès d'aliénation mentale, car dans l'ordre des troubles psychiques rien n'est plus fréquent que la récidive.
On doit aussi attacher une grande importance aux névroses qui ont existé antérieurement chez le malade ou qui le tiennent encore sous leur joug : l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, la paralysie agitante, le goitre exophthalmique, et enfin les affections organiques de la moelle épinière.
Dans un ordre d'idées différent, on tiendra le plus grand compte des changements d'habitude, de la dépravation des goûts, et des autres phénomènes qui ont précédé ou accomcompagné la crise dans laquelle le délire a éclaté. Nous en dirons autant de plusieurs maladies d'ordre somatique : la phthisie, les affections du cœur, la fièvre typhoïde.
Tels sont les moyens d'investigation qu'il convient de mettre en usage. Mais le diagnostic est porté, la folie est reconnue ; il nous reste à déterminer la forme du délire à laquelle nous avons affaire. Il ne faut point s'arrêter ici aux distinctions de l'école. Je veux seulement vous indiquer les divisions pratiques qui coïncident avec les faits que nous observons le plus souvent dans les asiles d'aliénés.
C'est incontestablement la paralysie générale qui tient le premier rang par sa fréquence. C'est une maladie qui est très certainement en voie d'augmentation, du moins en France, et surtout à Paris. Il faudra donc songer à la para-
lysie générale avant tout, quand vous serez en présence d'un aliéné.
Nous accorderons le second rang à l'alcoolisme, dont les ravages augmentent toujours, malgré l'invasion du phylloxéra.
A côté de l'alcoolisme il faut ranger les autres folies toxiques, celles qui résultent de l'abus de l'opium et surtout de la morphine, et qui, peu communes dans nos pays, sont très fréquentes en Angleterre, en Amérique et surtout dans l'extrême Orient. Il faut y joindre la folie saturnine et les troubles intellectuels produits par d'autres agents nuisibles.
Nous rangeons en troisième ligne le délire des persécutions ; presque toujours, quand nos malades n'appartiennent point à l'une ou l'autre de nos deux premières classes, on pourra les placer dans la troisième.
Nous classerons après celle-ci la folie consécutive aux névroses, et après elle la folie sympathique, celle qui se rattache à des lésions organiques de divers viscères, la folie cardiaque,la folie hépatique, la folie utérine, la folie puerpérale, la folie des tuberculeux.
En dehors de ces catégories se place toute une série de délires qui échappent à toute classification méthodique.
Je suis loin de vous proposer ces divisions comme offrant une valeur scientifique absolue. J'ai seulement voulu vous offrir un moyen de classement qui pourra vous diriger dan s vos interrogatoires, et vous permettre d'arriver plus rapidement au diagnostic.
Nous arrivons maintenant au .troisième point. Les maladies ordinaires, dans certains cas, peuvent emprunter le masque de l'aliénation mentale. La fièvre typhoïde est, à cet égard, une source féconde de surprises. Souvent il arrive que le malade atteint de troubles intellectuels, indépen-
DIAGNOSTIC AVEC LES MALADIES d'oRDRE SOMATIQUE. 417
dants en apparence de toute lésion organique, est envoyé dans un asile d'aliénés. Il succombe, et à l'autopsie, on trouve les lésions jiaractéristiques des plaques de Peyer. C'est qu'en effet la fièvre typhoïde ne se manifeste pas toujours au début par de s troubles physiques ; elle peut ne s'accuser que par un désordre intellectuel, qui constitue à lui seul tout l'appareil symptomalique de la maladie. La pneumonie se comporte souvent de la même façon. La méningite aiguë peut aussi simuler l'aliénation mentale dans ses formes les plus violentes, et les malades de cette espèce sont souvent dangereux pendant la période active de leur délire. Il y a six ans, un malade me fut envoyé dans mon service à Saint-Antoine. A peine avait-il occupé son lit qu'il se précipita sur son voisin pour le tuer. Un accès violent de délire avait éclaté. Le malade succomba deux jours plus tard, et h l'autopsie on trouva toutes les lésions de la méningite aiguë.
Quant à la méningite chronique, elle appartient de droit à l'aliénation mentale dont elle constitue une des provinces les plus fertiles.
Il est une affection, ou plutôt un symptôme, que les observateurs inattenlifs peuvent souvent confondre avec l'aliénation mentale : je veux parler de l'aphasie à ses divers degrés. Un malade qui répète toujours les mêmes mots ou qui balbutie des phrases inintelligibles peut aisément paraître aliéné à un observateur inattentif. Le diagnostic offre quelquefois des difficultés réelles, d'autant plus que l'aphasie peut fort bien compliquer certaines formes d'aliénation mentale.
Il est enfin un état qui peut fort bien simuler l'aliénation mentale : je "veux parler de l'ivresse prolongée, qu'il ne faut pas confondre avec l'alcoolisme chronique. On voit sou-
418 DIAGNOSTIC DE LA POLIK EN GÉiNÉUAt.
vent, en effet, à la sui le d'excès bachiques très prolongés, un shorame d'ailleurs bien portant présenter pendant quelque jours tous les caractères de l'aliénatjon mentale ; mais il suffit d'une expectation savante pour le rendre assez promptement à la raison.
Abordons maintenant la question de la folie simulée. Jusqu'ici nous nous sommes supposés en présence d'un aliéné qui peut cacher son état ou plutôt qui l'ignore. Il nous faut maintenant renverser les données du problème. Il nous faut aborder la lutte avec l'homme sain d'esprit qui, pour des motifs divers, cherche à passer pour fou. Il serait absolument superflu d'insister ici sur l'extrême importance du diagnostic en pareil cas. La tête d'un homme peut en dépendre et, en tout état de cause, il s'agit presque toujours des plus graves intérêts.
Laissez-moi d'abord vous dire que la simulation occupe, dans les préoccupations des médecins étrangers à la pratique des maladies mentales, une place exagérée. Ceux d'entre vous qui s'exercent à l'interrogatoire des aliénés et au diagnostic des maladies mentales sont presque toujours disposés à discuter au moins l'hypothèse delà simulation. Or, sachez -le bien, dans nos asiles et dans la clientèle privée, la simulation de la folie est un cas extrêmement rare, et s'il faut éviter les inconvénients d'une trop grande crédulité, il faut également se tenir à distance d'un scepticisme exagéré, qui n'est au fond pas moins naïf que la crédulité la plus enfantine.
(]es principes une fois établis, voyons quels sont les motifs qui peuvent pousser un homme sain à simuler la folie. Ils sont assez noipbreux et se présentent dans des condi-