ACTIONS RÉFLEXES
consciente? et le travail cérébral peut-il être latent pour le sujet lui-même, comme il l'est si souvent pour ceux qui l'entourent? Nous n'hésitons pas à répondre par l'affirmative ; mais il est indispensable d'entrer ici dans quelques développements.
Descartes, dont le puissant génie a si souvent pressenti des vérités qui ne devaient être démontrées que longtemps après lui, Descartes avait formulé dans toute sa rigueur la théorie de l'automatisme telle que nous la concevons aujourd'hui. Pour ce grand philosophe, les animaux inférieurs, séparés de l'homme par un abîme profond, ne sont en définitive que de simples machines obéissant aux impulsions qu'elles reçoivent, et traduisant par des mouvements réguliers, parfaitement adaptés à la conservation derindividu,les impressions sensorielles qui leur arrivent de l'extérieur (1).
(1) Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici un passage de Descartes, dans lequbl la théorie des actions réflexes est exposée de la façon la plus claire et en même temps la plus pittoresque ; il est tiré du Traité de Vhomme, au paragraphe intitulé « Comment se meut la machine de son corps » :
« Ainsi que vous pouvez avoir vu dans les grottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos Rois, que la seule force dont l'eau se meut en sortant de sa source est suffisante pour y faire mouvoir divers instruments, ou prononcer quelques paroles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent .. Et véritablement, Ton peut fort bien comparer les nerfs de la machine que je vous décris, aux tuyaux des machines de ces fontaines... Les objets extérieurs qui, par leur seule présence, agissent contre les organes de ses sens, et qui, parce moyen, la déterminent à se mouvoir en plusieurs diverses façons, selon comme les parties de son cerveau sont disposées, sont comme les étrangers, qui, entrant dans quelques-unes des grottes de ces fontaines, causent eux-mêmes sans y penser les mouvements qui s'y font en leur présence : car ils n'y peuvent entrer qu'en marchant sur certains quarreaux tellement disposés, que par exemple, s'ils approchent d'une Diane qui se baigne, ils la feront cacher dans les roseaux ; et s'ils passent plus outre pour la poursuivre, ils feront venir
Nous savons aujourd'hui, avec toute la certitude que donne l'expérimentation scientifique, combien est grande •la part de vérité que renferme celte idée hardie. L'automatisme, auquel Descartes faisait jouer un si grand rôle, apparaît comme la loi générale qui domine la plupart des manifestations extérieures de la vie ; et loin d'en restreindre l'application aux degrés inférieurs de l'animalité, nous savons aujourd'hui que l'homme lui-même ne fait point exception à la règle.
Depuis que la découverte des actions réflexes nous a livré le mécanisme de ces phénomènes si singuliers en apparence, &i simples en réalité, nous savons que, si la vue d'un objet menaçant nous fait involontairement reculer, si les bruits inattendus nous font tressaillir, si la marche elle-même n'est qu'une action purement automatique, dans laquelle la volonté n'intervient que pour commencer le mouvement ou le suspendre, nous savons, dis-je, que tous ces phénomènes s'expliquent par la structure des centres nerveux et par les propriétés de certains groupes spéciaux de cellules qui jouissent du privilège de transformer les sensations en mouvements.
Ainsi donc, la pensée a toujours sous la main, et pour ainsi dire dans son voisinage immédiat, un serviteur fidèle, prêt à exécuter ses ordres, et au besoin à la remplacer ; et, loin de nuire à sa dignité, ce dualisme organique sert à la dégager des entraves personnelles et à lui laisser toute la liberté nécessaire pour accomplir ses opérations les plus élevées.
vers eux un Neptune qui les menacera de son trident ; ou s'ils vont de quelque autre costé, ils en feront sortir un monstre marin, qui leur vomira de l'eau contre la face... » Descartes, Traité de l'homme, Paris, Th. Girard, 1664, p. 12.
AUTOMATfSME DE LA PENSÉE. 45
Un écrivain non moins spirituel que profond, qui par une sorte d'intuition avait deviné cette organisation en partie double de l'intelligence humaine longtemps avant que les physiologistes en eussent démontré l'existence, s'est amusé à décrire les exploits d'un corps abandonné par son âme et livré à la direction de ce qu'il appelle la bête. 11 le voit marcher avec gravité, saluer avec grâce, parler et se taire à propos, et faire avec succès son chemin dans le monde; de telle sorte que l'âme, au retour de ses voyages, est fort surprise de se trouver logée dans la bête d'un grand seigneur.
- Sans vouloir pousser jusqu'à ses dernières conséquences la spirituelle boutade de Xavier de Maistre, il est permis, je crois, de reconnaître avec lui que des actes parfaitement spontanés en apparence peuvent s'accomplir sans le secours de la volonté, et même sans que nous en ayons conscience.
Dans quelle mesure la pensée elle-même participe-t-elle à cet automatisme? Beaucoup plus, assurément, que nous ne serions disposés au premier abord à le croire. Mais il suffit, pour nous en convaincre, de faire un retour sur nous-mêmes et d'évoquer nos propres souvenirs. Sommesnous maîtres, en effet, de diriger à notre gré le cours do nos réflexions? Pouvons-nous chasser de notre esprit les idées qui nous obsèdent (1)? Pouvons-nous enfin faire.reparaître à volonté les notions inscrites dans notre mémoire? J'en appelle à tous ceux qui ont subi des examens et qui, en présence d'un juge sévère, ont vu leur intelligence passer subitement à l'état d'une feuille de papier blanc.
Mais il nous faut aller plus loin : non seulement l'activité
(1) Voyez ce que dit Locke à ce sujet, the Conducl of ihe Under" itanding, sect. xlv.
cérébrale n'est pas toujours volontaire, mais il arrive souvent qu'elle est parfaitement inconsciente. Je ne prétends pas, sans doute, vous expliquer ce mystère; je veux seulement vous rappeler quelques faits bien connus (1).
Lorsqu'au milieu d'une conversation animée nous cherchons à nous rappeler un nom, un fait qui nous échappe, il nous arrive souvent de le retrouver longtemps après, au moment-où nous y pensions le moins. Un travail inconscient s'est opéré dans notre cerveau, et sans aucune intervention de la volonté nous rentrons en possession de l'idée que nous avions momentanément perdue.
C'est par un travail du même genre qu'une leçon imparfaitement apprise le soir se trouve gravée dans notre mémoire au réveil : l'esprit a travaillé pendant le sommeil du corps, mais nous n'avions pas conscience de ses efforts.
Dans un ordre d'idées plus élevé, les penseurs qui pendant un long espace de temps ont fixé leur attention sur un problème difficile sont quelquefois frappés par une idée qui éclate subitement comme une révélation inattendue, et qui leur apporte la solution qu'ils avaient vainement cherchée. C'est ainsi, dit la légende, que Newton est arrivé à plusieurs de ses découvertes; mais, s'il fallait en citer des exemples plus authentiques, nous n'aurions que l'embarras du choix.
Je me contenterai de vous rapporter ici une observation fort intéressante et que j'emprunte à Carpenter (2).
(1) On trouvera d'amples détails à ce sujet dans les œuvres philosophiques de sir William Hamilton, ainsi que dans le livre de Laycock, Mind and Brain, Simpkin and Marshall, London, 1869, et dans celui de Carpenter, Mental Physiology^ Appleton and C°, New-York, 1874,
(2) Mental Physîology, p. 536,