‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 26 sur 275 · CÉRÉBRATION INCONSCIENTE · texte numérisé non relu

CÉRÉBRATION INCONSCIENTE

Un mathématicien avait longtemps cherché la solution d'un problème géométrique, sans pouvoir la trouver; il avait même construit une figure qui répondait à peu de chose près aux données de la question, sans y satisfaire complètement. Quelques années plus tard, au moment de se mettre au lit après une journée fatigante, il vit subitement apparaître la solution cherchée sous la forme d'une figure parfaitement exacte, et cette apparition inattendue le frappa d'une terreur profonde : il lui semblait qu'un être surhumain s'était présenté devant lui pour lui apporter une révélation que son intelligence ne pouvait atteindre par ses propres forces.

Voilà, sans contredit, un cas bien authentique de céré' hration inconsciente (1), pour nous servir de l'expression de Garpenter; et c'est dans ce sens que nous interpréterions volontiers la définition célèbre de Buffon : « Le génie n'est qu'une longue patience. » Souvent, en effet, ce qu'on appelle Vinspiration du génie n'est que la conclusion, longtemps attendue, d'un travail qui se poursuivait obscurément dans les profondeurs de l'intelligence, (u'est une nappe d'eau souterraine qu'un coup de sonde heureusement appliqué fait jaillir au dehors.

Le poète vraiment inspiré, dont les vers coulent sans effort, n'est-il pas aussi un type de cette activité toute spontanée qui s'ignore complètement elle-même?

«Je ne pense jamais, disait Lamartine à un de ses amis; ce sont mes idées qui pensent pour moi. » Parole pro-

(1) Bien que ridée de la cérébration inconsciente soit absolument contraire aux doctrines philosophiques de Descartes, elle découle très logiquement du principe de Tautomatisme, qu'il a si nettement formulé. Ce n'est point, d'ailleurs, la première fois qu'un philosophe a fourni des armes contre lui-même.-

fonde et qui jette une vive lumière sur les richesses de cette merveilleuse organisation (1).

Sans sortir des limites de l'état physiologique, les rêves nous offrent encore un exemple d'un travail absolument involontaire de l'esprit. Une série d'idées plus ou moins logiquement enchaînées, mais sur lesquelles nous ne pouvons exercer aucune influence, se déroule devant nous, et les conséquences de cet état se prolongent souvent après le réveil : on les voit même aboutir quelquefois à des actes insensés ou criminels. On connaît l'histoire lamentable de ce paysan qui, au sortir d'un mauvais rêve, tua sa femme d'un coup de hache : il la prenait pour l'un des assassins qui venaient de le poursuivre. Les faits de ce genre ne sont heureusement pas fréquents; mais rien n'est plus ordinaire que de voir les idées d'un rêve se prolonger pendant quelque temps dans l'état de réveil ; et il existe même des sujets qui confondent les événements de la vie réelle avec ceux dont ils ont été les témoins imaginaires pendant leur sommeil.

Mais si nous quittons la physiologie pour entrer dans le domaine de la pathologie, le somnambulisme se présente à nous comme la réalisation la plus complète de l'automatisme de Descartes. D'après le témoignage unanime de tous les auteurs, le somnambule semble avoir complètement perdu la conscience de ses actes; ce qui ne l'empêche nullement de vaquer avec régularité à ses occupations ordinaires, et même de se livrer avec succès à des travaux intellectuels. Le domestique de Gassendi servait à table pendant ses accès ; et Condillac, qui était somnambule, a écrit quelques-unes de ses meilleures pages dans

" {\] Yoir la conférence de M. Legouvé sur Lamartine, dans le Jemps du 19 janvier 1876. "

SOMNAMBULISWK. 49

cet état; ce qui semblerait démontrer qu'à l'exemple de M. Jourdain, on peut faire de la métaphysique sans le savoir.

Dans le cas si remarquable que M. Mesnet a tout récemment fait connaître, on pouvait à volonté modifier les idées du somnambule en lui présentant un objet quelconque. On lui mettait une plume à la main : aussitôt il s'asseyait et commençait à écrire une lettre ; on lui donnait un rouleau de papier, qu'il prenait pour un cahier de musique, il se mettait aussitôt à chanter une romance ; et chaque objet nouveau semblait éveiller une nouvelle série d'idées.

Le malade se trouvait ainsi le jouet du monde extérieur, sans pouvoir réagir contre les impressions venues du dehors (1).

Je viens de vous montrer, messieurs, que chez l'homme sain comme chez le malade la pensée est parfois soustraite à l'empire de la volonté, et peut même échapper à la conscience.

Sans vouloir conclure à l'identité de ces états cérébraux avec la folie, nous les considérons comme extrêmement rapprochés de l'aliénation mentale. Le fou est un homme qui rêve les yeux ouverts ; il est étranger à la réalité des choses, étranger à lui-même : il est aliéné. Il a perdu, en définitive, sa liberté morale, parce que, semblable à l'homme poursuivi par un rêve, il est incapable de convoquer l'assemblée générale de ses facultés intellectuelles, pour délibérer sur les impressions qu'il a reçues ; et voilà pourquoi, dans une certaine mesure, il a cessé d'être responsable de ses actions devant la société (2).

(1) Mesnet, De V automalisme de la mémoire el du souvenir dans le somnambulisme pathologique. Paris, Félix Malteste, 1874.

(2) « Plus j'obsei-ve les aliénés, plus j'acquiers la conviction que

N'oublions point, d'ailleurs, que ce trouble intellectuel peut coexister avec les plus hautes facultés de l'esprit, et que des hommes supérieurs, en pleine possession de leurs hautes capacités, ont pu être convaincus d'aliénation mentale. Il est humiliant pour la raison humaine de penser qu'au moment oij. J.-J. Rousseau écrivait les pages les plus éloquentes des Confessions, il était complètement fou ; nous en avons cependant la preuve, écrite et signée de sa propre main (i). Il est très important de se pénétrer de ce principe, qui s'écarte notablement des idées qui ont généralement cours chez le public, et même chez les hommes les plus instruits; et, dans la pratique, vous trouverez à chaque instant l'occasion d'en appliquer les conséquences.

Mais ce n'est pas toui^-s^rHew^te^^ rapport de subordination entre la n^^^Uejmmitt^^^iL il n'est pas douteux que les orga/mk du mouvement ii^^itent à leur tour sur les opérations de r*liUê4li|feni&.03 ^ I

Chez les sujet\%posés 4ÊÊéiis. i-iii ce)?{ain temps à des affections convulsivîïs>,.W"^i1pqyte^2^jêlws l'excitation habituellement portée sur les centres moteurs se transporter brusquement sur les centres intellectuels. Ce sont là ce qu'on a nommé les états convulsifs de ^intelligence ; l'épilepsie et la chorée nous en fournissent de nombreux exemples, et j'ai moi-même été témoin d'un cas fort curieux de ce genre dans le service de M. Moreau (de Tours).

c'est dans Texercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires. — Baillarger, la Théorie de l'aulomatisme étudiée dans le manuscrit d'un monomaniaque [Union médicale, d 2 janvier 1835). — Consulter, à ce sujet, le discours prononcé par M. Baillarger à l'Académie de médecine, le 15 mai 1855. (1) Voir les Dialogues.

ÉTATS CONVULSIFS DE l'iNTELLIGENCE. 51

Une jeune fille de dix-sept ans offrait une contraction hémiplégique des plus accentuées : aussi longtemps que persistait cet état spasmodique, elle jouissait de toute la plénitude de son intelligence ; mais, à certains moments, elle recouvrait toute la liberté de ses membres ; elle était prise en même temps d'un délire furieux et courait à travers Thôpital, dont elle cherchait à escalader les murs pour prendre la fuite.

Nous empruntons le récit d'un fait analogue à Howe, cité par Garpenter (I) :

Un jeune idiot, enfermé dans l'asile des aliénés de Boston, était sujet à de violents accès de colère; pour le calmer, on avait pris le parti de le contraindre tous les jours à un travail fatigant. On lui fit donc scier du bois, pendant plusieurs heures par jour : il s'y prêta de fort bonne grâce, et ses paroxysmes de furebr, à partir de ce moment, ne se montrèrent plus que le dimanche, jowr de repos. Mais on finit par penser qu'il valaif.miîB'yx encore lui permettre de travailler le dimanche que de le voir dans un état d'exaspération pendant toute la journée ; et le malade, soumis dès lors à un travail régulier et continu, devint aussi calme que les pensionnaires les plus tranquilles de l'établissement.

Une observation très remarquable, rapportée par Esquirol (2), démontre, de la manière la plus évidente, que i'épilepsie convulsive peut se transformer directement en folie, et que les accès convulsifs sont alors remplacés par des crises intellectuelles. Voici le fait.

Un paysan était sujet, depuis l'âge de huit ans, à de

(1) Op. cit., p. 325.

(2) Esquirol, Mémoire sur la monomanie homicide, p. 831.

fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans, sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; au lieu d'accès d'épilepsie, cet homme se trouve depuis cette époque attaqué dun penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion ; du moment oîj. il a ce pressentiment, il demande avec instances qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes, pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant.» Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ses accès, les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étouffe I »

Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très abattu, et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence. Il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rendrait coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant, tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours ; l'accès fini, il s'écrie : « Déliez-moi ; hélas ! j'ai bien souffert, mais je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué personne I «

M. Jules Falret, dans son excellent travail sur l'état mental des épileptiques (1), a rapproché do cette observation deux autres cas semblables. J'ai moi-même eu l'occasion de voir une jeune fille, devenue folle après la guérison d'une épilepsie qui durait depuis plusieurs

(1) Archives générales de médecine, 1861, p. 486.

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