‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 28 sur 275 · VITESSE DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

VITESSE DE LA PENSÉE

génieuses, Donders (1) a pu mesurer la vitesse de la pensée : elle est peu considérable, moins grande que celle du fluide nerveux, qui est elle-même infiniment inférieure à celle de la lumière et de l'électricité.

Mais cette vitesse elle-même n'est pas constante ; elle varie suivant les individus, suivant l'âge du sujet, et suivant les conditions de l'expérience. Qui sait si dans les cas pathologiques il n'existe point un trouble profond sons ce rapport? Qui sait si ce ralentissement de la pensée ne produit pas chez certains malades une altération marquée de l'intelligence et ne détermine pas certains symptômes de la folie? On pourrait peut-être y rattacher plusieurs cas de mélancolie avec stupeur.

Le ralentissement dont je.parle a été constaté par rapport aux nerfs périphériques, soit après un épuisement déterminé par la fatigue, soit après une forte application d'électricité.

Au reste, dans l'état normal fl se produit des phéno-

(1) Les expériences de Donders, dont nous ne pouvons indiquer ici que la donnée fondamentale, consistent essentiellement à faire noter, par un observateur intelligent, le moment précis où s'opère la perception d'un son, d'une couleur ou d'un contact, dans des conditions qui impliquent l'exercice d'un jugement. — On est prévenu, par exemple, qu'il va paraître une lumière rouge ou blanche; on indique, par un mouvement rapide, laquelle des deux couleurs on a perçue. — On est prévenu qu'on va entendre l'une de plusieurs syllabes : on répète la syllabe prononcée immédiatement après l'avoir entendue. — A l'aide d'un diapason, qui vibre 261 fois par seconde, on apprécie l'intervalle qui s'écoule entre la perception et le jugement ; cet intervalle, qui varie notablement d'un individu à l'autre, est moins considérable pour les impressions tactiles que pour les impressions auditives et visuelles. — G. -F. Donders, la Vitesse des actes psychiques {Archives néerlandaises, t. 111, 1868). — Consulter aussi le travail de M. Ribot, la Durée des actes psychiques [Reçue philosophique, Paris, Germer Baillière, mars 1867).

mènes analogues ; tous ceux qui se sont livrés au travail cérébral peuvent s'en rapporter à leur propre expérience ; l'esprit n'obéit guère aux ordres de la volonté : tantôt, en effet, l'intelligence est rétive et refuse d'avancer ; tantôt, au contraire, elle prend le mors aux dents et l'on ne peut plus l'arrêter.

Il existe d'ailleurs des altérations du système nerveux qui reconnaissent des causes physiques parfaitement appréciables et dans lesquelles l'histologie ne révèle aucune altération de structure. C'est ainsi que l'empoisonnement par le curare détruit les propriétés des nerfs moteurs : voilà une lésion parfaitement physique, mais qui ne peut être constatée que par l'exploration galvanique.

Permettez-moi de vous en signaler un autre exemple, dans un sens entièrement opposé. Le tétanos excite au degré le plus marqué les fonctions de la moelle épinière et détermine des convulsions qui aboutissent à la mort, et cependant les lésions catactéristiques du tétanos sont encore à trouver.

Ne pourrait-il pas y avoir dans certains cas un tétanos de t intelligence, c'est-à-dire une excitation d'une épouvantable violence portée sur les centres intellectuels, et ne se traduisant au point de vue anatomique par aucune lésion constante ?

Au reste, s'il était possible aux médecins de saisir les traces d'altérations aussi fugitives, la déplorable habitude de ne pratiquer les autopsies que vingt-quatre heures après la mort suffirait pour annuler toutes les chances favorables à cet égard .

Résumons-nous. Ce serait une erreur absolue, dans l'état actuel de la science, de parler de la folie comme

d'une maladie sans lésions, ou sine materia. Mais il serait également erroné de vouloir trouver une lésion spéciale pour chaque forme de délire, au lieu de considérer ces désordres intellectuels comme l'expression symptomatique d'un grand nombre d'états divers. Ne savons-nous pas, par exemple, qu'il existe une folié sympathique, qui répond aux troubles viscéraux les mieux localisés, et qui pour un seul et même organe peut revêtir toutes les formes connues de l'aliénation mentale?

D'ailleurs il est certain que des causes diamétralement opposées peuvent déterminer les mêmes effets : l'anémie et l'hypérémie cérébrales produisent toutes les deux des phénomènes d'excitation et de collapsus. C'est là une application de la loi générale d'après laquelle les tissus, aux approches de la mort, présentent une exagération notable de toutes leurs propriétés. Coupez un nerf mixte, il devient plus excitable au niveau de la section ; puis, l'extrémité du nerf venant à mourir, cette excitabilité se transporte des parties périphériques jusqu'aux dernières extrémités du tronc nerveux ; puis, le nerf étant mort, les muscles correspondants deviennent irritables à leur tour avant de mourir eux-mêmes (1). On comprend dès lors comment la privation du sang peut exciter les centres nerveux au même titre qu'un afflux exagéré.

On ne se méprendra point, nous l'espérons du moins, sur la portée de cette argumentation. Loin de nous la pensée de combattre l'application des études anatomo-pathologiques aux maladies mentales : nous avons seulement voulu montrer qu'il faut envisager la folie comme une lésion

[\) Cl. Bernard, Leçons de pathologie expérimentale. Paris, J.-B. Baillière, 1872, p. 208.

d'ensemble, et ne point considérer les diverses formes de délire comme des maladies spéciales ayant chacune une place à part.

Tels sont, messieurs, les principes généraux qui doivent nous guider dans nos études, et si j'ai tenu à vous les exposer au début de ce cours, c'est surtout pour vous offrir les moyens de grouper autour d'une conception d'ensemble les détails que l'observation clinique et le contact journalier des malades pourront vous fournir.

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