‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 33 sur 275 · HALLUCINATIONS DE LA VUE · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS DE LA VUE

rieiix qui poussent les malades à commettre des crimes. — Toutefois cette règle n'est pas sans exception, et le contraire peut avoir lieu; certains sujets entendent des paroles flatteuses, et M. Baillarger en cite un exemple curieux. Une dame que le soin de sa toilette préoccupait beaucoup, se croyait poursuivie par deux hommes qu'elle ne pouvait apercevoir, mais qu'elle entendait pourtant ; ces personnages ne cessaient de lui adresser des compliments, et pendant qu'elle s'habillait, ils vantaient la blancheur de sa peau et tous les agréments de sa personne (1).

Ballucinations de la vue. — 11 est généralement admis que les hallucinations de la vue, sous le rapport de la fréquence, viennent immédiatement après celles de l'ouïe. Griesinger va plus loin, il leur accorde la première place; mais il est à peu près seul de son avis. Au reste, il faut tenir compte, avant tout, des conditions dans lesquelles se produisent les perversions sensorielles. S'il s'agit des hallucinations qui précèdent le sommeil, ou qui sont provoquées par des agents toxiques, celles de la vue sont incontestablement les plus fréquentes ; il en est de même pour les hallucinations qui surviennent chez les gens sains d'esprit. Chez les aliénés il en est tout autrement, et ce sont bien certainement les fausses perceptions de l'ouïe qui occupent le premier rang, sauf chez les alcooliques : ces malades, en effet, dès qu'ils tombent dans le délire, ont des hallucinations visuelles, et ce phénomène se produit chez les sujets qui, sans avoir jamais éprouvé les accidents de l'ivresse, sont habitués depuis longtemps à faire largement usage des boissons fermentées.

Les hallucinations de la vue, comme celles de l'ouïe, peu-

(J) Mémoire citéj p. 281.

vent être simples ou compliquées. Tantôt le malade ne voit qu'une lumière, des flammes, des points nébuleux ; tantôt il aperçoit des ombres, des fantômes indistincts et mal dessinés ; tantôt, enfin, les images se présentent avec les couleurs les plus vives et les contours les plus arrêtés; la perception fausse revêt alors tous les caractères de la réalité.

Souvent le malade n'aperçoit qu'une seule figure, un seul objet, toujours le même pendant un long espace de temps. Un médecin, qui finit par se suicider dans un accès de lypémanie, ne pouvait se retourner sans apercevoir à côté de lui une petite vache noire (1). — Une dame, d'ailleurs parfaitement saine d'esprit, voyait un chat sur l'escalier de sa maison toutes les fois que sa santé était dérangée : un régime tonique faisait bientôt justice de cette apparition (2).

Mais les hallucinations les plus complètes de la vue sont celles où. plusieurs personnages se réunissent autour du malade pour jouer un drame plus ou moins compliqué. L'un des faits les plus authentiques, et en même temps les plus curieux de ce genre, est l'observation célèbre du libraire Nicolaï, qui, à la suite de vives et pénibles émotions, vit sa chambre se remplir d'une multitude de figures, représentant quelquefois des amis, mais le plus ordinairement des personnes inconnues. Ces apparitions se dissipèrent graduellement à la suite d'une application de sangsues.

Les dimensions naturelles des objets sont tantôt agrandies, tantôt rapetissées; d'autres fois, elles grandissent ou diminuent progressivement. Bostock, médecin anglais, qui nous a laissé l'histoire de ses propres hallucinations, voyait, à certains moments, une multitude de petites figures

(1) Baillarger, Mémoire cité, p. 3 12.

(2) Blandford, op. cit., p. 150.

HALLUCINATIONS DE LA VUE. ià

humaines qui s'éloignaient par degrés comme une suite de médaillons (I). — Un employé, qui d'ailleurs ne délirait sur aucun sujet, était tourmenté tous les jours par une vision singulière. Il apercevait tout à coup une araignée suspendue à un fil, au milieu de sa chambre; il la voyait grandir progressivement devant ses yeux, et remplir enun toute la pièce, dont il était forcé de sortir, pour n'être point étouffé par cet horrible et gigantesque animal (2).

La direction dans laquelle se voient les im.ages est loin d'être toujours la même; habituellement placées en face du sujet, elles peuvent se trouver de côté, et sont quelquefois situées de telle manière qu'on ne peut les apercevoir qu'en se retournant. L'apparition occupe quelquefois un point déterminé, oîi les yeux la retrouvent chaque fois qu'ils se portent de ce côté.

Les hallucinations de la vue apparaissent le plus souvent d'une manière subite ; quelquefois cependant elles semblent se développer graduellement ; elles sont quelquefois interceptées par l'interposition d'un corps opaque; elles peuvent intercepter aussi la vue des objets placés derrière elles. Certains malades n'aperçoivent que dans l'obscurité les visions qui les obsèdent; chez d'autres, les apparitions ne se montrent qu'en plein jour et l'obscurité les fait disparaître. Quelquefois c'est en fermant les yeux qu'on les voit; dans d'autres cas, c'est en fermant les yeux qu'on les fait cesser. Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les combinaisons qui peuvent se produire chez les halluci-

(1) Brierre de Boismont, Des hallucinations, 2^ édition, Paris, 1852, p. 54.

(2) Bayle, Revue médicale, 1825, t. I, p. 34.

nés. Notons seulement trois points d'une grande importance avant de quitter ce sujet.

1° Les aveugles sont sujets aux hallucinations de la vue, comme les sourds à celles de l'ouïe ; mais ces troubles sensoriels sont bien plus fréquents chez les seconds que chez les premiers.

2° Les hallucinations de la vue, comme celles de l'ouïe, peuvent ne se montrer que d'un seul coté.

3° Les images fantastiques suivent quelquefois le mouvement des yeux : Bostock a observé ce phénomène singulier sur lui-même.

Ajoutons enfin que certains hallucinés peuvent dédoubler les images qu'ils aperçoivent, en dérangeant, par la pression du doigt, le paraUélisme des aNes oculaires. Quelques cas de ce genre se trouvent disséminés dans divers auteurs.

Un aliéniste des plus distingués, M. le docteur Despine, a bien voulu me communiquer une observation inédite, qui présente un grand intérêt à ce point de vue. Le malade était un jeune homme, qui, sans être aliéné, présentait des 'crises extatiques pendant lesquelles il voyait la Vierge et l'entendait parler. Saisissant le moment oh il disait : c( Je vois la Vierge! » M. Despine comprima légèrement à travers les paupières le côté d'un des yeux, en demandant au malade s'il voyait une ou deux images de la Vierge. Il répondit aussitôt : « J'en vois deux, une ici et une autre là. » La distance indiquée n'était pas grande. Cette expérience, répétée à plusieurs reprises, a toujours donné le même résultat.

J'ai constaté le même phénomène chez une jeune femme hystérique, qui tombait très facilement en état de somnambulisme. Elle avait alors des visions qui se rappor-

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