DÉDOUBLEMENT DES IMAGES
taient presque toujours h des sujets religieux; et l'on parvenait toujours, en comprimant le globe oculaire, à dédoubler l'image qu'elle avait devant les yeux.
M. le docteur Pick, de Prague, m'a signalé un fait plus singulier encore : il s'agit d'un malade qui avait des hallucinations hémiopiques ; il ne voyait que la moitié des images fantastiques qui venaient se placer devant ses yeux.
On peut rapprocher de ces troubles pathologiques la faculté vraiment étrange que possèdent certains peintres de reproduire de mémoire les objets qu'ils n'ont vus qu'une seule fois. Cette puissance de l'imagination et delà mémoire atteint, chez certains artistes, les proportions d'une véritable hallucination.
Un peintre qui avait hérité en grande partie de la clientèle du célèbre Josué Reynolds et se croyait un talent supérieur au sien, était si occupé, qu'il m'avoua, dit Wigan, avoir peint dans une année trois cents portraits grands et petits. Ce fait paraît physiquement impossible; mais le secret de sa rapidité et de son éton nant succès était celui-ci : il n'avaitbe soin que d'une séance pour représenter le modèle. Je le vis exécuter sous mes yeux, en moins de huit heures, le portrait d'un monsieur que je connaissais beaucoup; il était fait avec le plus grand soin et d'une ressemblance parfaite.
Je le priai de me donner quelques détails sur son procédé ; voici ce qu'il me répondit :
« Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps sur la toile. Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance. J'enlevais la toile et je passais à une autre personne.
« Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, 011 je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en
réalité, et je puis même ajouter avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps à autre la figure imaginaire, et je me mettais à peindre; je suspendais mon travail pour examiner la pose absolument comme si l'original eût été devant moi ; toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je voyais l'homme.
« Cette méthode m'a rendu très populaire ; et comme j'ai toujours attrapé la ressemblance, les clients étaient enchantés que je leur épargnasse les ennuyeuses séances des autres peintres.
« Peu à peu je commençai à perdre la distinction entre la figure imaginaire et la réelle, et quelquefois je soutenais aux modèles qu'ils avaient déjà posé la veille. A la fin, j'en fus persuadé, et puis tout devint confusion. Je suppose qu'ils prirent l'alarme... Je ne me rappelle plus rien... Je perdis l'esprit et restai trente ans dans un asile (1). »
L'imagination peut opérer à cet égard les mêmes prodiges que la mémoire. Le peintre anglais Martinn voyait à l'avance les tableaux dont il avait médité la composition. On rapporte qu'un jour une personne se trouvant placée entre lui et le point oii se dessinait sa vision, il la pria de se déranger parce qu'elle lui cachait une partie du tableau qu'il était occupé à reproduire (2).
Hallucinations du goût et de l'odorat. — Rien de plus fréquent que d'entendre les aliénés, surtout au début de la folie, se plaindre que leurs aliments sont empoisonnés, qu'on y mêle de la terre, du plâtre, des excréments ; ces fausses perceptions sont presque toujours liées à un état saburral qu'une médication évacuante fait promptement dis-
(1) Brierre de Boismont, op. cit., p. 30.
(2) Baillarger, Mémoire cité, p. 332.
HALLUCINATIONS DU GOUT ET DE l'ODORAT. 77
paraître, ainsi que les troubles sensoriels qui en sont la conséquence. D'autres malades, au contraire, éprouvent des saveurs délicieuses et s'imaginent déguster les mets les plus exquis.
Les sorciers, quand ils assistaient au sabbat, prenaient part à des festins splendides, qui cependant n'apaisaient ni ia faim ni la soif. Il est évidemment fort difficile de séparer ici les illusions des hallucinations; car toutes ces impressions diverses, soit agréables, soit pénibles, peuvent fort bien être provoquées par une cause purement physique, agissant directement sur les organes du goût, comme la saveur sucrée que ressentent si souvent les diabétiques.
Les hallucinations de l'odorat présentent souvent un caractère mieux défini. Beaucoup de malades croient exhaler une odeur fétide qui les rend un objet de dégoût pour tous ceux qui les approchent. Blandford (1) rapporte à ce sujet l'observation d'un hypochondriaque qui ne voulait s'asseoir que sur une chaise de paille, parce que, disait-il, l'odeur qu'il exhalait aurait infecté des meubles recouverts d'étofi'e et de velours. — Une jeune personne, chaque fois que le médecin venait lui rendre visite, lui présentait son flacon de sels, afin qu'il ne fût pas incommodé par les émanations de sa personne.
Un de mes camarades de collège, à l'âge de dix-sept ans, fut persuadé que sa présence avait tellement empesté la classe, qu'il avait fallu ouvrir les portes et les fenêtres, et que les professeurs et les élèves avaient hautement manifesté leur dégoût. Cette singulière aberration, qui persista pendant de longues années, devint longtemps après le point de départ d'une lypémanie, qui se termina par la démence.
{i) Op. cil., p. 137.
Les hallucinations de ce genre ne sont pas toujours rapportées par les aliénés à leur propre personne ; ils croient souvent qu'on empoisonne l'atmosphère qu'ils respirent, à l'aide d'une foule de procédés divers. Un -vieil horloger, que j'ai observé à Bicêtre, dans le service de M. Moreau (de Tours), prétendait que ses ennemis avaient percé des trous dans les murs de sa chambre pour lui lancer des odeurs insupportables. Ce malade, qui se livrait depuis longtemps ù la masturbation, et dont l'inteUigence était d'ailleurs profondément altérée, n'éprouvait aucun autre trouble sensoriel.
L'odorat, comme le goût, peut être affecté par des hallucinations d'une nature agréable. Certains extatiques croient respirer l'odeur de la myrrhe, de l'encens, des parfums les plus exquis. J'ai vu moi-même à THôtel-Dieu, dans le service de clinique médicale, un jardinier atteint d'aliénation mentale, à la suite d'un rhumatisme articulaire aigu, et qui croyait se promener dans des bosquets de jasmin et de chèvrefeuille, dont il aspirait bruyamment la senteur parfumée. — N'oublions pas que les cas de ce genre sont une exception fort peu commune à la règle générale.
C'est surtout lorsqu'elles font partie de ces troubles complexes, qui intéressent plusieurs sens à. la fois, que les hallucinations de l'odorat acquièrent un caractère précis et nettement défini. — Nous nous bornerons à rappeler le fait si remarquable observé par Andral sur lui-même. Au début des ses éludes médicales, il avait été frappé, dans un amphithéâtre d'anatomie, de la vue d'un cadavre d'enfant, à demi rongé par les vers. Le lendemain, à son réveil, il revit tout à coup le cadavre de cet enfant. « Il était là, je sentais son odeur infecte)-), dit Andral, qui d'ailleurs n'a