HALLUCINATIONS DU TOUCHER
pas été dupe un seul instant de cette erreur des sens (J).
Hallucinations du toucher. — Les hallucinations du t(jucher sont extrêmement variables, et rien n'est plus malaisé que de les ranger dans une classification méthodique. On peut cependant les diviser en deux grandes classes : les unes se rapportent à des hyperesthésies ou des perversions du sens tactile, les autres à des anesthésies plus ou moins complètes.
Il est des aliénés qui se sentent frappés par des mains invisibles : ils sont pinces, brûlés, électrisés ; ils reçoivent des douches froides, ils se sentent plongés dans l'eau, ils craignent de se noyer. — D'autres sentent courir des rats ou d'autres animaux sur diverses parties du corps. Berbiguier, qui a consacré trois gros volumes à l'histoire de ses hallucinations, donnait la chasse aux farfadets pendant la nuit ; il les attrapait avec beaucoup d'adresse, et les clouait au mur avec des épingles. — Enfin, il n'est pas rare de voir des femmes se plaindre qu'on vient leur sucer le sein pendant la nuit.
Une autre halkicination très commune, soit parmi les aliénés, soit parmi les gens d'esprit sain, consiste à se sentir frappé sur l'épaule, ou brusquement saisi par une main invisible : lorsque cette main est glacée, cette sensation éveille volontiers l'idée d'une apparition d'outre-tombe.
Les hallucinations qui se rattachent aune anesthésie générale ou partielle sont d'une tout autre nature et semblent se rattacher à une abolition ou à une perversion plus ou moins complète du sentiment de l'identité. Telle était cette malade, dont parle Esquirol, qui, frappée d'une anesthésie presque complète de la surface de la peau, croyait
(1) Andral, Pathologie interne, t. TU, p. 184.
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que le diable avait emporté son corps (i). Tel était ce soldat blessé à Austerlitz, et qui depuis cette époque s'était toujours considéré comme mort; lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait invariablement : «Vous demandez comment va le père Lambert; mais le père Lambert n'existe plus : il a été emporté par un boulet de canon... Ce que vous voyez là n'est pas lui ; c'est une machine qu'ils ont faite à sa ressemblance, et qui est bien mal faite (2). » — Cet homme offrait une anesthésie complète de la surface cutanée.
C'est peut-être à des troubles sensoriels de cette espèce qu'il faut rattacher le délire des individus qui s'imaginent être transformés en théière, en porcelaine ou en soupière; qui prétendent que leur corps est en verre, et qu'il ne faut point y toucher, de crainte de le briser, ou qu'ils sont faits de beurre ou de cire, et que s'ils approchaient du feu, ils risqueraient d'être fondus. Ces conceptions délirantes se rattachent peut-être à une hallucination du toucher, ou à une anesthésie plus ou moins généralisée.
Ballucinations du sens génital. — Depuis les impressions les plus vagues jusqu'aux sensations du coït complet, les organes génitaux peuvent être le siège d'une irritation morbide qui rappelle, de près ou de loin, les phénomènes de l'excitation physiologique. Ces hallucinations se montrent surtout dans le sexe féminin ; il faut leur attribuer les récits des sorcières qui croyaient se rendre au sabbat pour avoir commerce avec le diable ; il faut leur attribuer les légendes QÙ figurent des démons incubes ou succubes; il faut y rapporter, enfin, les plaintes des aliénées qui prétendent
(1) Op. cit., p. 494.
(2) Foville, art. Aliénation, Dict. de méd. et de chir. pratiques, Paris, 1829.
avoir été violées, pendant leur sommeil, par des individus qu'elles désignent nominativement, et qu'elles choisissent habituellement dans leur entourage. On sait que les personnes soumises à l'inhalation du chloroforme sont exposées à des hallucinations de ce genre ; nous en citerons un exemple frappant.
Une dame se rend chez un dentiste pour subir une opération douloureuse. Soumise à l'action du chloroforme, elle s'endort facilement, et demeure insensible en apparence jusqu'au moment du réveil. Mais, à peine sortie du sommeil anesthésique, elle adresse les plus vifs reproches à son mari, qu'elle accuse d'avoir eu des rapports intimes avec elle, en présence de témoins. En vain s'efTorce-t-on delà convaincre de son erreur, elle a tout senti, tout entendu, dit-elle : on a voulu se livrer sur elle à une expérience des plus coupables.
Plusieurs mois après, cette dame, d'ailleurs très raisonnable, était parfaitement convaincue de la réalité de cet outrage imaginaire, dont le souvenir l'impressionnait au point de lui faire verser des larmes abondantes. Il y avait eu, dans ce cas, une véritable hallucination génitale sous l'influence d'un agent toxique (1).
On trouvera dans le mémoire de M. Baillarger le récit détaillé d'un fait de ce genre, oii les hallucinations ne le cédaient en rien à la réalité (2). La malade, d'ailleurs parfaitement saine d'esprit, a fort bien décrit ses fausses perceptions dans une série de lettres, qui contiennent à cet égard les détails les plus remarquables.
Plusieurs aliénées se croient en état de grossesse, ou sur
(1) Journal des connaissances médicales •pratiques, 30 janv. i875.
(2) Mémoire cité, p. 344.
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le point d'accoucher : on en voit même qui prétendent avoir ressenti les douleurs de l'enfantement. Chose étrange ! ce genre d'hallucination n'est point l'apanage exclusif du sexe féminin ; on rencontre des hommes qui prétendent traverser toutes les phases de la grossesse jusqu'à la parturition inclusivement.
Hallucinations internes. — Plusieurs malades éprouvent à l'intérieur du corps des sensations étranges qui tantôt se rapportent à des lésions réelles, et tantôt ne paraissent résulter d'aucune altération appréciable.
J'ai connu à Bicêtre, dans le service de M. Moreau (de Tours), un paysan alsacien qui se plaignait d'avoir son curé dans le ventre. La présence de cet hôte incommode était la cause d'une douleur sourde et permanente; mais de temps en temps quatre curés du voisinage se réunissaient au premier, pour tenir un concile, dont le siège était dans la fosse iliaque gauche. Les douleurs du malade devenaient alors intolérables. Cet aliéné mourut subitement étouffé par un bol alimentaire qu'il avait avalé de travers. A l'autopsie, on trouva le côlon descendant atteint d'une entérite chronique dans un espace de huit à dix centimètres. Ce point malade correspondait très exactement au siège du concile.
Il en était de même chez la malade observée par Esquirol, qui croyait aussi qu'elle avait un concile dans le ventre, et qui s'écriait de temps en temps : « Je n'y puis plus tenir ! quand donc fera-t-on la paix de l'Eglise ? » Cette femme mourut d'une péritonite chronique (1).
Un mélancolique éprouvait très souvent des borborygmes qui le jetaient dans l'anxiété la plus grande. Pressé de
[{) Op. cil., t. I, p. 2H.
questions, il finit par avouer qu'il croyait avoir des oiseaux dans le ventre, et qu'il craignait de les voir s'échapper et dévoiler ainsi cette déplorable infirmité (1).
Les faits de ce genre peuvent passer pour des illusions; mais les sensations de certains hypochondriaques constituent de véritables hallucinations, selon la définition classique du mot. Peut-être ne s'agit-il, en définitive, que de sensations confuses et mal définies, qui ne sont ni des illusions ni des hallucinations, et que les sujets expliquent de leur mieux, selon les pauvres ressources de leur esprit malade.
Hallucinations de la sensibilité générale. — Certains aliénés éprouvent des hallucinations qu'on ne peut rapporter à aucun sens en particulier. Tels étaient les lycanthropes, qui, sous Tinfluence de certaines pratiques de sorcellerie, sentaient leurs membres se couvrir de poils, s'imaginaient que leur visage changeait de forme, et se croyaient transformés en loups; tels sont ces ahénés que nous observons de nos jours, qui sentent leur corps ou leur tête se gonfler, leurs membres s'allonger ou se raccourcir, qui s'élèvent involontairement dans les airs ou se sentent transportés avec une rapidité prodigieuse à travers l'espace. Les hallucinations de ce genre se combinent assez souvent avec celles des autres sens.
Hallucinations complexes. — Ainsi que l'ont remarqué tous les auteurs, les hallucinations de plusieurs sens réunis sont infinimentmoins fréquentesque les hallucinations isolées : elles offrent en même temps une gravité incontestable au point de vue pathologique. En effet, non seulement l'état
(1) Falret père, Cours clinique et théorique sur les maladies mentales {Gazelle des hôpitaux, 22 août 1850).
cérébral qui préside h de telles manifestations est d'un pronostic plus fâcheux, mais encore il est plus difficile au malade de résister aux convictions erronées qui tendent à s'emparer de son esprit. Aussi longtemps qu'il peut corriger les erreurs d'un sens par le témoignage des autres, il conserve un moyen de reconnaître la vérité, qui lui échappe complètement lorsqu'ils se réunissent tous ensemble pour le tromper. Aussi les visions miraculeuses qui jouent un si grand rôle dans les récits des mystiques étaient-elles presque toujours fondées sur des hallucinations complexes; et ces récits, qui frappent l'imsgination d'une terreur mystérieuse, ont une tendance à s'imposer à l'entourage du malade, ainsi que l'histoire l'a souvent démontré.
Le paysan Martin, pendant qu'il travaille à son champ, voit un ange qui lui ordonne d'aller trouver le roi pour lui dénoncer une conspiration contre le gouvernement ; il part pour Paris, où il attire l'attention au point d'obtenir une audience de Louis XVIIL Au sortir des Tuileries, il est interrogé par Pinel, qui le fait conduire à Gharenton. Si ce malade, au lieu de voir une apparition semblable, n'avait eu qu'une simple hallucination de l'ouïe, il n'aurait pas obéi peut-être aux ordres de la voix, mais, en tout cas, il lui eût été difficile de se faire écouter par des hommes éclairés.
Quand il existe des hallucinations de plusieurs sens réunis, ces perceptions, erronées ont ordinairement entre elles des rapports intimes ; preuve évidente que la logique n'a pas complètement abdiqué ses droits. Le diable laisse après lui une odeur sulfureuse. Un malade, dont Marc a rapporté l'histoire, léchait perpétuellement les murs de sa chambre : il croyait manger des oranges du Japon ; le goût et l'odorat lui retraçaient la saveur et le parfum de ces fruits. Enfin, les
apparitions qui adressent la parole- aux malades tiennent presque toujours un langage approprié à leur caractère : les anges, les démons, les esprits des morts se renferment plus ou moins exactement dans leur rôle.
Toutefois, comme le fait observer M. Baillarger (1), chez la plupart des malades les hallucinations d'un sens prédominent à tel point, que les autres sont rejetés sur le second plan. C'est ce qui a lieu surtout dans les maladies aiguës, où les hallucinations complexes sont beaucoup plus fréquentes que dans les affections chroniques. Au reste, chez beaucoup d'aliénés les fausses perceptions n'affectent d'abord que la vue ou l'ouïe ; et c'est à mesure que l'état général s'aggrave en se prolongeant que de nouvelles hallucinations viennent se joindre à celles qui existaient déjà.
Nous empruntons à Forbes Winslow (2), en l'abrégeant considérablement, une intéressante observation qui, par la marche progressive des accidents et leur évolution régulière, vient à l'appui des considérations que nous venons d'exposer.
11 s'agit d'une jeune fille de dix-neuf ans qui, depuis plusieurs années, était atteinte d'hallucinations très variées, dont elle a tracé elle-même le récit. C'est à l'âge de quinze ans qu'elle éprouva pour la première fois une illusion de la vue. Elle se disposait à se rendre à un bal et s'occupait des soins de sa toilette, lorsque tout à coup, en jetant un regard dans la glace, elle vit apparaître derrière sa propre image la tête d'un homme à cheveux gris. Malgré sa frayeur, elle eut assez de présence d'esprit pour détourner les yeux et chercher à se distraire en continuant à s'oc-
(1) Mémoire cité, p. 357,
(2) On Obscure Diseuses of the Brain, etc. London, Churchill, 1860, p. 239.
cuper, mais, chaque fois qu'elle se regardait de nouveau dans la glace, elle \oyait reparaître la même figure. Quelques jours plus tard, elle apprit que son oncle venait de mourir, A partir de cette époque, elle eut une tendance à croire que la mort de ses proches lui était annoncée par des visions surnaturelles. D'autres événements vinrent l'affermir dans cette conviction. Quelques mois après le décès de son oncle, elle fut présentée au frère d'une de ses amies. M. B..., qui se disposait à partir pour les Indes orientales ; c'était un superbe jeune homme de vingt ans, dont la belle figure, encadrée d'une chevelure abondante et frisée, fit une vive impression sur elle. Le 8 novembre suivant, en se réveillant le matin de bonne heure, elle vit M. B... debout au pied de son lit, penché sur elle et le regard plongé dans ses yeux. Elle s'assit sur son lit, et l'apparition se redressa d'abord, puis recula peu à peu et finit par disparaître entièrement. Pendant tout le reste de la journée, elle entendit une main invisible frapper des coups secs contre le mur. Elle fut convaincue, à partir de ce jour, que M. B... était mort; elle fit part de cette triste nouvelle à la famille, qui se moqua de sa crédulité. Peu de temps après, on apprit que M. B... avait succombé, le 8 novembre, à une fièvre typhoïde (1). L'année suivante, au même anniversaire, elle vit reparaître la figure de son jeune ami. Quelques années s'étaient écoulées, lorsque de nouvelles visions lui annoncèrent la mort de son père et de sa sœur. Un soir, toute la
(1) 11 ne faut pas oublier que cette observation a été rédigée par la malade elle-même, qui écrivait évidemment sous l'empire de ses conceptions délirantes : c'est ce qui explique le côté merveilleux de l'histoire. Sous sa plume, la coïncidence d'un événement malheureux avec l'une des hallucinations qui l'obsédaient sans cesse, prend immédiatement les proportions d'un fait surnaturel.
famille était réunie autour d'une table sur laquelle brûlaient deux lampes allumées. En levant les yeux sur son père, elle vit une femme inconnue, en habits de deuil, se tenir debout derrière lui. Quelques jours plus tard, en se regardant dans la glace, elle vit la iîgure de sa jeune sœur qui devait bientôt mourir; en même temps, elle entendit tomber un grand nombre de pièces d'argent sur le plancher de la chambre. La veille du jour oîi son père tomba malade, elle lisait tranquillement, à neuf heures du soir, auprès de sa mère qui venait de s'endormir ; tout à coup elle entendit tambouriner sur la table; en levant les yeux, elle aperçut un homme vêtu de noir, assis devant elle ; il disparut au bout de quelques secondes. Enfin, huit jours avant la mort de son père, elle reposait tranquillement sur son lit, sans être endormie, lorsque tout à coup, à sa grande frayeur, elle sentit une main glacée s'appesantir sur elle et lui serrer le cou. Depuis cette époque, de nombreuses apparitions du même genre lui ont annoncé la mort prochaine de divers membres de sa famille. Il lui arrive souvent, d'ailleurs, de revoir ses amis décédés, et quelquefois de les entendre.
Dans cette curieuse observation, nous voyons les hallucinations croître et se développer parallèlement aux convictions délirantes. Les troubles de la vue se montrent les premiers et conservent toujours la prédominance ; mais bientôt, à mesure que la malade acquiert la conviction de plus en plus ferme qu'elle est en communication avec le monde des esprits, aux hallucinations de la vue se joignent celles de l'ouïe, puis celles du toucher. 11 est évident que la gravité toujours croissante de l'état mental était en rapport direct avec le nombre, l'intensité et la multiplicité des hallucinations. En se plaçant à ce point de vue, l'obser"
vation que nous venons de rapporter peut servir de type ; mais la marche des symptômes est loin d'être aussi régulière dans tous les cas d'hallucinations complexes, surtout lorsqu'elles se développent dans le cours d'une maladie aiguë. Hallucinations psychiques. — Il est des malades chez qui les fausses impressions ne semblent dépendre en aucune manière des perceptions sensorielles ; ce sont des pensées qui prennent la forme d'une conversation tout intérieure, des idées qui se transmettent d'âme à âme sans le secours de la parole, des dialogues muets avec des interlocuteurs invisibles ; ces phénomènes, dans lesquels l'intervention des sens ne paraît jouer aucun rôle, ont été décrits par M. Baillarger sous le nom d'haliuci?iations psychiques. On trouve une description souvent très complète de ce phénomène dans les écrits des auteurs mystiques ; et dans la plupart des cas, c'est au sens de l'ouïe que s'adressent ces perceptions intimes : ce sont des discours joemes par le malade. Toutefois, la vue et les autres sens peuvent y prendre part. Nous avons vu dernièrement dans le service de M. le docteur Bouchereau, à Sainte-Anne, une jeune femme qui présente au degré le plus élevé cette disposition morbide, et qui exprime dans un langage souvent très élevé les phénomènes qu'elle éprouve. Ainsi, pour le sens de la vue : « Les rayons de lumière, » dit-elle, « sont des paroles, qui m'apportent des pensées. » Pour le sens de l'odorat : « Le parfum des violettes se glisse dans mon corsage et parvient à mon esprit. » Ajoutons que cette malade, employée chez un pharmacien pour écrire les étiquettes des médicaments, a souvent commis des erreurs dues aux suggestions de ses voix intérieures : « Heureusement » ajoute-t-elle, «que je n'ai envoyé personne dans le royaume des oublis. »