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IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES

idées, enfin la faculté d'exprimer ses pensées par le langage, toutes ces fonctions de l'intelligence peuvent être perverties à divers degrés, et chacune de ces altérations pourrait former le sujet d'un chapitre à part ; mais l'étude de ces questions trouve bien plus naturellement sa place dans la description des principales formes du délire, et d'ailleurs, les dissertations métaphysiques ne sont plus en faveur ; les tendances actuelles de la médecine mentale nous éloignent de plus en plus de la psychologie, pour nous rapporcher tous les jours davantage de l'observation clinique.

Nous croyons donc devoir nous arrêter ici dans l'étude générale des troubles purement intellectuels ; nous allons maintenant nous occuper des perturbations de la volonté.

Les impulsions irrésistibles^ qui, chez la plupart des malades, sont étroitement associées aux conceptions délirantes et aux hallucinations, peuvent se manifester quelquefois sous une forme complètement indépendante. Le type le plus achevé de cette perturbation isolée des facultés morales se trouve dans l'aveugle fureur qui s'empare quelquefois des épileptiques et qui, sans cause connue, les pousse à des actes de violence dont ils ne peuvent expliquer les motifs, et qui souvent ne laissent aucune trace dans leurs souvenirs.

Mais ce sont là des explosions passagères et qui relèvent plus directement de l'état physique que de l'état moral.

Sous une forme plus durable, plus systématique et plus intimement associée au caractère de l'individu, ces prédispositions malsaines constituent un véritable délire connu depuis longtemps des aliénistes, que Pritchard a désigné sous le nom de moral insanity et dont M. le docteur Trélat a fait une étude approfondie dans son ouvrage si justement célèbre sur la folie lucide.

Parmi les aliénés, il est une forte proportion de criminels, et, comme l'a démontré M. le professeur Lasègue, près d'un tiers des fous qui comparaissent à la Préfecture de police devant les médecins chargés de les interroger ont, dans leurs antécédents judiciaires, de petits délits qui ont motivé, à leur égard, des mesures plus ou moins rigoureuses. Mais, sans parler des sujets qui, après une existence des moins régulières, finissent par donner des preuves non équivoques d'aliénation mentale, il est des caractères profondément vicieux et chez lesquels le vice peut aller jusqu'à la folie, sans que jamais le moindre accès de délire soit veim troubler l'équilibre de leurs facultés intellectuelles.

Si l'on cherchait à marquer le premier degré de cette échelle ascendante, la manifestation morbide la plus discrète de ces perversions souvent héréditaires, on la trouverait peut-être dans l'irrésistible penchant qui pousse des personnes d'ailleurs bien équilibrées à déguiser constamment la vérité. Nous pourrions tous en rapporter de nombreux exemples, en faisant appel à nos souvenirs. Je connais personnellement un homme d'ailleurs fort honorable, plein d'intelligence et de ressources, et qui s'est élevé d'une position des plus médiocres à une très grande fortune. Les qualités si remarquables qui l'ont servi dans sa carrière sont déparées par un irrésistible besoin de mentir, qui le poursuit jusque dans les moindres détails de la vie et qui enlève toute espèce de valeur à sa parole aux yeux des personnes admises dans son intimité. Cette disposition, qui par son exagération et son opiniâtreté touche aux confins du délire, est la seule irrégularité d'un esprit d'ailleurs parfaitement ferme et lucide, et qui n'a jamais été troublé par l'orabre d'une pensée déraisonnable.

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Il est des sujets qui, tout en conservant le plein exercice de leurs facultés intellectuelles, sont affligés d'une irritabilité vraiment morbide; les motifs les plus futiles provoquent chez eux des explosions insensées de colère. Cette prédisposition, qui se montre très souvent chez certains névropathes, et plus spécialement chez les épileptiques et les choréiques, peut aussi se manifester d'une manière absolument isolée, chez des sujets purs de toute névrose : elle constitue alors un véritable délire impulsif, un premier pas vers l'aliénation mentale.

Le besoin périodique des excitations de l'ivresse marque évidemment un degré de plus dans cette série de dégradations morales ; cependant, quelle que soit la profondeur de l'abaissement oîi peuvent tomber les dipsomanes, ils n'ont pas encore atteint la limite qui sépare la folie du crime. Encore un pas, et la barrière est franchie.

Le vol, l'incendie, les perversions les plus étranges de l'instinct général, sont au nombre des manifestations les plus communes de ces aberrations instinctives ; mais, de toutes les impulsions morbides, celles qui ont le plus justement attiré l'attention des légistes et qui nous présentent de la manière la plus saisissante le tableau de cet état mental, sont incontestablement la tendance au meurtre et le penchant au suicide, qui se trouvent si souvent réunis chez le même individu, et qui sont reliés d'une manière générale par des analogies si profondes.

L'aliénation mentale peut conduire au suicide par mille chemins divers. Tourmenté, comme Jean-Jacques Rousseau, par des persécutions imaginaires, terrifié par des hallucinations épouvantables, dominé par une terreur religieuse, entraîné par la contagion de l'exemple, ou frappé d'un délire subit, le malade se donne la mort, sans qu'on puisse

incriminer chez lui une impulsion morbide d'une nature toute spéciale.

Mais lorsque chez un sujet, d'ailleurs parfaitement raisonnable et en bonne santé, l'idée du suicide revient incessamment à propos des moindres détails, des plus légères contrariétés de la vie; — lorsque cette tendance opiniâtre se retrouve chez tous, ou presque tous les membres d'une même lignée, à ce point que, dans une seule famille, j'ai rencontré quatorze cas de suicide, répartis sur trois générations successives ; — lorsque enfin ce penchant morbide, par une contradiction singulière, s'imit à une terreur profonde de la mort, comment ne point admettre que des prédispositions semblables représentent, dans le domaine de la pathologie mentale, une espèce à part?

La folie homicide présente untype encore plus tranché, s'il est possible. « Les aliénés qui rentrent dans cette catégorie, dit M. le professeur Lasègue, obéissent à des impulsions limitées. Aucun d'eux n'agit sous la pression d'une vague tendance qui le porterait, comme dans les espèces précédemment énoncées, à n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise se répète, elle a lieu sous la même forme, avec les mêmes appétits et les mêmes aboutissants (1). ')

Il existe donc bien réellement un instinct aveugle, une impulsion particulière, qui commande le meurtre et demande du sang. Des exemples nombreux et parfaitement authentiques établissent la vérité de cette assertion ; elle a cependant été contestée par des observateurs, dont quelques-uns font autorité dans la science; nous citerons surtout Morel, qui s'efforce, dans une longue argumentation,

(1) Archives générales de médecine,- 1875, vol. I, p. 18.

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de prouver « que les faits de ce genre reposent sur l'obeervation incomplète des phénomènes pathologiques et l'ignorance des motifs qui décident les aliénés (1). «

En présence d'une négation aussi formelle, il faut en appeler aux faits; et, bien que l'on n'ait ici que l'embarras du choix, nous avons donné ]a préférence à une observation inédite et très-remarquable que nous devons à l'obligeance de M. le docteur Faure. Ce récit, qui jette une \'ive lumière sur les sentiments intimes d'un véritable monomane homicide, nous montre le développement progressif de cette tendance chez un homme doué d'une intelligence des plus remarquables, et parfaitement sain d'esprit sous tous les autres rapports.

B... était d'origine créole. Son père avait vu égorger une partie des siens au milieu des flammes dans la révolte des nègres de Saint-Domingue; l'impression de ces événements ne l'avait jamais quitté; il était sombre, silencieux; il est mort en démence. Le frère de B... était épileptique, il est mort jeune en état de manie, après de violents accès pour lesquels on avait dû l'enfermer. La fille de cet épileptique, nièce de B..., malgré tous les efforts de sa grand'mère pour lui donner une éducation en rapport avec une certaine position de fortune, entraînée dès son enfance par les penchants les plus vicieux, était tombée, très-jeune encore, au dernier degré de la prostitution. Plusieurs membres de la famille étaient morts par le suicide.

B... était très-heureusement doué sous beaucoup de rapports; c'était un homme vigoureux, intelligent, travailleur, armé d'une volonté de fer. Cependant, dès ses premières

(1) Morel, Traité des maladies mentales, 1860, p. 407.

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années, l'ensemble de son caractère en faisait un enfant bien différent de ceux de son âge. Il était extrême en tout, au travail comme à la récréation. Aux jeux d'écoliers, dans tout ce qui rappelait une idée de lutte, on le voyait se passionner comme s'il se fût agi de la ^'ie. Très-susceptible, une contradiction entre camarades , la réprimande d'un maître le mettait hors de lui. Il n'avait de goût que pour ce qui pouvait rappeler des idées de destruction, les armes, et surtout les histoires de meurtre et d'assassinat. Les armes, il les aimait non à la manière des autres enfants qui veulent des sabres et des fusils pour jouer au soldat, mais en homme pratique qui veut connaître ses instruments. Il lui fallait de la poudre, des balles, de vrais poignards, de vrais pistolets ; il les essayait, les démontait, en étudiait le mécanisme.

Tout jeune encore, il avait une remarquable facilité pour le dessin ; mais dans ces traits à la plume qui font le bonheur des écoliers, il no rappelait jamais que des scènes de tuerie ; on voyait apparaître sous sa main, couramment, comme s'il eût rendu d'abondance un tableau présent dès longtemps à son esprit, des gens qui se mordaient, s'étreignaient, se déchiraient avec des détails de cruauté inouïe. Plus tard, on a connu une lithographie de lui intitulée : les Malcontents de loll ;. c'était le délire du massacre.

Encore à l'âge oîi d'ordinaire on préfère à tout une partie de barres, il donne au tir et à l'escrime tout le temps et l'argent dont il peut disposer. Il va à la Morgue, se passionne à l'occasion des grands procès des cours d'assises, se rend des premiers à la place Saint-Jacques aux jours d'exécution à mort pour ne rien perdre des détails, puis, extraordinairement impressionné pendant plusieurs jours, il no parle plus que de ce qu'il a vu. Aux jours d'émeute,

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si fréquents de 1830 à 1837, il court, crie, se mêle dans les groupes, suit les cadavres qu'on emporte, paraît partout oii il y a du sang répandu.

A dix-huit ans, de première force aux armes, il a étudié, au point de vue de l'anatomie, les régions des coups dangereux ; il a une théorie personnelle siir la manière de donner les coups de poignard : de bas en haut, jamais de haut en bas, parce que la lame peut glisser sur les côtes. Tl ne rêve que duels et cherche querelle à des inconnus sans aucun motif. Avec ses plus anciens camarades , il relève une simple plaisanterie comme si elle lui donnait le droit d'exiger une réparation; il considère le refus de se battre comme un tort qu'on lui fait, un véritable acte de mauvaise foi.

Les duels politiques faisaient alors de nombreuses victimes. A chaque affaire, B... prenait parti pour le vainqueur, avec autant de passion que s'il s'était agi de sa propre personne ; et sans se préoccuper, le moins du monde, de ses opinions, il soutenait, en Uianière de profession de foi (bien que personne ne lui dît le contraire), qu'il avait usé de son droit en tuant son adversaire. On le voyait, se transportant par la pensée à la place des combattants, se mettre en position, élever le bras, viser, pIc.

La nuit, il sortait enveloppé d'une cape de couleur sombre, une dague au poing, et parcourait les rues mal hantées en quête d'aventures.

Avec lui, quel que fût le point de départ d'une conversation, on arrivait presque infailliblement à un récit d'aventures sanglantes. Dès cette époque, épris de l'histoire de Notre-Dame et du vieux Paris, il savait les monuments, les rues et les coins où s'étaient passés tels ou tels événements tragiques.

Tous les côtés de son existence étaient aussi étranges; son travail et ses amusements avaient, comme ce qui précède, un caractère profondément passionné ; incapable de modération, tout devenait pour lui l'occasion d'une vie nouvelle, il s'y adonnait avec fureur. L'un des adeptes les plus ardents de l'école romantique, qui dominait alors, dépassant tous ses coreligionnaires par ses exagérations, il était de toutes les manifestations, de toutes les premières représentations orageuses, prenant fait et cause comme un véritable champion des nouvelles idées. A l'atelier d'Ingres, oii il était entré comme élève, il s'était fait par ses excentricités une réputation qui est restée légendaire ; sa passion pour le moyen âge arriva à ce point qu'il sut donner à son langage, à ses vêtements, des tournures du treizième siècle. Il apprit avec une rapidité extrême plusieurs langues vivantes, le billard, les échecs; ardent aux exercices violents, il fallait qu'il fit, en gymnastique ou à la nage, ce qui arrêtait les autres. Il se mettait pendant des mois, jour et nuit, à déchilTrer de vieilles chroniques françaises ou saxonnes, puis il partait à pied faire quelque lointain voyage.

Les choses enétaient là, lorsqu'un matin, un Italien,

homme des moins honorables, comme le procès l'a montré, vint lui apprendre qu'une femme, avec laquelle il avait des relations, s'était donnée à un autre, à prix d'argent. Sans chercher d'autres informations, sans manifester la moindre hésitation, il prend ses armes, se rend chez elle, entre sans frapper, la voit occupée à regarder par la fenêtre et, sans prononcer un mot, il lui tire à bout portant deux coups de pistolet dans le dos.

L'opinion publique était préparée. Quand le bruit se répandit dans Paris qu'un jeune peintre, homme du

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