‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 50 sur 275 · CONGÉNITAUX ET CÉRÉBRAUX · texte numérisé non relu

CONGÉNITAUX ET CÉRÉBRAUX

santun instant, on ne tarde pas à voir quelle est l'immensité du terrain que couvre cette expression.

Les aliénés sont des individus qui ont perdu leur liberté morale et qui ont cessé d'être responsables de leurs actions. Cette définition n'est pas irréprochable au point de vue médical ; on a compris en effet sous cette dénomination plusieurs états radicalement différents. Aussi, avant de faire un pas plus loin dans l'étude de cette question, il nous faut établir quelques grandes divisions qui vous donneront une idée de l'esprit dans lequel je désire traiter ce sujet.

Parmi les aliénés on a rangé d'abord les congénitaux, c'est-à-dire les idiots, les crétins, les imbéciles, les dégénérés de toute espèce. Ce sont là des sujets d'un genre tout particulier ; ils portent sur leur figure le cachet de leur déchéance intellectuelle ; mais on ne peut pas les considérer comme des malades.

A côté des congénitaux, il faut placer le^cérébraux .-j'entends par là ceux de nos malades qui sont privés de la raison par suite d'une affection cérébrale d'ordre matériel, par suite d'une lésion organique. Beaucoup deviennent aliénés après une hémorrhagie cérébrale ou un ramollissement ; d'autres sont affectés d'une tumeur intra-crânienne. Ce sont là des questions intéressantes à étudier ; mais ce serait commettre une confusion déplorable que de confondre ces malades avec de véritables fous, et de décrire les symptômes extérieurs ou les troubles psychiques du ramollissement cérébral en même temps que ceux de l'aliénation mentale.

Jo ne parlerai pas davantage de la paralysie générale, cette maladie forme une province à part que je me propose de parcourir plus tard avec vous dans tous les sens, nous en étudierons les lésions anatomiques et les symptômes;

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mais je ne crois pas devoir confondre ces désordres avec ceux de la folie proprement dite, car les paralytiques sont surtout des cérébraux.

Pour des raisons semblables, il faut établir des classes distinctes pour l'alcoolisme, pour les folies toxiques de toute espèce; vous ne confondrez pas les signes de l'aliénation mentale avec ceux de l'empoisonnement saturnin.

Il nous reste les vésaniques. Il faut entendre par là des individus qui présentent v\nç. déviation intellectuelle parfaitement caractérisée, mais dont le délire ne se rattache pas à des lésions matérielles bien évidentes. Ce sont là les individus dont je me propose d'étudier avec vous l'étal physique ; je vous parlerai donc des vésaniques seulement dans le tableau qui va suivre.

Messieurs, parmi les phénomènes d'ordre physique qui jouent un rôle capital chez les fous, il faut accorder une place prépondérante aux troubles de la sensibilité.

Je pourrais, en abordant ce sujet, vous présenter la synthèse avant l'analyse, et vous offrir une idée générale des manifestations morbides de cet ordre avant de les énumérer en détail. Mais dans l'intérêt de la clarté et pour me conformer au véritable esprit scientifique, je préfère suivre une marche inverse et vous décrire individuellement les troubles dé chaque appareil pour les résumer ensuite dans un cadre synthétique; et vous aurez ainsi une idée plus complète de la question.

Par l'étude des hallucinations et des illusions, nous vous avons initiés à l'une des perversions les plus étranges de la sensibilité; nous allons maintenant, poursuivant le même ordre d'idées, nous occuper des anesthésies et des hyperesthésies chez nos malades. La question des hyperesthésies

AINES [HÉSIES. lf)9

est très vaste ; celle des anesthésies se prête mieux à une esquisse rapide, et c'est par elle que je vais commencer.

Remarquons d'abord que cette question est très difficile à étudier en pratique, et cela pour des causes diverses : tout d'abord par le fait de l'état mental des sujets. L'hyperesthésie et Tancsthésie sont des phénomènes subjectifs ; pour les apprécier, il faut le concours du malade. Bien souvent les aliénés atténuent volontairement la douleur qu'ils éprouvent ; dans d'autres cas, au contraire, ils exagèrent leurs sensations.

Tl faut aussi tenir compte de l'état variable de la sensibilité chez ces mêmes sujets. Dans diverses circonstances, on peut voir les mêmes phénomènes paraître, disparaître, se modifier, et souvent on se demande si l'on ne s'est pas trompé.

L'une des circonstances qui contribuent encore à porter l'erreur dans l'esprit du médecin, ce sont les troubles si variés de la circulation. Nous trouvons des hyperéraies et des anémies locales ou générales. Nous voyons alors se développer des états de la sensibilité tout à fait différents. Ce sont là les difticultés qu'il s'agit de vaincre. Tl existe cependant des données positives, il existe un ensemble de notions très précises que je vais vous exposer.

L'un des faits les plus remarquables qu'il nous soit donné d'observer chez les aliénés, c'est l'anesthésie générale ou locale de la surface cutanée ; mais l'anesthésie peut porter sur tous les organes des sens. Je ne me propose pas d'examiner en détail les troubles qui portent sur les sens spéciaux; je vais m'occuper presque exclusivement des troubles du tact et en même temps des sensations internes.

L'un des phénomènes qui se rencontrent le plus fréquemment chez nos malades est l'anesthésie de la peau.

IGO DE l'état physique des aliénés.

Il faut distinguer ici les diverses espèces dfe sensibilité que peut présenter l'organe du tact : la sensibilité au toucher, la sensibilité à la douleur, la sensibilité à la température, à la pression, à l'électricité, et à d'autres agents extérieurs. 11 est une donnée plus importante encore : c'est qu'il peut exister des anesthésies générales ou locales. Chez beaucoup d'aliénés on rencontre une perte complète de la sensibilité sur tous les téguments extérieurs. C'est ainsi que peuvent s'expliquer bien des miracles, en apparence singuliers, et l'impassibilité a\ec laquelle certains individus subissent parfois des mutilations effroyables.

Bucknill rapporte l'observation d'une mélancolique qui, s'approchant d'un poêle allumé, avait penché sa tête sur la tôle rougie et s'était brûlée profondément, sans chercher à changer de place. Rochoux cite l'histoire d'un aliéné de Bicêtre qui, s'approchant d'un poêle, se coucha la tête sur la tôle et plongea le bras dans l'intérieur du foyer. Une odeur effroyable commença à se répandre dans le dortoir, et c'est ainsi que l'on découvrit cet homme qui ne changeait pas d'attitude. Son bras était carbonisé jusqu'à l'os, et cependant il ne paraissait avoii' éprouvé aucune sensation douloureuse.

L'une des formes les plus vulgaires de l'anesthésie, c'est la perte de la sensibilité au froid. On la rencontre surtout chez les maniaques; c'est la raison pour laquelle ces malades sont souvent portés à se mettre en état de nudité, et l'un des phénomènes les plus curieux à constater, c'est que ces incartades, ces étrangetés ne paraissent dans bien des cas nuire en aucune façon à leur santé.

C'est, dans une certaine mesure, à cette anesthésie qu'il faut attribuer les martyres, les supplices de toute espèce que s'infligent les aliénés. C'est peut-être en vertu de cette

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anesthésie que certains d'entre eux prennent plaisir à se crucifier; c'est à elle qu'il faut attribuer le stoïcisme avec lequel ils se mutilent diverses parties du corps, surtout les organes génitaux. C'est encore à cette anesthésie qu'il faut quelquefois attribuer les tentatives de suicide auxquelles se livrent si facilement ces malades. Dans bien des cas en effet, chez les individus sains d'esprit, le suicide est empêché par la crainte de la douleur ; l'aliéné n'est pas arrêté par cet obstacle salutaire.

Il est important de noter l'influence qu'un état semblable peut exercer souvent, sinon toujours, sur les phénomènes intellectuels. Lorsqu'il existe une perte complète de la sensibilité extérieure, l'individu perd la notion du moi, il perd le sens de l'identité. Tel malade prétend qu'il est mort depuis longtemps ; tel autre prétend que son corps a été emporté par un boulet de canon ; tel autre encore se figure qu'il est transformé en une masse de beurre et il refuse de s'approcher du feu de peur de fondre ; en un morceau de verre, et il craint de se briser ; ou bien il croit être en porcelaine et offrir la forme d'une théière. D'autres fois on rencontre un état fort étrange ; c'est la croyance à la transformation de l'individu en un être différent, comme on le voit chez les aliénés qui s'imaginent avoir pris la forme de divers animaux. Ce qu'on appelle lalycanthropie est le cas le plus frappant de cette déviation intellectuelle qui, le plus souvent, se rattache à des troubles de la sensibilité et surtout à une anesthésie profonde. Au moyen âge, oiices faits étaient plus communs qu'ils ne le sont aujourd'hui, beaucoup d'individus affectés de ce délire se mettaient à courir à quatre pattes ou cherchaient à mordre comme des loups.

S'il existe des anesthésies générales de cette espèce, il existe aussi des anesthésies locales qui sont bien plus fré-

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quentes. Ces phénomènes ne se rencontrent pas seulement chez les hystériques, mais aussi chez les autres névropathes, et surtout chez les aliénés ; il suffit de lire les procès des sorciers pour en voir de nombreux exemples. L'un des procédés les plus importants à l'aide desquels les magistrats de l'époque interrogeaient les accusés, c'était l'examen de la sensibilité cutanée. On cherchait les points insensibles que ces individus présentaient sur la surface du corps, et on en trouvait presque toujours, même chez les gens sai[is. Dès qu'un point anesthésique était découvert, on en concluait que l'accusé avait reçu la marque du diable. Chez beaucoup d'aliénés il paraît y avoir une anesthésie de la conjonctive ou de la cornée; aussi pensait-on que ces individus recevaient la marque du diable sur ces membranes (1).

Les troubles de ce genre peuvent imprimer au délire un cachet spécial. Schûle rapporte l'histoire d'un malade qui présentait une anesthésie localisée à la paroi antérieure de la région précordiale. Cet homme se croyait damné ; il voulait prier Dieu, mais il ne le pouvait pas, disait-il, parce que le diable avait emporté son cœur. Un autre, qui présentait une anesthésie sur un point limité du corps, prétendait que c'était là le trou par lequel le diable avait pénétré pour enlever son âme.

A côté de ces anesthésies superficielles peuvent exister des anesthésies profondes. On peut observer, par exemple, la perte du sens musculaire. Dan? l'état normal, nous possédons un appareil qui nous avertit des efforts que nous déployons, du degré de force dont nous pouvons disposer et en

(1) Il existe chez un certain nombre crindividus sains d'esprit une anesthésie profonde do la cornée, et surtout de la conjonctive.

ANESTHÉSIES INTERNES. 163

même temps de l'effet produit par le travail musculaire. Chez les aliénés il y a une perversion souvent complète de ces phénomènes. Tel malade qui possède encore une quantité considérable d'énergie musculaire, croit l'avoir totalement perdue; tel autre, notablement affaibli, croit jouir d'un développement exagéré de ses forces. Nous développerons cet ordre d'idées lorsque nous aborderons l'étude des hallucinations musculaires.

Restent les anesthésies internes et la perte des sensations qui gouvernent notre vie habituelle. Beaucoup d'aliénés perdent le sentiment de la faim et de la soif; ils disent qu'ils n'ont plus aucun appétit. Ils sont anesthésiques à l'intérieur. D'autres éprouvent des phénomènes étranges qui semblent affecter les organes internes. Au début de l'aliénation mentale, le vide de la tête, ou l'absence du cerveau, est l'une des sensations les plus fréquentes. Certains malades disent que leur tête est pleine d'eau. Parmi les troubles de sensibilité de cet ordre, je vous citerai l'observation d'un cavalier qui passait sa vie à cheval et qui au début de sa maladie avait été frappé d'un symptôme paradoxal; il croyait sentir l'élargissement de sa monture ; il lui semblait que son cheval devenait de plus en plus développé ; aussi finissait-il par croire qu'il était monté sur un éléphant.

Ces phénomènes, difficiles à classer, servent de transition à des troubles d'une autre espèce. Après vous avoir parlé des anesthésies, si fréquentes chez les aliénés, nous allons nous occuper des hyperesthésies, qui jouent chez eux un rôle non moins important. Nous passerons ensuite aux troubles delà motilité, et nous terminerons par l'étude des perturbations qui surviennent dans les fondions de la vie végétative.

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Messieurs, les hyperesthésies qu'il nous est donné d'observer chez les fous peuvent reconnaître une triple origine. D'abord, et avant tout, on est porté naturellement à les considérer comme le résultat d'une excitabilité morbide des organes sensoriels, des extrémités nerveuses en rapport , avec le monde extérieur. Mais ces appareils ne sont pas seuls capables de produire de tels phénomènes ; nous devons également faire entrer en jeu les fils conducteurs. Il y a donc un deuxième élément du problème; le trouble des sensations peut dépendre de modifications survenues dans les cordons nerveux ; c'est alors le nerf qui est malade. Enfin, en troisième lieu, se présente une impressionnabilité exagérée des organes de réception et de coordination des sensations. Ces causes, d'ordre cérébral, sont les plus importantes, et le phénomène fondamental, le trait commun qui réunitces états divers, c'est une disproportion frappante|entre l'excitation et l'effet produit.

Vous savez que, dans l'état normal, les milieux semblent avoir pour but plutôt de nous protéger contre l'excès de nos sensations que de nous fournir des renseignements multiples. Il est certain, en effet, que nos perceptions ne correspondent qu'à une minime partie des phénomènes qui se passent dans le monde extérieur, et qu'il est une multitu:le de modifications et de transformations de la matière qui nous échappent absolument. Mais, sans discuter l'existence de ce monde. hypothétique, sur lequel nous n'avons que bien peu de renseign(;raents, il est incontestable que, dans le monde réel, avec lequel nos sens nous mettent constamment en rapport, il est des phénomènes que nous percevons dans certains états pathologiques et qui n'exercent à l'état normal qu'une influence des plus minimes sur nos sens. Le même sujet, différent de lui-même,

' HYPERESTHÉSIES. 165

perçoit aujourd'hui des impressions qui lui échappaient hier, qui lui échapperont encore demain. Pour opérer cette transformation dans l'acuité de ses sens, il a suffi d'un léger dérangement de la santé.

Même dans des conditions normales, nous sommes placés comme au centre d'une forteresse constamment bombardée ; mais oij, protégé par des travaux d'art, on ne reçoit que très-peu de projectiles. Dans l'état pathologique, les remparts sont abattus et les boulets viennent pleuvoir en grand nombre dans la place.

Il suffit d'avoir traversé cet état spécial qui accompagne les douleurs de la migraine pour savoir à quel degré les sens peuvent être surexcités ; à ce moment, le bruit, la lumière, les odeurs deviennent intolérables. D'autre part, il suffit de jeter un regard sur les animaux qui nous entourent pour comprendre toute l'imperfection de nos organes. Pour le chien, par exemple, l'odorat constitue tout un monde à part, dont nous n'avons qu'une notion très imparfaite.

Appliquons ces principes à l'étude des hyperesthésies chez les aliénés. Il est indispensable d'établir dans le sujet quelques distinctions; on tomberait sans cela dans une confusion inextricable. Nous parlerons donc d'abord des sens spéciaux et nous commencerons par ceux qui sont de l'ordre le plus élevé ; nous arriverons ensuite aux troubles liés aux organes génitaux et aux sensations intérieures, et nous terminerons par quelques considérations sur des phénomènes qui se passent dans divers appareils et qui ont avec l'aliénation mentale des rapports de la plus haute importance.

Il est des états cérébraux dans lesquels les sens spéciaux, les organes supérieurs subissent une surexcitation des plus manifestes; c'est ce qui arrive enjparticulier dans cer-

106 DE l'étai' physique des aliénés.

taines conditions pathologiques : cbez les maniaques, chez les hystériques, chez les hypochondriaques et chez les névropathes en général. L'impossibilité absolue de supporter la moindre lumière, d'entendre le plus léger son, sans éprouver immédiatement un malaise considérable, se rencontre souvent chez les malades de cette espèce. On pourrait croire, chez certains de ces individus, qu'il s'agit d'un travers de l'esprit, d'une manie qui les porte à exagérer les impressions sensorielles de ce genre, et pourtant la pathologie ordinaire renferme de nombreux exemples de ces faits. Tel individu ofTie pour la lumière une sensibilité exquise.^ et s'il dort, la moindre lumière le réveille ; le fait inverse est beaucoup plus commun ; il n'est pas rare de voir des individus pris d'une dyspnée intense si l'on vient à souffler la bougie qui les éclaire pendant leur sommeil. Ce sont là des hyperesthésies qui prennent parfois une intensité considérable et réagissent alors profondément sur les fonctions du système nerveux. Cette surexcitation, toute particulière, fait quelquefois apparaître des facultés nouvelles, inconnues aux mortels vulgaires. C'est ainsi que, chez les hystériques, le sens de l'ouïe peut prendre un développement énorme; le plus léger bruit, tout à fait imperceptible pour nous, peut être saisi par leurs oreilles. Un phénomène du môme genre se produit chez ces femmes qui reconnaissent une personne au bruit de ses pas. Les hystériques se font souvent un jeu de deviner de la sorte. L'ouïe offre donc chez ces malades une sensibilité exagérée, qui nous est inconnue à l'état normal.

Chez les maniaques, il n'y a point cette netteté exquise de la perception, leur état cérébral s'y oppose; mais il existe chez eux une surexcitation morbide qui produit les effets les plus singuliers au point de vue pathologique. Les

HYPEKES.THÉSIES [tES SENS SPÉCIAUX. 167

phénomènes extérieurs les plus légers les impressionnent douloureusement; aussi est-il nécessaire de séquestrer ces malades dans des cellules oh ils n'entendent pas de bruit, oh ils ne voient pas de lumière. C'est sans doute en vertu de ce principe qu'on a traité certains agités par la méthode de Polli, c'est-à-dire en les mettant dans des cellules oii il n'arrivait que de la lumière colorée. On donne la préférence à la couleur bleue. L'influence de cette lumière trouverait sa raisou d'être dans certaines considérations d'ordre physique; mais il me semble que, dans les cas 011 les résultats sont véridiques, il serait plus facile de les expliquer par l'obscurité. En etfet, les carreaux bleus ne sont traversés que par un petit nombre de rayons, comme le seraient des carreaux enfumés. Peut-être n'est-il pas nécessaire de rechercher à ce point de vue la susceptibilité de la rétine à tel ou tel ordre de rayons.

Voyons quels sont les phénomènes de ce genre qui se passent du côté des sens spéciaux d'un ordre moins élevée comme le goût et l'odorat. En laissant de côté les perversions de ces sens qui jouent si souvent un rôle chez les aliénés, il est incontestable que leur hyperesthésie peut donner des résultats extraordinaires. On a vu, par exemple, une hystérique, sans quitter sa chambre, reconnaître l'odeur des cerises qui se trouvaient à l'autre extrémité de l'appartement. C'est là un tour de force dont une personne à l'état normal serait absolument incapable. Telle autre reconnaîtra l'odeur de la paille pourrie dans un appartement oii personne n'en avait soupçonné l'existence.

Chez d'autres malades, et ceci se rencontre chez les hypochondriaques, il existe ce qu'on peut appeler une hyperesthésie du goûi, qui leur fournit une sorte de divination linguale extrêmement gênante pour le médecin.

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Bien souvent nous sommes obligés, dans le traitement des aliénés, de mêler à leurs aliments des substances médicamenteuses. Or, il est plusieurs de ces malades qu'il est impossible de tromper de cette manière. Ils dépistent avec une sagacité désespérante les fraudes pieuses de leur entourage et parviennent en dernière analyse à se soustraire à toute médication interne.

Je ne sais s'il faut attribuer à une hyperesthésie ou à , une perversion des sens un phénomène remarquable qui se produit avec persistance chez certains aliénés : je veux parler de la coprophagie. Quelques aliénés prennent plaisir à manger leurs propres excréments ; cela se rencontre chez les déments, chez les paralytiques. Un fait plus frappant encore, c'est de voir quelques-uns de ces malades courir après les autres pour dévorer leurs matières fécales. Je ne saurais dire s'il existe en pareil cas une perversion du goût ou une hyperesthésie, qui leur fait découvrir dans une pareille nourriture des sensations voluptueuses.

11 est une autre classe de symptômes plus importante et plus significative au point de vue mental : je veux parler de l'hyperesthésie du sens du tact, ou plutôt du sens cutané ; car nous sommes bien loin de l'époque oîi l'on confondait avec H lUer, sous le nom de sens tactile, toutes les impressions que pouvait faire naître en nous le contact des objets. Le sens tactile, ou plutôt le sens cutané, fournit aux aliénés des illusions et des hallucinations multiples, générales ou locales. Ces malades éprouvent des sensations de chaleur, de froid, de brûlure, qui les portent à se livrer à toute espèce d'actes insensés. Rien n'est plus fréquent que de voir les aliénés se plaindre de recevoir des décharges électriques, de subir l'influence du magnétisme, de sentir des piqûres de toute espèce. Tel individu s'imagine que, par

llYrEKESriJÉSIES CUTANÉES. 169

lies Irons pratiqués dans le mur, ou lui projette de l'acide sulfurique ou d'autres substances nuisibles. La sœur de Robespierre vécut longtemps à la Salpêtrière, oii elle fut observée par M. Baillarger. (]ette malade se croyait entourée d'ennemis, qui projetaient sur elle toutes sortes de matières nuisibles ; elle se plaignait surtout de recevoir à la figure des exhalaisons ck mal honteux. Ces sensations peuvent varier jusqu'à l'infini.

On me dira que ce ne sont pas là de véritables hyperesthésies, mais des hallucinations élémentaires. Cependant elles sont toujours liées à une surexcitation des nerfs spéciaux. Mais il s'agit bien d'une hyperesthésie, lorsqu'on voit un aliéné ne pas pouvoir supporter le contact de l'eau. Je vous ai parlé du phénomène opposé chez les individus qui recherchent cette impression avec avidité, tandis que d'autres malades, placés à l'extrémité opposée de l'échelle, manifestent une véritable hydrophobie et refusent de se prêter aux soins de propreté les plus élémentaires.

Chez les maniaques, nous observons souvent un phénomène tout opposé ; ils éprouvent, dans beaucoup de cas, une sensation de malaise sur toute la surface du corps, que l'on peut comparer à ce qui se passe dans certaines névroses, par exemple dans le goitre exophthalmique. Ces malades recherchent le froid, se roulent dans la neige ou s'inondent d'eau glacée. Mais ce qui est plus fréquent encore, c'est de les voir manifester une hyperesthésie cutanée qui rend tout contact insupportable et les porte à déchirer leurs vêtements poiu^ se mettre dans un état- de nudité complète. Je rapprocherai de ce phénomène un trouble physique qui réagit parfois sur l'intelligence et qui se rencontre chez les malades atteints d'hémorrhagie cérébrale : c'est l'anesthésie d'une moitié du corps, accou-

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plée à l'hyperesthésie relative de la moitié restée saine.

M. Bouillaud a rapporté l'histoire d'un hémiplégique, d'ailleurs aliéné, qui se figurait être constamment auprès d'une autre personne qui occupait sa couche et le suivait partout. Quelques hémiplégiques se plaignent d'être accouplés à une moitié de cadavre. On comprend, dans une certaine mesure, cette sensation : lorsque nous touchons une personne étrangère, il y a au point de contact une sorte de choc en retour; quand nous nous touchons nous-même, nous éprouvons simultanément en deux points correspondants de notre individu une sensation de contact qui nous revient par deux voies différentes et nous permet de dire que nous nous sommes touchés. Mais lorsqu'il existe, comme chez certains sujets, une abolition complète de la sensibilité cutanée dans toute une moitié du corps, le malade éprouve au contact de la surface paralysée une sensation analogue à celle que produirait le contact d'une personne étrangère. Il n'en faut pas davantage pour susciter chez un aliéné toute une série de conceptions délirantes, et c'est ici l'un des cas si nombreux oii un fait physique chez un sujet prédisposé devient l'origine d'un trouble intellectuel.

Les hyperesthésies cutanées, qui se localisent sur un point déterminé, se rencontrent surtout chez les mélancoliques ou les hypochondriaques et les hystériques. Ces malades se frottent quelquefois un point particulier delà peau jusqu'à l'écorcher ; il s'agit là d'une excitation spéciale portant sur un point limité.

Il faut y joindre les troubles qui se développent du côté du sens génital : je veux parler de cette excitation perpétuelle qui porte un grand nombre d'aliénés aux excès solitaires. Bien souvent, chez la tëmme, on voit une hyperes-

HYPERESTHÉSIES GÉNITALES ET VISCÉRALES. 171

thésie vLilvaire influer sur l'état mental. Les idées les plus étranges peuvent alors se donner cours : les unes s'imaginent qu'elles sont en état de grossesse, les autres affirment qu'elles ont été l'objet de violences criminelles ; d'autres enfin croient être habitées par de mauvais esprits, qui leur font subir à chaque instant des outrages imaginaires en s'introduisant jusque dans les parties les plus secrètes de leur corps.

A ces aberrations sensorielles se rattache peut-être cette forme étrange de délire qui porte certains aliénés à croire qu'ils ont changé de sexe et à conformer leurs habitudes, leurs occupations et jusqu'à leur costume à cette métamorphose imaginaire, comme les Scythes dont parle Hérodote (1).

Après vous avoir parlé des troubles du sens cutané,' des sens qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur, je dois vous signaler les hyperesthésies viscérales et les conséquences qui en résultent au point de vue physique et psychologique.

A l'état normal, nos organes travaillent en silence; ce n'est que de temps en temps qu'ils accusent des besoins qui réclament impérieusement notre attention. D'une manière générale, aucun viscère ne nous avertit de son fonctionnement. Il en est tout autrement chez certains malades, et c'est là la source la plus habituelle de l'hypochondrie. Ce sont des troubles intérieiu^S;, pesés et jugés dans un esprit malsain. Ce sont ces sensations anormales qui font dire à tant de malades qu'ils ont un animal dans le corps. Mais laissons de côté ces faits, trop vulgaires et

(1) Il ne s'agit pas, bien entendu, de ces aberrations criminelles qu'on observe parfois chez les aliénés et qui tiennent à une perversion véritable du sens moral.

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trop intéressants à la fois pour que je n'en fasse pas l'objet d'une leçon spécialement consacrée à l'hypocliondrie.

Il est une sensation particulière qui paraît se rattachera plusieurs genres de délire partiel. Il s'agit de la sensation de poids, d'oppression, d'angoisse précordiale. Cette impression n'est pas seulement psychique ; c'est un malaise des plus fatigants, qui semble annoncer l'arrêt du cœur. Celte sensation, qui forme cliniquement le fond même de ce qu'on a appelé X angine de poitrine, peut être attribuée à des causes diverses. Dans la plupart des cas, c'est un phénomène réflexe, partant des organes internes, transmis par le grand sympathique et se réfléchissant par la moelle allongée. C'est dans les cas de ce genre que l'on rencontre ces formes de délire qui ont été décrites par divers auteurs sous le nom à' agoraphobie^ de claustrophobie et de topophobie. Le malade est pris d'une angoisse irrésistible en présence d'un espace vide un peu étendu ; il lui semble qu'il va quitter la terre. Il y a là une sorte d'anxiété, de dyspnée, d'oppression spéciale qui tient de Tordre physique et qui retentit sur l'état moral de l'individu. C'est là le caractère fondamental de l'agoraphobie, dont la claustrophobie n'est qu'une variété retournée. Cette impression pénible se rencontrait, à ses divers degrés, chez tous les malades de cette espèce que j'ai eu l'occasion d'interroger. Nul doute qu'elle n'exerce sur leur délire une influence prépondérante.

Il me reste à vous dire quelques mots d'un autre phénomène qui joue souvent un rôle des plus importants : je veux parler des névralgies. Les aliénés y sont très-sujets, plus que les autres malades ; ils sont exposés à des névralgies de tout genre, mais il en est une qui joue un rôle très-important, c'est la céphalalgie.

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