CÉPHALALGIE
M. le professeur Lasègue aime à faire observer que ce phénomène est moins commun qu'on ne le suppose chez les aliénés ; cependant il existe et nous ne saurions le passer sous silence. Il y a quelques distinctions à faire. D'abord la céphalalgie peut être prémonitoire, et sous cette forme je crois qu'on ne peut pas en contester la fréquence. Rien n'est plus commun que d'être consulté par des sujets qui accusent une céphalalgie très incommode et qui sont destinés plus tard à devenir aliénés. Ce n'est pas sans raison qu'existe cette expression vulgaire : Avoir un mal de tête à en devenir fou.
Lorsque le coup est frappé et que le mal est fait, l'aliéné est peut-être moins sujet à éprouver des céphalalgies qu'on ne le croit ordinairement. On peut diviser ces sensations morbides en trois ordres différents. Nous avons d'abord les douleurs céphalalgiques sous-cutanées, accompagnées d'une hyperesthésie qui occupe une zone plus ou moins étendue. C'est là un symptôme des plus fréquents. Nous avons ensuite les douleurs profondes, pénétrantes, perforantes, lancinantes, gravatives ; quelques malades souffrent, disent-ils, comme si on leur enfonçait un couteau à travers les parois du crâne. C'est une douleur fixe, immobile, qui est toujours présente, bien qu'elle puisse offrir des exacei'bations et des rémissions. Ce genre de céphalalgie se relie souvent à des altérations organiques et profondes des centres nerveux. On la rencontre chez des sujets déjà frappés d'hémorrhngie cérébrale ou qui vont en être frappés, dans les ramollissements, dans les tumeurs cérébrales, enfin dans les inflammations et les adhérences de la ckire-mère. De nombreuses autopsies sont venues confirmer ces données. Si donc vous trouvez chez un aliéné ou chez un candidat à l'aliénation mentale une dou-
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leur fixe, persistante et toujours au même endroit, songez à une altération des organes sous-jacents à la boîte crânienne.
En outre des céphalées liées à des lésions matérielles, il en est qui sont dues à des troubles des nerfs vasomoteurs. C'est là très-probablement l'origine la plus commune de cet affreux malaise connu sous le nom de migraine et qui est assez fréquent chez nos malades.
Si nous laissons de côté la céphalalgie comme un cas à part, les névralgies les plus souvent observées sont les intercostales, les lombaires, les trifaciales. Le fait le plus important au point de vue psychologique, c'est l'influence exercée par ces névralgies sur les troubles de l'esprit ; c'est l'un des chapitres les plus intéressants de l'étude des rapports du physique et du moral.
Il peut ici se présenter trois cas ; la névralgie peut être absolument indépendante de l'aliénation mentale ; ce sont alors des troubles de la sensibilité liés à des causes diverses. Les aliénés peuvent avoir des névralgies comme tous les autres malades.
Mais il est des cas appartenant à une deuxième catégorie où la douleur peut offrir une importance capitale et coïncider avec des troubles psychiques auxquels elle fournit un substratum matériel et qu'elle contribue à exciter.
Il est en effet des névralgies qui peuvent devenir le point de départ de psychoses réflexes. Le trouble intellectuel résultera de l'influence exercée sur les fonctions cérébrales par cette impression douloureuse. Tous ces faits se réunissent sous un nom général, la dysphrénie névralgique {ï). Les auteurs ont cité de nombreux faits de ce genre ; Brodie
'1; Schûle.
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en a rapporté un bel exemple reproduit dans le traité de Morel. Il s'agit d'un malade qui, atteint d'une rachialgie d'origine spinale, voyait un délire intense se développer quand il avait ses crises douloureuses ; dès que la douleur cessait, la perturbation intellectuelle disparaissait également. C'était là plutôt un cas de délire que d'aliénation mentale. On pourrait en rapprocher ces troubles psychiques qui s'emparent si facilement de certains sujets, sous l'empire de la moindre douleur.
Il est des cas oîi l'état mental se déclare à la suite d'une névralgie d'origine périphérique; Schiile en rapporte l'observation suivante. Une femme d'un tempérament nerveux, d'un caractère sensible, était mariée depuis quelques années à un homme qu'elle aimait, lorsque celui-ci fut atteint d'une maladie de poitrine qui devait l'emporter. Quand elle vit son mari cracher le sang pour la première fois, il lui sembla éprouver dans le sein gauche la sensation d'un charbon ardent. Cette douleur intolérable se reproduisit avecopiniâtreté pendant tout le cours de la maladie de son mari. Après sa mort la douleur persista dans le côté et se manifesta en même temps sur d'autres points, toujours caractérisée par la même sensation de brûlure. Puis cette femme fut prise de délire : elle croyait être possédée par le diable ; elle était le jouet de mauvais esprits. La maladie se développa de plus en plusetse termina par un suicide. C'est donc là un exemple de névralgie devenant le point de départ d'un trouble psychique.
Il est d'autres faits dans lesquels on voit le délire débuter après une plaie. Dans le cours de la guerre franco-prussienne, un jeune homme d'un esprit cultivé, reçut un coup de feu ; la balle, venant le frapper à la tête, resta logée sous le cuir chevelu. 11 se produisit à l'endroit delà blessure une
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douleur très-vive. Le malade ne tarda pas à entrer dans un état de délire incohérent. Mis en traitement, des injections sous-cutanées de morphine, employées à propos, calmèrent ses douleurs, atténuèrent son délire et finirent par guérir à la fois ces névralgies et la psychose qui en était la conséquence. Il me paraît difficile de nier ici l'influence de la névralgie sur l'aliénation mentale.
Il existe un troisième ordre de névralgies, oii le trouble psychique alterne avec la douleur et semble en quelque sorte se substituer à celle-ci. Nous voyons en effet des sujets qui pendant la durée de leur douleur jouissent de toutes leurs facultés intellectuelles et les perdent dès que leur névralgie disparaît. Il y a des cas où cette substitution se fait sous la forme de convulsions. On voit des épileptiques chez lesquels une névralgie intense remplace l'accès convulsif. Que la douleur vienne à guérir et l'on verra apparaître les phénomènes de la névrose.
Je pourrais rapprocher de ces faits ceux dans lesquels les phénomènes inverses se produisent. Un jeune homme est sujet à des accès de névralgie de la cinquième paire ; dans ces moments son esprit se trouble , il devient vicieux, libertin ; quand la névralgie disparaît, on le voit reprendre son état moral antérieur. Il y a donc chez lui une perversion de la sensibilité qui se relie auj troubles de l'innervation, et qui semble, dans une certaine mesure, nous offrir l'équivalent de l'aberration mentale.
Au reste, rien n'est plus fréquent que de voir un désordre intellectuel remplacé par un trouble de la motilité. J'ai eu- déjà l'occasion de vous en citer des exemples.
Je crois vous avoir démontré l'importance des anesthésies et des névralgies; il me reste à vous dire quelques mots d'une forme particulière d'hyperesthésie, celle du sens mus-
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CLilaire. Chez beaucoup d'aliénés il existe une sensibilité musculaire exagérée ; ils ont des inquiétudes dans les membres ; il leur est impossible de garder une position quelconque. Ils ont un besoin perpétuel de mouvement. Poussez l'exagération de ce phénomène jusqu'à ses dernières limites, et vous aurez l'explication naturelle de l'incroyable agitation que présentent certains maniaques qui sont la vivante image du mouvement perpétuel. C'est encore par suite d'une perversion du sens musculaire que certains agités se ruent contre tous les obstacles pour les renverser. Mais nous empiétons ici sur le domaine des troubles de la motilité, qui doivent maintenant nous occuper.
Messieurs, rien n'est plus difficile, dans une esquisse générale, que de faire la part exacte des troubles de la motilité qui relèvent de l'aliénation mentale proprement dite. D'une part les fous sont sujets, comme les autres malades, et plus peut-être que les autres, aux paralysies, aux hémiplégies, aux contractures. D'une autre part, il existe des troubles moteurs parfaitement caractérisés et se rapportant très nettement à certaines maladies mentales qui ne sau» raient trouver leur place ici, puisqu'il s'agit des vésaniques seulement. Réduite à ces proportions et renfermée dans ces limites, la question ne saurait être traitée qu'à un point de vue très-général. C'est dans ce sens que nous allons l'aborder, et nous chercherons à vous présenter un programme qu'il vous sera facile de remplir vous-mêmes quand vous aborderez l'étude des détails.
La sensibilité musculaire subit chez les vésaniques des modifications extrêmement remarquables. Chez beaucoup de fous, le sentiment de la fatigue paraît complètement aboli. Une agitation violente, qui se prolonge pendant des heures et des journées entières, les entraîne à des effoi'ts
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musculaires sans cesse renouvelés sans trêve ni repos ; ou bien, sous l'empire d'une préoccupation morbide, ils prennent une attitude plus ou moins pénible qu'ils maintiennent indéfiniment par un simple effort de la volonté. Ce sont des cataleptiques sans catalepsie, car ils n'ont même pas pour excuse de leur immobilité cet état cérébral particulier dans lequel la conscience est abolie. Tels sont, pour n'en citer qu'un exemple, ces malades qui, couchés horizontalement sur le dos, maintiennent indéfiniment la tête demi-fléchie sur le tronc dans l'attitude la plus incommode qui se puisse imaginer et ne consentent jamais à reposer sur leurs oreillers .
Un degré plus élevé, s'il est possible, de ces troubles sensitivo-moteurs, nous est offert par les hallucinations musculaires dont certains aliénés sont le jouet. Tel qui s'imagine que les diverses parties de son corps s'échappent et s'en vont au loin s'épuise en vains efforts pour retenir ses pieds et ses mains prêts à s'envoler ; tel autre se croit enlevé tout entier et cherche à se cramponner aux objets voisins. A un degré moins prononcé, les malades éprouvent des secousses, des décharges électriques dans les muscles, qui sont évidemment en rapport avec une perturbation de la sensibilité de ces organes.
Mais les contractures et les paralysies jouent aussi un rôle des plus importants chez nos malades. Parmi les phénomènes de cet ordre qui se rehent plus directement à l'aliénation mentale, nous citerons la contracture des muscles de la face qui imprime au masque une physionomie grimaçante. Nous citerons aussi les contractures viscérales parmi lesquelles la première place appartient peut-être à la dysphagie, soit occasionnée par un spasme œsophagien, soit localisée dans les muscles du pharynx. Notons enfin les