‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 71 sur 275 · ÉTAT PSYCHOLOGIQUE DES MÉLANCOLIQUES · texte numérisé non relu

ÉTAT PSYCHOLOGIQUE DES MÉLANCOLIQUES

sique de la question, parce que nous sommes convaincu qu'il faut en pathologie mentale accorder une part plus large que jamais aux troubles matériels de l'économie. Nous allons maintenant en étudier le côté psychologique.

Il existe dans la mélancolie deux grandes formes qui présentent les rapports les plus intimes et représentent en quelque sorte deux degrés différents d'une seule et même affection : ce sont la mélancolie proprement dite, dont nous allons nous occuper immédiatement, et la stupeur, qui fera l'objet d'une leçon spéciale.

Le fond psychologique de la maladie qui nous occupe est un état de tristesse profonde, sans motif apparent, sans cause légitime, et qui rend le malade de plus en plus étranger à tout ce qui l'entoure. Indifférent à ses meilleures affections, oubliant ses intérêts les plus importants, il s'abîme de plus en plus dans ses proccupations malsaines et présente l'image d'un parfait égoïsme, mais d'un égoïsme malheureux. Ce n'est pas sans raison qu'on a comparé la lypémanie à un vertige de l'intelligence ; c'est en effet un malaise absolument intime et sans aucun rapport avec les faits extérieurs.

Mais tous les mélancoliques sont loin de se ressembler. On peut admettre trois grandes variétés dans cet état morbide. Il y a d'abord la mélancolie avec conscience, ensuite la mélancolie dépressive avec tendance à la stupeur ; enfin la mélancolie anxieuse. Il faut y joindre la mélancolie perplexe, que M. le professeur Lasègue vient d'étudier dans un travail récent. Reste lé délire des persécutions, dont l'importance est capitale et que nous étudierons dans la leçon prochairie.

I. Mélancolie avec comcience. — On dit généralement que « la folie est un mal qui s'ignore lui-même. » C'est là,

sans doute, une profonde vérité, dans l'immense majorité des cas, mais cette règle générale comporte de nombreuses exceptions. Avec M. Baillarger, nous citerons, comme exemples, la folie impulsive et la mélancolie avec conscience, qui va maintenant nous occuper.

Les malades de cette première catégorie, n'offrant aucun délire proprement dit, ne se rencontrent presque jamais dans les asiles, ni dans les maisons de santé particulières. Mais on les voit souvent dans le monde et la pratique civile nous offre h cet égard de précieux avantages. Chez les uns la mélancolie débute par un changement d'humeur, par une tristesse sans motifs ; c'est le dégoût de la vie, le tœdiiim vitœ^ le spleen. Chez les autres, le premier symptôme est une sorte d'indifférence générale. Je vois en ce moment un diplomate étranger, homme fort intelligent qui s'est adonné avec succès à l'étude des sciences. Il mène une vie très active et entretient une correspondance des plus assidues. II a été frappé à plusieurs reprises de la forme de mélancolie dont je viens de vous parler. Chez lui, le premier symptôme, celui qui annonce toujours l'apparition imminente de la crise, c'est qu'il néglige de décacheter ses lettres. On peut alors prédire avec certitude qu'un nouvel accès va se déclarer.

Dans ces conditions, et souvent à un degré fort peu avancé de la maladie, le mélancolique est porté vers le suicide, et il faut une surveillance des plus attentives pour le garantir de ses propres impulsions.

Je vais formuler un paradoxe, qui vous choquera peutêtre, mais qui renferme une vérité importante au point de vue clinique. La tendance au suicide est un phénomène très peu grave, au point do vue psychologique. C'est l'un des troubles qui envahissent le plus facilement les cerveaux

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faibles, et cela sans aucune intervention de l'aliénation mentale. Une contrariété passagère suffit pour l'évoquer, un vent favorable pour la dissiper. Il est donc absolument vrai que la paralysie des sphincters et la malpropreté sont des signes infiniment plus graves, au point de vue du pronostic mental, que l'impulsion au suicide. Cette tendance, malgré toute sa gravité au point de vue des conséquences immédiates, n'a pas en elle-même une signification fâcheuse, et peut aisément se dissiper.

Ajoutons enfin que l'on rencontre quelquefois, à côté de ce symptôme, l'impulsion au meurtre ; c'est là d'ailleurs un fait assez exceptionnel chez les mélancoliques.

Si, dans la folie avec conscience, le malade comprend son délire, illui est absolument impossible de réagir contre lui ; et lorsqu'il devient capable d'un effort en ce sens, c'est qu'il est déjà sur la voie de la guérison. En effet, les idées qui le persécutent ne sont point absurdes par elles-mêmes ; elles le deviennent par l'exagération de leur intensité. Tel malade, par exemple, éprouve une crainte insensée delà mort ; il est persuadé qu'il va mourir, et cette conviction le pousse au suicide. Tel autre craint de voir mourir ses enfants. Un troisième se croit ruiné ; rien ne peut lui ôter cette idée. Certains malades redoutent le sommeil ; ils ne veulent point s'endormir, car ils craignent de ne jamais se réveiller. Cer tains autres sont atteints d'une paresse invincible qui fait leur désespoir et les met dans l'impossibilité absolue de s'occuper des affaires les plus urgentes. Enfin, une des terreurs les plus communes dans cet état, c'est la crainte de devenir fou. Un grand nombre de malades vont consulter • un médecin parce qu'ils ont peur de perdre la raison ; ils ont conscience d'un trouble étrange qui se passe dans les profondeurs de leur intelligence. Ces préoccupations,

comme vous le voyez, restent toujours dans le domaine du possible et ne renferment en elles-mêmes aucune absurdité.

D'autres fois, c'est un souvenir tyrannique qui poursuit les malades et ne leur laisse aucun repos. Je pourrais vous en citer plusieurs exemples : je me contenterai d'en rapporter un seul.

J'ai connu une dame qui était tombée dans une mélancolie des plus prononcées pour avoir trompé son mari : constamment préoccupée de ce triste souvenir, elle prenait un plaisir morbide à raconter tous les incidents de sa vie et tous les détails de sa faute. Peu à peu, les symptômes s'aggravèrent et la malade finit par tomber dans la stupeur.

Messieurs, je viens de vous exposer quelques-uns des caractères positifs de la mélancolie avec conscience : je vais maintenant |vous en indiquer les caractères négatifs ; ils ne sont pas moins importants.

Et d'abord, les mélancoliques de cette espèce n'ont pas d'hallucinations, ce qui les distingue fort nettement de la plupart des autres aliénés.

En second lieu, la maladie se manifeste sous forme d'accès, séparés quelquefois par de très longs intervalles de santé; pendant de longues années, ces sujets peuvent rentrer dans la société et vivre de la vie ordinaire ; mais l'épée reste toujours suspendue sur leurs têtes, et au moment oii l'on s'y attend le moins, leur raison subit une éclipse nouvelle.

Un dernier caractère, et ce n'est pas le moins intéressant, c'est l'état psychologique de ces malades après leur guérison. Ils n'ont aucune espèce de fausse honte, d'amour-

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