DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS
Sommaire. — Fréquence extrême du délire des persécutions. — Importance des problèmes qu'il soulève. — Influence des persécutés dans la société. — Manie du soupçon. — Autophilie. — Influence des préoccupations de l'époque sur le délire des persécutés. — Période initiale. — Le vrai persécuté n'a point d'ennemis. — Systématisation du délire. — • Choix de persécuteurs individuels. — Développement lent et progressif du délire. — Hérédité. — Persécutés persécuteurs. — Hallucinations. — L'ouïe domine absolument la scène. — Hallucinations psychiques. — Transformation du délire. — Idées ambitieuses. — Longue durée des troubles intellectuels. — Fuite soudaine des persécutés. — Gravité du pronostic. — Démence terminale. — Fréquence du suicide pendant la période active du délire.
Messieurs,
Par son extrême fréquence et par l'importance capitale des problèmes qu'il soulève, le délire des persécutions est incontestablement l'une des formes les plus intéressantes de la médecine mentale. On le rencontre, selon des appréciations diverses, chez un tiers ou tout au moins chez un sixième des malades observés. C'est assez vous dire qu'il n'est aucun asile, aucune maison de santé qui ne renferme un très grand nombre de persécutés. Nous nous proposons donc d'étudier ce sujet avec toute l'attention qu'il mérite.
L'un des fondateurs de l'école française, Esquirol, avait pi^oposé de supprimer le mot de mélancolie ; par compensation, ira introduit dans le langage usuel le mot de mono-
manie, qui a conquis le droit de bourgeoisie dans la langue que nous parlons. Vous le trouverez dans tous les dictionnaires et il est passé dans le langage courant. Et cependant, d'après la plupart des modernes, ce mot répond à une idée fausse. Nous discuterons cette question plus tard. Pour le moment, contentons-nous de quelques remarques qui se rattachent directement à notre sujet.
Quand on relit le travail si remarquable d'Esquirol sur la monomanie, on constate qu'en définitive les malades rangés dans cette catégorie se réduisent à trois grandes classes. Les uns sont des ambitieux, et ce sont presque toujours des paralytiques quand ils ne sont point des persécutés. Les autres sont des impulsifs, ils représentent la vraie monomanie d'Esquirol, la monomanie incendiaire, la monomanie du vol. Restent enfin les persécutés; et en dehors de ces trois grandes catégories on ne trouve que les excentriques, qui ne méritent pas une place à part. C'est donc le délire des persécutions qui semble représenter, en dernière analyse, le véritable type de la monomanie d'Esquirol.
Or, on ne saurait concevoir un délire plus général, plus profond et plus radical que celui des persécutions. Par ses origines, par ses conséquences, par l'ensemble des conceptions qui le caractérisent, il enveloppe l'individu tout entier, et l'on s'étonne à bon droit de voir qu'un pareil délire a pu être considéré comme un trouble partiel de l'intelligence. Mais un grand nombre de persécutés sont des hommes d'un esprit lucide et d'une culture élevée, et qui ont conservé sous beaucoup de rapports le libre exercice de leurs facultés. On hésite donc assez souvent à les considérer comme des fous, et lorsqu'on accepte ce diagnostic, on est tenté de croire qu'il s'agit d'une folie partielle. Rien