IJU' DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS
de plus erroné qu'une conception semblable. Nous allons chercher à vous le démontrer.
Lorsqu'on remonte à l'origine de leur histoire, la plupart de ces malades ont présenté dès leurs premières années une certaine étrangeté dans le caractère et dans l'esprit. Mais au début de la période vraiment pathologique, on voit poindre tout d'abord une dépression générale, une tristesse profonde qui incline toutes les idées vers la mélancolie, comme un ciel gris qui jette sur tous les objets une teinte uniforme. Et pourtant, au milieu de ces préoccupations constantes, nous voyons souvent des persécutés mener une vie active et jouer quelquefois un rôle considérable dans la société. Leur influence est considérable à cette période de la maladie, et plusieurs d'entre eux ont laissé des traces dans l'histoire. De tels malades sont évidemment bien différents des mélancoliques affaissés, des lypémaniaques abattus. Ils ont un esprit bien plus actif et plus pénétrant qu'à l'état normal. Habiles à dissimuler leur délire, on les a vus s'élever aux plus hautes fonctions; des savants, des lettrés, des hommes politiques ont offert de la façon la plus nette les caractères du délire des persécutions.
Toutefois, il ne faudrait point croire que tous les persécutés font jetés dans le même moule et présentent le même calibre intellectuel. Le délire des uns, incohérent et décousu, se ressent de leur pauvreté intellectuelle, le délire des autres est une conception logique dont les diverses parties se prêtent un appui réciproque. Les uns sont des persécutés actifs qui réagissent avec violence contre leurs ennemis, les autres sont des persécutés passifs qui s'affaissent sur euxmêmes et semblent accepter sans résistance leur malheur.
Enfin il est des sujets chez qui le délire prend une forme
soupçonneuse qui les porte à regarder avec une incurable défiance tout ce qui les entoure, et bien que ce ne soit là qu'une variété de la forme générale, nous acceptons volontiers l'expression de manie du soupçon par laquelle les Anglais ont désigné cette forme pathologique.
S'il existe une loi générale qui domine toutes ces différences individuelles, c'est la systématisation ou, pour parler plus exactement, r«i(5?ojoAz7ze, c'est-à-dire la tendance à tout rapporter à eux-mêmes, à s'imaginer que tous les événements qui se passent dans le vaste univers ont un rapport immédiat et direct avec leur propre histoire. Ils se croient l'objet de l'attention universelle, et toutes les paroles, toutes les actions de leur entourage sont interprétées par rapport à eux-mêmes; en un mot, ce sont des esprits chez qui la tendance subjective est poussée non seulement jusqu'à l'exagération, mais jusqu'au délire.
Pour la plupart des persécutés, un pouvoir mystérieux, une conspiration générale menace et domine toute leur existence. C'est une puissance impersonnelle au début et à laquelle ils ne donnent aucun nom individuel. On leur en veut, on les poursuit, on cherche à leur nuire. Mais à cette première période de leur maladie ils ne se connaissent point d'ennemis, ou du moins, s'ils en ont, ce sont des collectivités. Sous ce rapport leurs idées se ressentent des préoccupations de l'époque et de l'atmosphère ambiante. Au moyen âge on était persécuté par les sorciers ; sous la Terreur, par les jacobins ; sousLouisXVIII, parles jésuites, et actuellement la police et les sociétés secrètes jouent le rôle principal.
Les idées dominantes de chaque aliéné sont en rapport avec son état social. Les persécutions des gens lettrés ne sont pas les mêmes que celles du populaire, et les campa-