‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 78 sur 275 · ORIGINES DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

ORIGINES DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS

dans sa famille, je fus frappé d'étonnement de me voir en présence de gens excellents, pleins de bienveillance et animés pour leur fils des sentiments les plus affectueux. Il y avait donc chez ce jeune homme de quinze ans une véritable perversion de l'intelligence et du sens moral, premier vestige d'un délire des persécutions dans lequel il a fini par verser. Il est aujourd'hui maintenu dans une maison de santé, et dans l'état actuel de son intelligence je ne saurais voir que la dernière étape d'une évolution pathologique au début de laquelle j'ai certainement assisté.

Le fait que je viens de vous rapporter n'est point isolé. J'en trouve d'autres dans mes souvenirs ; mais s'il faut se défier des impressions trop vives que font naître en nous des souvenirs personnels, je vous renvoie à cet ouvrage immortel qui fait tant d'honneur à la langue française, aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Vous y trouverez l'autobiographie de l'illustre persécuté, oii toutes les étapes successives de cette longue maladie, qui devait aboutir au suicide, sont retracées avec un incomparable talent par un observateur absolument inconscient. Vous y trouverez dès le début cette incurable tendance de l'esprit à tout faire graviter autour de soi. Vous y verrez ce caractère sombre, ombrageux, difficile, qui permet cependant des. attachements très vifs et des affections d'autant plus tendres que leur nombre est plus limité. Plus tard, les progrès incessants de la maladie effacent peu à peu tout ce qui peut rester d'aimable dans un tel caractère et aboutissent à une misanthropie qui n'a d'autre issue que le désespoir. Notez enfin la prédominance de l'orgueil, l'un des caractères les plus frappants de presque tous les persécutés. Rousseau se considérait avec raison comme l'un des plus grands esprits de^son siècl?, mais il s'attribuait en outre une supériorité

morale contre laquelle protestent les actions de sa "vie, dont il nous a retracé les moindres détails.

Ce serait une étrange erreur que d'attribuer à cette systématisation du délire une progression régulière et tranquille. C'est au contraire à travers des luttes intérieures et des crises sans cesse renaissantes que se poursuit l'évolution morbide. Des doutes viennent souvent assaillir Tesprit du malade. Il y pense constamment, il cherche à les résoudre; il y a donc une longue période de préparation, de rédaction, pour ainsi dire, qui se fait en silence ; voilà pourquoi, lorsque, bien des années plus tard, le délire éclate au dehors, on est étonné, en s'entretenant avec ces aliénés de la solidité de leur raisonnement, de la puissance de leur logique et de la fermeté de leurs convictions ; c'est que, depuis de longues années, ils se sont préparés à cette discussion, c'est qu'un travail souterrain s'est accompli daas les profondeurs de leur intelligence et qu'ils arrivent armés de toutes pièces sur le terrain du combat. On les persécute, ils ont des ennemis, et les faits les plus vulgaires sont interprétés comme des preuves irréfutables. Un siège renversé, un geste fait au hasard, une parole dite en l'air, sont des indices qu'ils recueillent avec autant de perspicacité qu'un juge d'instruction peut en montrer dans l'interrogatoire d'un prévenu.

Il leur reste une dernière étape à franchir, soit qu'il s'agisse d'un nouveau délire, soit qu'il s'agisse d'un simple perfectionnement de l'erreur primitive. Nous voulons parler du choix des persécuteurs et du choix des persécutions. Nous l'avons déjà dit; sortant de ce malaise vague dans lequel il est longtemps resté, le malade précise ses accusations, il s'en prend aux francs-maçons, à la police, aux sociétés secrètes, aux jésuites, aux puissances étrangères.

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