‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 79 sur 275 · PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS · texte numérisé non relu

PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS

Pour Rousseau, c'étaient les philosophes du dix-huitième siècle qui avaient ourdi contre lui une conspiration dans laquelle ils avaient fini par entraîner l'univers tout entier. Mais, et c'est là le cas le plus grave, les soupçons du malade peuvent se porter sur une seule tête, et c'est alors que, s'attachant avec acharnement aux pas de son ennemi, le persécuté devient à son tour un persécuteur des plus insupportables et souvent des plus dangereux.

Un homme qui a tenu une place importante dans les préoccupations contemporaines, l'avocat Sandon, persécuté manifeste, était arrivé, après avoir impressionné vivement l'opinion publique, à se faire servir une pension par l'empire, sous prétexte de torts à réparer. Il prétendait avoir été indûment enfermé dans une maison de fous. Il mourut presque subitement d'une hémorrhagie cérébrale et l'autopsie permit de reconnaître dans son cerveau des lésions qui justifiaient le diagnostic des aliénistes et montraient, en quelque sorte la cause intime et l'évolution du délire.

Mais il est important de tenir compte ici d'un élément primordial dont on ne saurait exagérer Timportance. Tantôt le malade est un homme bienveillant au fond, tantôt, au contraire, il est d'un caractère essentiellement mauvais. Or, les persécutés les plus à craindre sont incontestablement les êtres primitivement envieux, malveillants, et d'un caractère violent. Ce sont eux surtout qui commettent ces crimes dont l'attention publique est violemment frappée et qui ne sont cependant que la dernière étape d'un délire depuis longtemps manifeste. Le crime de l'abbé Verger, qui, se croyant persécuté par l'archevêque de Paris, lui plonge un poignard dans le cœur au milieu d'une cérémonie religieuse, en est un mémorable exemple.

L'un des faits les plus curieux qu'il m'ait été donné d'ob-

server est celui d'une vieille demoiselle âgée de soixante et dix ans, originaire du Dauphiné,mais habitant Paris depuis plus de soixante ans. Elle paraît avoir vécu assez misérablement de son métier de couturière, mais sans avoir jamais éprouvé de maladie grave. Depuis sept ans elle se voyait en butte aux persécutions incessantes d'un personnage étrange qu'elle désignait sous le nom de la Femme rouge. C'était une personne jeune, d'une figure agréable et d'une fort jolie tournure, mais dont les cheveux rouges annonçaient une perversité morale qui n'était point démentie par ses actes. Fille d'un habitant de Grenoble, qui avait autrefois connu la famille de la malade, elle était \enue à P aris depuis quelques années pour la persécuter. Son père était un employé de la police secrète qui vivait en concubinage avec une femme de mœurs déréglées. Tous les trois s'étaient réunis pour persécuter cette malheureuse famille. Le frère de la malade était mort empoisonné, et depuis cette époque notre pauvre aliénée menait une existence vagabonde. Poursuivie sans cesse parla Femme rouge, qui pour se déguiser cachait ses cheveux ardents sous un chignon noir, elle était volée, injuriée, inquiétée. Elle ne pouvait pas sortir de chez elle sans trouveï tout bouleversé en rentrant. On lui volait sa nourriture, son linge et son argent. Pendant la nuit, la Femme rouge donnait des coups de pied dans la porte pour l'empêcher de dormir. Éperdue de terreur, elle poussait des cris et appelait au secours. Aussi était-elle fort connue dans le quartier, oii l'on se moquait de ses éternels dialogues avec la Femme rouge, de ses allures étranges et surtout de sa manie perpétuelle de déménager. Croyant échapper aux persécutions de son ennemie, elle changeait perpétuellement de domicile, à tel point que les commissionnaires refusaient de transporter

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son pauvre mobilier. Enfin, un beau jour, elle se précipita sur une jeune fille et voulut l'étrangler, croyant reconnaître en elle son éternelle ennemie. C'est ce dernier exploit qui la fit arrêter.

Chose étrange, le délire des persécutions avait eu dans ce cas la puissance de créer de toutes pièces un être imaginaire auquel on attribuait une physionomie spéciale, un . nom propre et un état civil irrégulier. Il est à peine besoin de vous dire que la Femme rouge n'avait jamais existé. Et cependant cette vieille aliénée présentait sous d'autres rapports une parfaite conservation des facultés intellectuelles ; elle donnait les détails les plus précis sur son histoire et sur ses antécédents. Elle avait réalisé des miracles d'économie et se montrait sous bien des rapports d'une intelligence supérieure à la moyenne.

C'est en effet ce qui arrive plus d'une fois chez les persécutés. Aussi pendant longtemps leur délire peut rester latent. Pendant longtemps une fermentation sourde se fait au fond de leur intelligence sans se manifester au dehors. C'est seulement en interrogeant de près l'entourage, les parents, les amis qu'on arrive à savoir combien les origines de ce délire remontaient au loin. Et cependant, pendant que les conceptions délirantes avaient pris possession de son esprit, le malade, calme en apparence, participait à la vie commune, et c'est seulement au dernier degré du délire qu'un acte de violence venait trahir au dehors le travail souterrain qui se poursuivait depuis si longtemps.

J'ai connu à l'hospice de Bicêtre un jeune mulâtre, qui depuis longtemps s'imaginait qu'on se moquait de sa couleur. 11 croyait s'entendre appeler moncaud, mal blanchi. Un beau jour il finit par se précipiter dans un magasin

pour administrer des volées de coups de bâton à tous ceux qui s'y trouvaient. Cet acte de violence motiva son incarcération ; jusque-là il avait passé pour raisonnable, et jamais il n'avait parlé de ses hallucinations.

Mais j'anticipe par le récit de ces observations sur l'histoire de la seconde période du délire des persécutions. Son début est marqué surtout par les hallucinations qui peuvent manquer sans doute, qui peuvent aussi se développer de très bonne heure, mais qui indiquent dans l'évolution régulière de la maladie un progrès décisif.

Messieurs, de tous les sens, le plus intellectuel, c'est incontestablement l'ouïe. C/est par l'ouïe que les notions abstraites pénètrent dans notre esprit. C'est par elle que les idées les plus élevées nous deviennent accessibles, c'est par elle enfin que nous parvenons à développer cette faculté du langage qui pour bien des philosophes est le trait caractéristique et l'attribut distinctif de l'espèce humaine. C'est encore par l'ouïe que se manifestent le plus souvent les délires les plus essentiellement intellectuels, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Aussi les hallucinations de l'cuïe dominent-elles toute l'histoire du délire des persécutions.

Les malades commencent généralement par entendre des mots entrecoupés, des injures plus ou moins grossières, puis à mesure que les phénomènes morbides se développent, ces paroles insultantes se transforment en phrases plus ou moins complètes et viennent appuyer sur des bases solides les conceptions délirantes du persécuté. Ces injures ont souvent rapport aux habitudes de l'individu, aux circonstances antérieures de sa vie, elles lui rappellent de lointains souvenirs, elles s'identifient de plus en plus avec lui et finissent par faire partie intégrante de son être moral.

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