FOLIE CIRCULAIRE
tesse l'envahit et l'on voit arriver la période de dépression.
Ace moment l'esprit est chagrin, les pensées sont tout autres et sa conduite s'en ressent. Il est abattu, ses espérances s'envolent; il est honteux de sa conduite précédente; les projets qu'il avait formés le font maintenant rougir. A ce moment c'est un homme sobre, rangé, laborieux; il travaille et apporte régulièrement le gain de la semaine à sa femme, qui voudrait toujours le voir dans sa période mélancolique. A ce moment il s'incline devant elle, il se reproche de l'entraîner dans la misère; il est économe et même avare. Autant il est dangereux et violent pendant la première période, autant il est bon, doux, serviable pendant la période de dépression.
C'est après deux ans, c'est après cette longue évolution que se manifestent de nouveau les phénomènes prodromiques auxquels sa femme ne se méprend pas.
Il est actuellement en plein dans une crise maniaque, il y est depuis le 1" janvier environ ; son accès va durer jusqu'au mois d'octobre. Au début il s'est produit une crise de fureur plus violente que de coutume, pendant laquelle il s'est précipité sur sa femme, il l'a frappée avec rage, lui a arraché les cheveux, lui a broyé les pieds sous ses talons ; puis il a brisé ses meubles. C'est à la suite de cette crise qu'il est entré à Sainte-Anne, le o février.
Ilest maintenant beaucoup plus calme; il ne semble offrir aucun des caractères de la fureur, aucune des conditions qui rendent un aliéné dangereux. Je n'oserais attribuer ce résultat à notre seul traitement, mais je crois qu'on peut en rapporter la plus grande partie à sa sobriété forcée; l'absence des excitants alcooliques entraîne la cessation des phénomènes d'exaltation qu'il présente d'ordinaire. Cependant il reste en état d'excitation maniaque; son lan-
326 DES FOUMES. DU DÉLIBE.
gage est prétentieux, il a des visées à la haute littérature ; il tire pêle-mêle de sa mémoire tous ses souvenirs classiques et confond Boileau avecBossuet; il mélange le sacré au profane, sans se rendre compte de ce qu'il fait.
Il continue à nourrir de vastes projets, il manifeste des sentiments d'exaltation permanents. Phénomène caractéristique, il ne présente pas le moindre affaiblissement intellectuel. Depuis vingt-deux ans, il a marché sur la frontière de la démence, sans la franchir.
Quelques données physiques compléteront ce tableau. 11 a la tête petite, les oreilles déformées ; l'absence de lobule qu'il présente serait, pour Morel, un excellent signe de dégénérescence. Il offre un léger embarras de la parole et une inégahté très marquée des pupilles. Si l'on ne connaissait l'histoire de cet homme, on pourrait le prendre pour un paralytique général au début; mais voilà vingt -deux ans que cela dure et la paralysie générale se serait depuis longtemps manifestée.
Telle est, messieurs, l'histoire très abrégée de ce sujet, qui présente le type, le tableau saisissant delà folie à double forme. Je tenais à vous signaler les faits cliniques avant d'entrer plus avant dans l'étude de cette affection.
Messieurs, s'il s'agissait seulement de juxtaposer la manie et la mélancolie, l'excitation et la dépression, les deux formes les plus anciennement connues de l'aliénation mentale, il n'y aurait pas lieu de créer une espèce nouvelle; mais il s'agit bien ici d'une forme spéciale, autant par la nature du délire que par l'évolution de la maladie et par le pronostic qu'elle comporte.
- Parmi les malades qui relèvent de cette forme particulière, il en est dont la maladie est fruste ; mais il est dif-
FOLlli CIUCULAIKE. 3^7
fîcile de passer un temps prolongé dans un asile sans voir des fous comme celui que je vous montre et chez lequel le diagnostic ne saurait être douteux.
Nous allons, dans une esquisse rapide, nous attacher surtout à montrer par quel côté la folie à double forme se sépare des autres genres de vésanie, et quels sont les traits qui lui appartiennent en propre.
Quels sont ses symptômes dans le type ordinaire? Elle débute dans beaucoup de cas par des accès isolés de folie.; tantôt ce sont des troubles maniaques, tantôt des accès de mélancolie et tantôt des phénomènes d'exaltation et de dépression sans aucune régularité ; tantôt, enfin, dès son début, elle offre une marche rythmée qui rentre dans le type classique.
Supposons que le début ait lieu par la période d'excitation ; c'est ce qui arrive chez notre malade. On voit alors une exaltation de toutes les facultés, des projets ambitieux, de l'agitation physique et morale ; plusieurs de ces malades se lancent dans des spéculations purement hasardeuses et se ruinent ou font fortune avec la même faciUté. Tel est ce personnage qui, voyant annoncer par une affiche une souscription pour des mines espagnoles, jeta dans ces actions toute sa fortune et fit un gain considérable. Tel est encore le malade de M. Baillarger, qui entre autres idées avait eu celle de tanner les pieds de toute l'armée française pour faire des économies de chaussures. Il avait en même temps acheté des terrains pour des sommes très importantes ; heureusement il y eut une hausse sur ces terrains et il put les revendre avec un bénéfice sérieux.
La mémoire prend une acuité extrême, l'intelligence se développe à un point excessif. Tel sujet devient poète, ora-
teur, écrivain ; il improvise des vers, lui qui, auparavant, avait peine à parler en prose ; il récite des tirades d'auteurs classiques.
Mais ce qui caractérise surtout cette maladie, c'est la folie raisonnante, c'est le délire sans conceptions délirantes. Ces malades ne sont pas des mélancoliques ou des maniaques dans l'acception ordinaire; ce sont des individus dont le sens moral est perverti, dont le cerveau fonctionne avec une agitation morbide, dont les idées se multiplient au point de devenir incohérentes, et qui, cependant, ne présentent pas un véritable délire. Ce sont des fous raisonnants. Ils ont, pour la plupart, conscience de leur état.
Je vous ai déjà dit que chez les mélancoliques il existe une forme dans laquelle le malade a conscience de ce qu'il est et de ce qu'il fait. Le maniaque peut aussi comprendre sa situation. Il en est de même dans la folie circulaire. L'un des malades de M. Baillarger désignait ces deux crises en sens inverse sous le nom de crise i^ose et de crise noire. Au point de vue psychologique, ce détail est très important. Par ce seul fait, la maladie se dessine déjà en relief sur le fond commun de l'aliénation mentale.
S'il existe chez la majorité de ces sujets un certain développement des facultés intellectuelles, il est accompagné d'une profonde perversité morale. Ce sont les plus insupportables et les plus dangereux de tous les aliénés. Ils sont les plus dangereux, non seulement par leurs accès de violence, par les emportements qui les poussent à frapper, à briser, à tuer, mais aussi, mais surtout par une altération plus intime du sens moral. Ce sont des calomniateurs, ce sont des menteurs ; ils prennent plaisir à envoyer des dénonciations anonymes ; ils éprouvent une jouissance infernale à brouiller les gens.
PÉRIODE d'excitation. 329
Chez ces malades, comme chez la plupart des aliénés, on voit se développer des haines violentes contre les proches, contre les amis.
Deux points surtout caractérisent la dépravation de leurs instincts ; ces points se lient intimement à la folie à double forme. Ils offrent d'abord une tendance très grande aux excès alcooliques. Chez les malades du sexe masculin, ce goût est des plus communs, quelle que soit la nature de la maladie; mais dans le sexe féminin, du moins en France, ces penchants sont moins fréquents. Eh bien, dans la folie à double forme, on les voit se développer avec une intensité extraordinaire. Esquirol a cité l'histoire d'une dame chez laquelle le début de la folie à double forme s'était manifesté par des goûts alcooliques tout à fait en désaccord avec son caractère habituel.
A côté de l'alcoolisme se manifeste un érotisme des plus marqués. Cet érotisme, qui se montre dans les deux sexes, est plus frappant dans le sexe féminin, mais il est plus fréquent chez l'homme.
M. Baillarger rapporte le fait d'une jeune jQlle qui fut enfermée à Charenton pour un accès de mélancolie. Après une durée de six mois, la mélancolie avait cédé et la malade fut réclamée par sa famille. Elle rentra chez ses parents, mais peu de temps après elle commença à présenter des tendances qu'elle n'avait jamais manifestées auparavant : ehe devint d'une coquetterie exagérée ; elle se décolletait outre mesure et attirait à elle les hommes par ses regards provocants; enfin, elle prit la fuite avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle, puis vint échouer dans une maison de prostitution. C'était chez elle la crise d'excitation de la folie à double forme.
Chez une autre malade de M. Baillarger, un érotisme
incoercible se développait pendant l'excitation maniaque. Pendant une de ces crises d'excitation cette femme devint grosse ; elle accoucha dans un état de stupeur complet, à tel point qu'elle s'aperçut à peine de ce qui se passait.
Un fait curieux, qui se rattache à l'état intime des facultés morales, c'est cette forme de délire décrite par Westphal sous le nom àHnstinct sexuel interverti [contrâre Sexual-empfindung). Il est des sujets qui, tout en conservant les attributs physiques de leur sexe, prennent le caractère moral du sexe opposé. L'homme poursuit de ses obsessions les individus de son propre sexe ; de même la femme ne recherche plus l'homme et réserve toutes ses attentions pour ses pareilles. Chose remarquable, presque tous les aliénés de ce genre sont atteints de folie à double forme.
J'arrive à la période de dépression. Ici, comme je vous Tai déjà dit, on voit les sujets se calmer, se reprocher leurs fautes, leurs excès, leurs erreurs, et passer de la prodigalité la plus outrée à la plus stricte parcimonie. On remarque en même temps qu'ils négligent tout soin de leur personne. Dans cette période de dépression, ils sont pris d'une horreur profonde de la vie. D'autres sont précipités dans une stupeur qui ressemble à beaucoup d'égards à celle de la mélancolie stupide. On aurait tort cependant de les confondre avec les vrais malades en état de stupeur: ils ont l'esprit plus développé, et, revenus à un état différent, ils peuvent rendre compte de tout ce qui les a frappés.
Signalons, enfln, deux phénomènes d'ordre physique. Quelques malades sont pris de cette manie lectuaire qui frappe certains mélancoliques; ils ne veulent plus se lever et, quand on les laisse tranquilles, ils passent plusieurs
PÉlilODE DE DÉPRESSION. 331
mois au lit. C'est ce que les Allemands appellent Bettsucht.
Un autre symptôme d'ordre physique, c'est l'angoisse précordiale. Beaucoup de ces malades ont une dyspnée intense qui se rapproche de l'angine de poitrine.
Enfin on a noté chez eux de l'amaigrissement, des rides précoces, de la sitophobie. M. Baillarger a vu un malade perdre 15 livres en dix jours. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.
Cette folie peut offrir une autre forme, elle peut comporter un véritable délire, et dans ce cas nous sortons de la folie raisonnante pour tomber dans la manie ordinaire. Ce sont là des cas exceptionnels, mais il faut les placer à côté du type qui forme la règle.
Abordons maintenant, messieurs, l'étude de la marche de la maladie.
La folie circulaire est caractérisée par deux stades. Les premiers auteurs qui s'en sont occupés ont considéré le stade d'excitation comme le début de la vésanie; telle est l'opinion de MM. Baillarger et Falret. D'après Ludwig Meyer, Guislain et plusieurs autres observateurs, c'est au contraire parla dépression que commencerait la folie circulaire. Pour eux l'ordre de succession des phénomènes serait renversé, M. J. Falret s'est également rangé à cette opinion et considère la mélancolie et la dépression comme le point de départ ordinaire de la folie à double forme. C'est se rapprocher d'Arétée, d'après lequel la mélancolie était une forme de la manie et se terminait souvent par elle.
Il nous paraît certain que la folie circulaire peut commencer par l'un ou l'autre de ces deux états et même par
des accès irréguliers de manie ou de mélancolie ; cependant notre malade rentre dans le type classique décrit par MM. Baillarger et Falret.
Ce qui est plus important, au point de vue de la marche des accidents, c'est l'état trophique de ces malades ; sous ce rapport ils diffèrent des autres aliénés. Dans la période mélancolique, ils maigrissent et perdent de leur poids, des rides creusent leur visage ; mais dans la période de manie ils contreviennent à cette règle générale, que dans la manie comme dans la mélancolie les malades perdent de leur substance. Dans la mélancolie, il y a refus de nourriture ; dans la manie, il y a une exagération des fonctions du mouvement et des échanges organiques. Le mélancolique maigrit par insuffisance des recettes, le maniaque maigrit par l'excès des dépenses. Or, si dans la folie à double forme on remarque une diminution de poids pendant la période d'excitation , arrivés à la période maniaque, les malades engraissent.
A la suite des deux stades que nous avons signalés, se place un intervalle lucide. C'est là une période difficile à apprécier. Si chez certains individus il existe un véritable stade de calme, pendant lequel ils se mêlent à la vie ordinaire, il en est un certain nombre chez lesquels il est difficile de marquer la frontière entre l'état de raison et l'état de maladie. M. Baillarger a signalé des cas dans lesquels l'intervalle était de plusieurs années; mais M. J. Falret fait, à ce sujet, une remarque judicieuse. Beaucoup de gens du. monde, corrects en apparence, sont au fond des aliénés. Un homme exerçant de hautes fonctions publiques, un membre de l'Institut peuvent continuer à rem-, plir tous leurs devoirs en présentant des alternatives d'excitation et de dépression. Il peut se faire que cette longue