‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 99 sur 278 · DE LA FOLIE CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE CIRCULAIRE

Sommaire. — Tableau clinique de la maladie. — Symptômes. — Mode de début. — Période d'excitation. — Exaltation des facultés intellectuelles. — Folie raisonnante. — Perversité morale. — Excès alcooliques. — Erotisme. — Instinct sexuel interverti. — Période de dépression. — Manie lectuaire. — Dyspnée. — Amaigrissement. — Marche. — Etat trophique. — Intervalles lucides. — Divers noms de la maladie.— Etiologie. — Hérédité. — Pronostic. — Traitement.

Messieurs,

Après avoir successivement étudié les formes dépressives et les formes maniaques du délire, nous allons compléter le tableau par la description d'une vésanie dans laquelle l'excitation et la dépression se succèdent tour à tour.

Le hasard nous a mis en présence d'un malade qui nous offre un type achevé de cette singulière psychose, qui, depuis les travaux de Falret et de Baillarger, porte le nom de folie circulaire ou folie à double forme; et puisque le fait clinique est, cette fois, le point de départ de notre leçon, qu'il me soit permis de commettre une légère infraction à nos habitudes et de vous parler du malade avant de vous parler de l'histoire de la maladie.

Il s'agit d'un homme de quarante ans, dont les débuts dans la vie semblaient favorisés sous tous lès rapports. Intelligent, aimable, doué d'une santé robuste, il n'avait jamais éprouvé aucun accident, lorsqu'à l'âge de dix-huit

ans il Qt une chute de voiture dans des circonstances très dramatiques. Cet accident, minime par lui-même, eut des conséquences incalculables au point de vue moral : il fut le point de départ d'un accès de manie aiguë, qui fît interner le malade à Bicêtre pendant trois semaines. Rendu, dans une certaine mesure, à la santé, il revint dans sa famille, et là il fut pris d'une scarlatine grave, dont les manifestations diverses couvrirent une période de trois mois. Pendant toute la durée de cette maladie fébrile, il fut en proie à un état mental se manifestant par des accès de fureur dans lesquels il voulait tuer son père. La fin de cette excitation marqua la fin de son accès maniaque; il se calma, mais il devint affaissé, mélancolique; il se tenait dans un coin, ne bougeait plus, refusant de parler, refusant de prendre de la nourriture.

Il ne s'agissait point ici d'une folie transitoire, car cette mélancolie se prolongea pendant deux ans. Aussitôt après, le malade eut un nouvel accès de manie qui dura dix mois, et fut lui-même suivi d'un autre accès de mélancolie. Depuis cette époque, les crises se sont succédé sans interruption et presque sans variation : les accès maniaques durant dix mois, les accès mélancoliques durant deux ans. Actuellement, cet homme a quarante ans; c'est donc depuis vingtdeux ans qu'il est en proie à cette forme de maladie mentale.

Parmi les accès qu'il a traversés, il en est deux qui méritent surtout d'attirer notre attention : celui qui s'est produit il y a dix ans, et celui sous l'influence duquel il est encore aujourd'hui.

En mai 1870, pendant une période d'excitation, il fut séquestré à Sainte-Anne. Nous avons, à ce moment, des notions très précises sur son état intellectuel. Il s'était, dans

FOLIl': CIRCULAIRE. 323'

le temps, beaucoup occupé de spiritisme; il se croyait alors en proie à deux influences contraires qui le poussaient,' l'une au bien, l'autre au mal, et qui agissaient sur lui tour à tour. 11 resta deux mois à Sainte-Anne et il en sortit amélioré, mais pour tomber dans une nouvelle période de mélancolie; et pendant cette période, il commit la plus grande faute de sa vie, il se maria. Sa femme, à laquelle il avait caché ses deux séquestrations, sa femme le trouvait bien triste et bien sérieux pour un fiancé, mais on passa par-dessus cette difficulté et le mariage s'accomplit. Triste conséquence de la faute qu'il avait commise, il eut trois enfants, qui, tous les trois, moururent de méningite en bas âge. C'est ici, messieurs, que vous voyez apparaître l'hérédité, condition presque indispensable pour constituer la folie à double forme, qui manquait au point de vue des ancêtres chez notre malade (car dans sa nombreuse famille on ne constate rien), mais qui se retrouve chez ses enfants. Le seul fait que l'on puisse rattacher de loin à la folie chez ses ascendants est une congestion cérébrale dont son père a été affecté.

Depuis son mariage, le malade a continué la série de ses accès. Chaque accès se compose de deux stades, comme toujours, le stade maniaque durant dix mois et le stade mélancolique durant deux ans. Ainsi que vous le voyez, c'est une maladie à très longue période.

La période d'excitation représente chez lui une exaltation de toutes les facultés et en même temps de toutes les fonctions. Elle est précédée par des accidents prodromiques auxquels sa femme ne se trompe jamais : il commence par. être moins assidu au travail, par avoir la tête en l'air ; il devient agité, remuant, loquace; il est emporté, mobile dans ses idées ; il est persécuté d'un besoin étrangede mou-

vement, il ne peut rester en place. A ce moment, il se produit un phénomène important: le sommeil devient troublé. Pendant le stade mélancolique, il dort bien, il repose régulièrement et avec calme. Pendant la période d'agitation, le sommeil est imparfait, interrompu et traversé par des rêves. Il mange, il boit avec excès ; il marche avec passion et fait quinze lieues en un jour, il ne parle plus que d'affaires grandioses ; il veut se livrer à des spéculations considérables et faire des libéralités, des aumônes, des dons. Ce n'est point le fait d'un sentiment exagéré d'humanité, car il est méchant, au contraire ; ce n'est que l'exagération de sa vanité. A ce moment, il roule de vastes projets dans sa tête, il veut faire de l'or, renverser le clergé, rendre tous les pauvres heureux.

Deux phénomènes significatifs se manifestent en même temps vers cette époque : c'est d'abord un penchant alcoolique très prononcé; il commet des excès de boissons qui expliquent sa violence et son excitation. C'est ensuite une excitation du sens génital; les rapports conjugaux exagérés, dans lesquels il fait souvent preuve d'impuissance, sont insuffisants pour lui ; il fréquente les filles de mauvaise vie; et chez lui, selon l'expression de J. -J.Rousseau, la volonté parle encore quand les sens se taisent. L'excitation qu'il manifeste n'est pas de nature périphérique, mais d'origine centrale.

Arrivé à l'apogée de sa crise, il tombe dans des accès de violence indescriptibles. Il frappe sa femme, il brise ses meubles, il manifeste une violence telle qu'on est obligé de le faire enfermer.

Peu à peu, ces symptômes se calment et une sorte de trêve s'établit ; mais, à mesure que revient la tranquillité, son caractère change ; il devient sombre, taciturne ; la tris-

Page 1