‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 110 sur 278 · CIVILISATION · texte numérisé non relu

CIVILISATION

trop brusquement civilisées, sont menacées aujourd'hui d'une extinction complète.

Comment pourrions-nous en être surpris? Nous connaissons aujourd'hui les modestes origines de toutes les sociétés régulières, et, sans rougir de nos lointains ancêtres, nous savons apprécier, mieux qu'on ne le faisait au siècle dernier, la distance qui nous en sépare. Entre ces robustes Tfiptolèmes, comme les appelle Broca, qui ont défriché, avec leurs outils de pierre, le sol alors inculte de la France, et les hommes qui occupent ce sol aujourd'hui, il existe un abîme profond dont l'étendue ne peut être mesurée que par ce mot immense : la civilisation.

Mais, dira-t-on, qu'est-ce que la civilisation? Pour le poète, pour le philosophe, pour Féconomiste, pour l'homme d'État, elle peut se définir de mille manières différentes. Pour le médecin, la civilisation est une disposition particulière du système nerveux, acquise par de longs et laborieux efforts, et dont les effets se sont accumulés par la transmission héréditaire.

Voilà pourquoi, messieurs, chacun de nous est le produit d'un travail qui remonte à des milliers d'années. La part de notre constitution physique et morale qui nous appartient en propre est très minime, si nous la comparons h la part qui revient aux ancêtres ; et s'il nous était possible de donner un corps à cette abstraction que nous nommons l'hérédité, et de lui prêter une voix, elle pourrait nous crier dans le langage de l'Ecriture : Où étais-tu quand je posais les fondements de ton organisation ?

Mais il est temps de quitter le terrain des généralités pour entrer franchement dans l'étude des détails et serrer corps à corps les difficultés réelles que présente le sujet.

Et d'abord, au seuil même de la question, nous rencon-

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trons une première difficulté. Oi-ielle est la proportion des cas héréditaires? L'appréciation des divers auteurs qui ont traité le sujet présente de telles discordances, qu'il paraît impossible au premier abord de les concilier. D'après Schlager, elle serait de 4 pour 100. D'après M. Moreau (de Tours), elle serait de 90 pour 100. Entre ces deux extrêmes se placent: Parchappe, qui l'évalue à lij pour 100; Esquirol, qui l'évaluait à 25 pour 100 chez les pauvres, c'est-à-dire chez les malades de son service à la Salpêtrière, et à 56 pour 100 chez les riches, c'est-à-dire chez les habitants de sa maison' de santé particulière ; ïigges, qui l'évalue à 40 pour 100, et Guislain, à un quart des entrées. Tuke et Bucknillj d'après les relevés de plusieurs établissements anglais, arrivent à un tiers en moyenne.

Pour moi, je n'hésite par un seul instant à prendre la base la plus large, et je dis que la prédisposition héréditaire se retrouve dans la grande majorité des cas, à la condition de savoir la chercher. C'est, en cfTet, la différence des méthodes adoptées par les observateurs qui explique la différence des résultats qu'ils ont obtenus.

Pour les uns, l'hérédité n'existe que lorsqu'elle est directe, c'est-à-dire lorsque le père ou la mère de l'aliéné ont eux-mêmes subi les atteintes de la folie. Pour les aulres, il ne suffit point de chercher la folie parmi les ascendants, mais il faut aussi la chercher chez les descendants et les collatéraux. Pour d'autres enfin, et c'est à leur opinion que je me rallie franchemenr, il faut tenir compte non seulement de la folie, mais des autres déviations matérielles ou morales qui lui sont parallèles : des névroses, de la constitution névropathiquc, des excentricités, des vices, du crime, etparfuis du génie ; car, ainsi que l'a si bien démontré mon excellent maître M. Moreau (de Tours), rien

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n'est plus fréquenl que de l'cncontrer dans la famille des -hommes de génie des cas d'idiotie, d'imbécillité ou d'aliénation mentale.

En se plaçant à ce point de vue le terrain s'élargit, comme vous le voyez ; mais à toutes ces données il faut encore ajouter, comme le fait si justement observer M. Lunier, la part de l'inconnu. L'absence do renseignements et plus souvent encore la mauvaise volonté des familles, qui par un amour-propre déplacé s'efforcent de cacher les taches de leur arbre généalogique, sont à cet égard une cause fréquente d'erreur. Enfin Ton ne doit pas oublier que les enfants naturels, qui forment une si grande partie de la population de nos asiles, sont le plus souvent hors d'état de nous fournir aucun renseignement sur l'un de leurs parents et quelquefois sur les deux.

Les frontières de l'hérédité étant largement tracées, occupons-nous de ses manifestations morbides.

La folie peut se transmettre de plusieurs manières différentes : elle est directe quand elle remonte aux parents ; indirecte quand elle provient des collatéraux.

L'hérédité est directe quand elle provient du père et de la mère de l'enfant, créant ainsi la plus grave de toutes les prédispositions morbides. 11 est évident que plus les origines du malade sont défectueuses, plus il a dans sa famille de parents aliénés et plus il est prédisposé à verser dans la même ornière. La fréquence de cette combinaison fâcheuse est beaucoup plus grande qu'on ne pouriait le supposer; elle s'explique en partie par l'attraction mutuelle qu'exercent les uns sur les autres les candidats à l'aliénation njentale, ainsi que les esprits placés sur la frontière de la raison et de la folie et qui très souvent, par leur brillante originalité, par le charme étrange de leurs mU'

nières et par l'agrément de leurs personnes, offrent une physionomie bien plus sympathique que celle des gens plus vulgaires et de sens rassis.

Notons enfin que les enfants nés de parents malades, mais avant l'explosion de la folie, sont infiniment moins exposés que ceux qui ont le malheur de naître plus tard; et c'est l'un des principaux motifs que l'on peut faire valoir en faveur de la séquestration qui, en séparant les époux, s'oppose à la naissance d'enfants prédestinés.

Mais l'hérédité peut être unilatérale; lorsqu'un seul des parents est aliéné, la folie de la mère se transmet plus facilement que celle du père. Dans l'ordre physiologique, l'hérédité est le plus souvent croisée ; la fille ressemble au père, le fils à la mère. Lorsqu'il s'agit d'aliénation mentale, l'influence de la mère est prépondérante pour le fils comme pour la fille, mais surtout pour celle-ci. Il faut rappeler ici l'antagonisme qui semble fréquemment exister entre l'hérédité physique et l'hérédité morale. M. Moreau (de Tours) a très justement insisté sur ce point. Celui des deux parents qui a transmis sa ressemblance physique aux enfants n'est pas habituellement celui qui leur a légué ses facultés intellectuelles et ses dispositions morales, et cette observation, très exacte en ce qui concerne la folie, est confirmée dans l'ordre physiologique par des faits authentiques et nombreux. L'un des exemples les plus remarquables de cette opposition est Lislet-Geofl'roy, qui vécut au siècle dernier à l'île Maurice, alors colonie française. 11 était le fils d'un blanc et d'une négresse, femme extrêmement vulgaire et sans aucune culture intellectuelle, dont il reproduisait le type physique à tel point, qu'il passait plutôt pour un noir que pour un mulâtre. Mais il avait hérité de l'intelligence de son père ou, pour mieux dire, il l'avait sur-

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