HÉRÉDITÉ
compte des émotions morales, des maladies physiques et des abus intellectuels qui entraînent si souvent la perte de la raison? Faut-il admettre que tous les aliénés sont issus de parents aliénés ? et leurs enfants sont-ils fatalement condamnés au même sort? De semblables assertions sont contredites par leur exagération même.
J'ose espérer, messieurs, que si vous voulez bien me prêter un instant d'attention, je saurai adoucir l'âpreté de celte formule au point de vous la faire accepter. Une comparaison familière servira peut-être à mieux rendre ma pensée.
Sous l'ancien régime, la noblesse ne pouvait s'acquérir que par la naissance; jamais un roturier ne pouvait franchir d'un seul bond la distance qui le séparait des gentilshommes, mais il pouvait être anobli par le roi. 11 parvenait alors, grâce à d'honorables alliances, à se décrasser, comme on disait alors, dans la personne de ses descendants ; mais il fallait au moins deux générations pour y parvenir. Aussi disait-on familièrement : Le roi fait des nobles, mais Dieu seul fait des gentilshommes.
Or, il en est à peu près de même pour cette noblesse à rebours qui s'appehe la folie.
On invoque à chaque instant, pour justifier l'explosion d'un trouble intellectuel, les chagrins, les fatigues, les ennuis, les excès; mais les misères de l'existence sont notre commun partage : les uns supportent sans fléchir le fardeau de la vie, les autres s'affaissent sous le. poids ; les uns perdent la santé, les autres la raison. D'oîi vient cette différence profonde? Elle découle surtout de l'héritage physique que nous ont laissé nos ancêtres.
Qu'est-ce donc que l'hérédité? L'hérédité, dit M. Ribot, est une loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres
dôUBS de vie ont une tendance à se répéter dans leurs descendants. Elle est à l'espèce ce que l'identité personnelle est à l'individu. Par elle, au milieu de variations perpétuelles, il y a un fond qui demeure. Par elle, la nature se copie elle-même et se reproduit incessamment. Sans elle, les divers types de l'animalité seraient livrés aux caprices du hasard. Sans elle, les nations les plus civilisées seraient exposées h tomber subitement au niveau des peuples sajivagcs, faute d'avoir reproduit d'une génération à l'autre les mêmes sentiments, les mêmes tendances et les mêmes instincts.
Sans adopter d'une manière absolue les théories de Darwin et en se tenant aux faits les plus authentiques et les moins contestables, il est évident qu'une distance incommensurable sépare de leur prototype sauvage les animaux domestiques qui vivent familièrement avec nous ; dans cette' évolution progressive, l'hérédité est le facteur capital, et je n'en veux qu'une seule preuve : c'est que les qualités d'un cheval de sang, comme le savent tous les éleveurs, sont infiniment mieux précisées par son arbre généalogique que par les formes extérieures , qui peuvent tromper quelquefois.
Si chez les. êtres inférieurs l'hérédité peut exercer une telle puissance, que dirons-nous de l'homme? C'est à l'hérédité qu'il doit tous ses progrès; c'est à l'hérédité que chacune des variétés de l'espèce humaine doit son type ; et les caractères essentiels d'une famille, d'une nation, d'une race sont le résultat d'un travail lent et continu, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles, mais dont la filiation se manifeste sans cesse avec une nouvelle évidence.
En effet, l'éducation, soit artificielle, soit naturelle, ne modifie pas seulement l'individu, elle prolonge son action
EOLCANUN.
jusque sur sa postérilé. Toute habitude acquise, toute irapression portée sur les centres nerveux, y laisse une empreinte plus ou moins durable et qui est susceptible de se transmettre par l'hérédité.
Nous savons que l'évolution des centres divers du système nerveux suit une marche régulière et pour ainsi dire hiérarchique. Je n'entends pas le mot cent?'e dans le sens étroit que lui donnent les localisateurs modernes; j'entends par là l'appareil qui préside à une fonction déterminée. Or, il est incontestable que les centres moteurs des membres inférieurs se développent avant ceux des membres supérieurs, et que les organes du langage et de l'intelligence sont plus tardifs dans leur évolution. Il est donc de la plus haute importance de saisir le moment favorable pour développer par l'éducation l'activité fonctionnelle de chacun de ces appareils pris isolément : une fois le moment passé, leur éducation devient plus difficile et moins fructueuse. La marche, ■la danse, l'équitation, l'escrime, la musique doivent être apprises de bonne heure.
La culture intellectuelle a son moment opportun ; et l'habileté manuelle qui distingue nos artisans les plus habiles ne s'acquiert que par une éducation commencée de bonne heure et longtemps prolongée. Or, ces dispositions favorables, une fois acquises, se transmettent par voie d'hérédité, cl, en poussant un peu plus loin ce principe, on arrive presque à créer des facultés nouvelles qui distinguent à leur avantage certaines races de toutes les autres. C'est ainsi que les montagnards sont agiles et que les Arabes sont cavaliers, c'est ainsi que chez les habitants des vastes plaines de l'Asie centrale l'habitude de plonger les regards dans l'immensité semble développer l'acuité visuelle à un degré qui surpasse les facultés ordinaires. Les Eleutes,
3o8 DES CAUSES DE LA FOLIE.
dit-on, distinguent un lièvre dans la plaine à une distance oîi l'Européen n'aperçoit rien ; et le chef d'une tribu de la Sibérie, au dire de Pallas, avait une vue tellement perçante, qu'il distinguait à l'œil nu les satellites de Jupiter.
Or, les prédispositions intellectuelles et morales se transmettent plus régulièrement encore que les aptitudes physiques par voie d'hérédité. Nous en trouvons de nombreux exemples dans les familles célèbres dont l'histoire nous a conservé le souvenir. Nous savons que le caractère des principales nations de l'Europe se retrouve dans celui de leurs ancêtres. Les Français modernes ont conservé le caractère des Gaulois, et c'est aux pirates Scandinaves dont ils sont descendus que les Anglais ont emprunté cette activité inquiète, ce besoin perpétuel de mouvement, cette horreur du repos qui caractérisent d'une manière si remarquable cette grande nation.
Voilà pourquoi les sauvages civilisés, abandonnés à euxmêmes, reprennent si volontiers leurs anciennes habitudes. On en cite de nombreux exemples, et J.-J. Rousseau nous rapporte l'histoire de ce jeune indigène qui, après avoir reçu une éducation distinguée par les soins du gouverneur hollandais du Gap, et après avoir longtemps vécu parmi les hommes civilisés, vint un jour déposer aux pieds de son bienfaiteur les armes et les vêtements qu'il en avait reçus et, renonçant à ces dons, reprit le chemin de la vie sauvage, malgré tous les efforts tentés pour le retenir. Jean-Jacques voyait dans ce fait une preuve de la supériorité de l'état de nature ; mieux instruits par l'expérience et armés d'une philosophie moins étroite, nous y voyons la marque de l'influence héréditaire. C'est qu'il ne suffit pas de la courte durée d'une existence humaine pour franchir cet immense espace que notre espèce a si lentement parcouru ; et les races sauvages,