DIX-HUITIÈME LEÇON
Sommaire. — Ccauses prédisposantes générales. — Professions. — Soldais et marins. — Professions libérales. — Professions manuelles. — Prisonniers. — Influence de l'emprisonnement cellulaire. — Influence des premiers mois. — Gravité du pronostic.
Causes individuelles. — Constitution du sujet. — Névroses. — Affections cérébrales ou spinales. — Maladies diasthésiques. — Maladies infectieuses. — Folies sympathiques.
Causes occasionnelles. — Causes physiques. — Traumatismes cérébraux.
— Lésions de l'oreille. — Répercussion des exanthèmes. — Insolation.
— Mauvaises conditions hygiéniques. —Causes morales. — Perte de la virginité. — Emotions, revers et chagrins. — Changements d'état soudains. — Contagion de la folie.
Messieurs,
S'il nous fallait dérouler dans tous ses détails l'histoire des origines de la folie, le temps nous manquerait pour atteindre le terme de cette étude. Je vais donc essayer de condenser le plus possible les renseignements qu'il me reste à vous présenter.
Deux points principaux doivent surtout nous occuper ; les influences prédisposantes et les causes occasionnelles.
De toutes les causes prédisposantes, celle qui semble atteindre le plus directement l'individu, c'est incontestablement la profession qu'il exerce ; et ce serait pour la science un immense avantage que de posséder des statistiques exactes, authentiques et bien condensées qui nous permettraient d'attribuer à chaque profession la part de
responsabilité qui lui incombe. Malheureusement il ne saurait en être ainsi dans les pays civilisés, oià l'immense diversité des occupations exclut toute possibilité d'une classification rationnelle. Jetez les yeux sur le tableau des patentes, tel que le publie le Journal officiel, et vous serez écrasés par l'immensité de ce document, et surtout par les renseignements complètement imprévus qu'il renferme. A chaque ligne, on voit surgir des professions absolument inattendues et dont l'existence est pour nous une révélation. Contentons-nous donc de signaler quelques résultats généraux.
Dans tous les pays du monde, une place d'honneur est réservée aux militaires dans les fastes de l'aliénation mentale. La statistique anglaise accorde le premier rang à ceux qui sont occupés à la défense du pays, soit comme militaires, soit comme marins. En France et en Allemagne, sans être aussi considérable, la proportion est extrêmement forte. On s'explique ce résultat chez les hommes par la nostalgie, par les fatigues excessives alternant avec des périodes d'oisiveté, par l'alcoolisme, par l'insuffisance de la nourriture, enfin, par la syphilis; car, comme le dit Voltaire, quand deux armées de trente mille hommes se rencontrent, il y a quarante mille véroles sur le champ de bataille.
Chez les officiers, on peut invoquer les excès de tous genres, les travaux intellectuels, quelquefois très sévères, les climats malsains qu'il a fallu supporter, la vie de garnison, les maladies qu'il a fallu souvent négliger, enfin le défaut d'avancement, source d'irritation et d'énervement dont on ne saurait exagérer la portée. Ces causes agissent avec bien plus d'intensité pendant la guerre qu'en temps de paix, Aux fatigues excessives, aux marches forcées vient
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se joindre la privation de nourriture et de sommeil, souvent accompagnée d'excès alcooliques. Il faut y joindre la douleur de perdre ses amis et ses camarades, les angoisses patriotiques et l'affaissement de la captivité.
Souvent, sans folie positive, il existe chez les vieux guerriers une grande irritabilité nerveuse, qui leur rend le caractère extrêmement difficile.
Quand l'aliénation mentale éclate chez les militaires, elle affecte de préférence deux formes particulières : d'abord la paralysie générale, très fréquente dans les rangs de l'armée, ensuite l'impulsion au suicide, qui sévit quelquefois d'une manière épidémique dans certains régiments.
Passons maintenant aux professions dites libérales. On rencontre assez souvent la folie chez les ecclésiastiques, mais elle est infiniment plus fréquente chez les hommes de loi, et, d'après les statistiques anglaises, le barreau fournit deux fois plus d'aliénés que la chaire.
C'est à peine si j'ose vous signaler une prépondérance fâcheuse au sujet de notre profession, mais il est inconteS'^ table que les médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale ; et parmi les médecins, les plus exposés, dit-on, ce sont les aliénistes. On invoque à cet égard le contact journalier des aliénés. C'est là une cause d'ordre banal, qui peut agir sans doute sur des intelligences prédisposées, mais qui ne saurait entamer les esprits fermement assis et carrés par la base.
Ajoutons enfin qu'on rencontre beaucoup de fous parmi les acteurs, les artistes, les journalistes et les hommes politiques.
Mais dans tous les cas que nous venons d'indiquer on peut incriminer le travail excessif de l'intelligence; il n'en est pas de même chez les sujets qui exercent une profes-
sion manuelle. Dans cette classe de la société, le premier rang appartient sans conteste aux hommes exposés à de fortes chaleurs ; tels sont, par exemple, les cuisiniers et les raffîneurs. Nous trouyons, par contre, au bas, de l'échelle les professions calmes et sédentaires, les épiciers, les tailleurs; enfin, parmi les plus favorisés, il faut classer les petits rentiers, que leur situation modeste met à l'abri des privations et des excès.
Mais il est une catégorie particulière d'individus qui présentent une prédisposition toute spéciale à la folie : ce sont les prisonniers. Il ne s'agit point là, direz-vous, d'une profession ; non sans doute, et pourtant il est des individus pour qui l'état de prisonnier est une véritable position sociale.
Notons d'abord les prédispositions. En laissant de côté les grands criminels, nul doute que la folie plus ou moins latente n'existe chez un grand nombre de petits délinquants. D'après M. le professeur Lasègue, près d'un tiers des fous qu'on conduit à la préfecture ont sur la conscience quelque délit suivi d'une condamnation plus ou moins grave, et, comme le fait observer M. Sauze, une partie considérable de la population des prisons serait mieux placée dans les asiles d'aliénés. Chez plusieurs de ces sujets, il existe des lésions physiques, des infirmités cérébrales, de l'épilepsie ; tous d'ailleurs ou presque tous ont des antécédents déplorables; ils ont vécu dans la crapule et la misère. Au reste, comme le fait observer Delbrûck, ce sont surtout les criminels impulsifs, ceux qui commettent des violences contre les personnes qui présentent ces prédispositions ; les voleurs et' surtout les voleurs de profession sont beaucoup moins exposés à l'aliénation mentale.
Reste à déterminer l'influence des prisons elles-mêmes