COMMÉMORATIFS. 41S
Nous arrivons maintenant aux commémoratifs. Ils sont de la plus haute imporlaiice lorsqu'il est possible de. les obtenir. S'il vous est donné de reconstituer Tbistoire du malade, cherchez à savoir quelles étaient ses préoccupations habituelles. Suivez avec une attention sévère la généalogie morbide du sujet. Informez-vous de ses habitudes, de son entourage. Sachez eniin s'il a eu d'autres accès d'ahénation mentale, car dans l'ordre des troubles psychiques rien n'est plus fréquent que la récidive.
On doit aussi attacher une grande importance aux névroses qui ont existé antérieurement chez le malade ou qui le tiennent encore sous leur joug : l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, la paralysie agitante, le goitre exophthalmique, et enfin les affections organiques de la moelle épinière.
Dans un ordre d'idées différent, on tiendra le plus grand compte des changements d'habitude, de la dépravation des goûts, et des autres phénomènes qui ont précédé ou accomcompagné la crise dans laquelle le délire a éclaté. Nous en dirons autant de plusieurs maladies d'ordre somatique : la phthisie, les aiïections du cœur, la fièvre typhoïde.
Tels sont les moyens d'investigation qu'il convient de mettre en usage. Mais le diagnostic est porté, la folie est reconnue ; il nous reste à déterminer la forme du déUre à laquelle nous avons affaire. Il ne faut point s'arrêter ici aux distinctions de l'école. Je veux seulement vous indiquer les divisions pratiques qui coïncident avec les faits que nous observons le plus souvent dans les asiles d'aliénés.
C'est incontestablement la paralysie générale qui tient le premier rang par sa fréquence. C'est une maladie qui est très certainement en voie d'augmentation, du moins en France, et surtout à Paris. Il faudra donc songer à la para-
4i6 DIAGNOSTIC DE LA FOLIE EN GÉNÉRAL.
lysie générale avant tout, quand vous serez en présence d'un aliéné.
Nous accorderons le second rang à Talcoolisme, dont les ravages augmentent toujours, malgré l'invasion du phylloxéra.
A côté de l'alcoolisme il faut ranger les autres folies toxiques, celles qui résultent de l'abus de l'opium et surtout de la morphine, et qui, peu communes dans nos pays, sont très fréquentes en Angleterre, en Amérique et surtout dans l'extrême Orient. Il faut y joindre la folie saturnine et les troubles intellectuels produits par d'autres agents nuisibles.
Nous rangeons en troisième ligne le délire des persécutions ; presque toujours, quand nos malades n'appartiennent point à l'une ou l'autre de nos deux premières classes, on pourra les placer dans la troisième.
Nous classerons après celle-ci la folie consécutive aux névroses, et après elle la folie sympathique, celle qui se rattache à des lésions organiques de divers viscères, la folie cardiaque,Ia folie hépatique, la folie utérine, la folie puerpérale, la folie des tuberculeux.
En dehors de ces catégories se place toute une série de délires qui échappent à toute classification méthodique.
Je suis loin de vous proposer ces divisions comme offrant une valeur scientifique absolue. J'ai seulement voulu vous offrir un moyen de classement qui pourra vous diriger dan s vos interrogatoires, et vous permettre d'arriver plus rapidement au diagnostic.
Nous arrivons maintenant au troisième point. Les maladies ordinaires, dans certains cas, peuvent emprunter le masque de l'aliénation mentale. La fièvre typhoïde est, à cet égard, une source féconde de surprises. Souvent il arrive que le malade atteint de troubles intellectuels, indépen-
DIAGNOSTIC AVEC LE5 MALADIES d'oRDRE SOMATIQUE. 417
dants en apparence de toute lésion organique, est envoyé dans un asile d'aliénés. Il succombe, et à l'autopsie, on trouve les lésions caractéristiques des plaques de Peyer. C'est qu'en effet la fièvre typhoïde ne se manifeste pas toujours au début par des troubles physiques; elle peut ne s'accuser que par un désordre intellectuel, qui constitue à lui seul tout l'appareil syraptomalique de la maladie. La pneumonie se comporte souvent de la même façon. La méningite aiguë peut aussi simuler l'aliénation mentale dans ses formes les plus violentes, et les malades de cette espèce sont souvent dangereux pendant la période active de leur délire. Il y a six ans, un malade me fut envoyé dans mon service à Saint-Antoine. A peine avait-il occupé son lit qu'il se précipita sur son voisin pour le tuer. Un accès violent de délire avait éclaté. Le malade succomba deux jours plus tard, et à l'autopsie on trouva toutes les lésions de la méningite aiguë.
Quant à la méningite chronique, elle appartient de droit à l'aliénation mentale dont elle constitue une des provinces les plus fertiles.
Il est une affection, ou plutôt un symptôme, que les observateurs inattentifs peuvent souvent confondre avec l'aliénation mentale : je veux parler de l'aphasie à ses divers degrés. Un malade qui répète toujours les mêmes mots ou qui balbutie des phrases inintelligibles peut aisément paraître aliéné à un observateur inattentif. Le diagnostic offre quelquefois des difficultés réelles, d'autant plus que l'aphasie peut fort bien compliquer certaines formes d'aliénation mentale.
Il est enfin un état qui peut fort bien simuler l'aliénation mentale : je veux parler de l'ivresse prolongée, qu'il ne faut pas confondre avec l'alcoolisme chronique! On voit sou^
4l8 DIAGNOSTIC DE LA FOLlIi EN GÈNÉUAt.
vent, en effet, à la suite d'excès bachiques très prolongés, un sliomme d'ailleurs bien portant présenter pendant quelque jours tous les caractères de l'aliénation mentale; mais il suffit d'une expectaticn savante pour le rendre assez promptement à la raison.
Abordons maintenant la question de la folie simulée. Jusqu'ici nous nous sommes supposés en présence d'un aliéné qui peut cacher son état ou plutôt qui l'ignore. Il nous faut maintenant renverser les données du problème. Il nous faut aborder la lutte avec l'homme sain d'esprit qui, pour des motifs divers, cherche à passer pour fou. Il serait absolument superflu d'insister ici sur l'extrême importance du diagnostic en pareil cas. La tête d'un homme peut en dépendre et, en tout état de cause, il s'agit presque toujours des plus graves intérêts.
Laissez-moi d'abord vous dire que la simulation occupe, dans les préoccupations des médecins étrangers à la pratique des maladies mentales, une place exagérée. Ceux d'entre vous qui s'exercent à l'interrogatoire des aliénés et au diagnostic des maladies mentales sont presque toujours disposés à discuter au moins l'hypothèse delà simulation. Or, sachez-le bien, dans nos asiles et dans la clientèle privée, la simulation de la folie est un cas extrêmement rare, et s'il faut éviter les inconvénients d'une trop grande crédulité, il faut également se tenir à distance d'un scepticisme exagéré, qui n'est au fond pas moins naïf que la crédulité la plus enfantine.
Ces principes une fois établis, voyons quels sont les motifs qui peuvent pousser un homme sain à simuler la folie. Ils sont assez nombreux et se présentent dans des condi-
lions qu'on pourrait classer en quelque sorte par catégories déteiminées. Pour échapper à la conscription, un jeune homme cherche à se faire passer pour fou; c'est là une imposture sur laquelle les médecins militaires seront souvent appelés à se prononcer. Dans la vie civile, on voit quelquefois les jeunes gens simuler l'aliénation mentale pour échapper au contrôle de leur famille ou pour éviter un mariage qu'on veut leur imposer. Enfin, dans les prisons, les condamnés simulent souvent la folie pour être admis à l'infirmerie et jouir d'un traitement plus doux. Mais il est incontestable que la cause principale de la simulation, c'est la criminalité. Le coupable simule l'irresponsabilité pour éviter les conséquences de son action. Cette hypothèse est la seule que nous examinerons ici, car, une fois éclairés sur ce point, vous le serez suffisamment sur tous les autres.
Un crime a été commis, le coupable est arrêté, mais il cherche à sefaire passer pour fou. Quel sera le rôle de l'expert?
Il est deux genres d'examen qui s'appliquent à la circonstance. D'abord l'examen direct ou personnel, qui s'adresse à l'accusé lui-même. Ensuite, l'examen indirect, qui ressort des pièces du procès, des dépositions des témoins, des antécédents de l'individu, de la nature du crime. C'est par ce dernier qu'il est indispensable de commencer l'expertise, et de même que dans la médecine ordinaire, avant de formuler un diagnostic, on cherche à connaître l'histoire du malade et de sa malailie, il faut, dans le cas actuel, s'inquiéter des circonstances qui ont accompagné, précédé ou suivi le crime avant d'interroger le criminel.
Il faut donc discuter méthodiquement un certain nombre de questions qui permettent d'éclairer le problème.
r Quel est l'acte en lui-môme et de quelle manière a-t-il
été commis? On peut souvent ici puiser d'importants renseignements dans l'étude des faits révélés par l'enquête.
Le criminel agit avec ruse et préméditation ; il prend des précautions, il se cache pour atteindre son but ; après le crime il prend la fuite. Est-il arrêté, il nie avec aplomb et proteste de son innocence. Souvent il a des complices que l'instruction permet de découvrir. Enfin , avant de tomber sous le coup des poursuites, il vaquait aux occupations de la ^■ie ordinaire. C'était, à tous les égards, un homme semblable aux autres.
L'aliéné, au contraire, ne cherche presque jamais à se cacher, il ne prend aucune précaution polir éviter d'être arrêté. Enfin, et ceci est de la plus haute importance, il n'a point de complices. Tout criminel qui conspire avec un ou plusieurs associés doit être par cela seul rayé des cadres de l'aliénation mentale.
Tels étaient les caractères du crime de Papavoine, qui fut exécuté pour avoir assassiné deux jeunes enfants, et qui était très certainement non pas un coupable, mais un fou.
2° Quels sont les caractères de l'acte [en lui-même?
Bien souvent l'absurdité, l'atrocité du crime, la manière dont il a été commis, suffisent pour établir au moins une présomption de folie. Le meurtrier frappe et tue, puis il s'échappe et va se cacher. L'aliéné au contraire redouble de fureur en voyant couler le sang de sa victime, il la frappe plusieurs fois du suite, il la mutile, il la coupe en morceaux, il séjourne assez longtemps sur le théâtre du crime pour compromettre sa sûreté personnelle. Enfin, il est des actes qui portent en eux-mêmes le cachet de la folie. Le sergent Bertrand, qui escaladait les murs d'un cimetière pour déterrer les femmes récemment ensevelies et se livrer sur elles h des actes obscènes, était évidemment un aliéné.
. 3° Quel a pu être le motif du crime?
Il n'existe jamais de cause suffisante pour justifier une action criminelle, mais on comprend que la vengeance, la cupidité, la passion, poussent un homme à se rendre criminel. Ce sont là des motifs sinon suffisants, du moins compréhensibles. Mais comment expliquer l'action de Lemaire qui assassine sa belle-mère, parce que, disait-il, il voulait absolument être guillotiné? Après son exécution l'on découvrit, à l'autopsie, des traces évidentes de méningite. C'est précisément ici que le simulateur commence à se dévoiler. Interrogé sur les motifs de son crime, il dira : « J'ai des absences, des faiblesses d'esprit. » Jamais l'aliéné n'invoque de pareilles erreurs, lise glorifie, au contraire, de ce qu'il a fait. Souvent aussi l'on saisit, surtout chez les mélancoliques et les persécutés, des hallucinations qui les ont poussés au crime. Il est de la plus haute importance de savoir si chez ces sujets il existait des hallucinations à une époque antérieure, ce qui nous conduit à la question suivante :
4° A quel moment remonte la folie ?
11 est évident que si, dans le cours de son existence antérieure, le malade a été déjà traité dans une maison de santé, il faudra tenir le plus grand compte de cette circonstance.
Mais le plus souvent, chez les simulateurs, c'est après l'arrestation que la folie éclate. 11 faut se rappeler cependant que, comme l'a fort bien observé M. Motet, il est des sujets qui ont un accès de folie en prison, motivé par le trouble et l'inquiétude que leur cause une situation aussi grave.
5" Quel intérêt le sujet peut-il avoir à simuler la folie?
Dans le cas de criminalité, la réponse n'est point douteuse. On saisit immédiatement un motif qui peut à lui seul suffire pour inspirer la conduite de l'inculpé.
Restent enfin les antécédents héréditaires ou personnels du sujet, qui devront être scrutés avecattention , et ses écrits, qui pourront souvent fournir des renseignements utiles.
J'arrive maintenant à l'examen direct. Mis en présence d'un homme qui simule la folie, l'esprit sera frappe par l'exagération de ses réponses, parleur défaut de logique, par leur absurdité. En général, les simulateurs se font de la folie la même idée que le vulgaire, qui ne regarde comme fous que les gens qui divaguent absolument. Gomme le dit fort bien Morel, un aliéné auquel on demande son âge peut répondre : six mois ou six mille mis, mais il ne dira point : 245 fr. 35, comme le fit un simulateur cité par lui. Ainsi, l'absurdité même des réponsesdoit mettre l'expertengarde; d'ailleurs, les simulateurs tombent facilement en des contradictions qui proviennent de la difficulté de soutenir leur rôle. Un sujet examiné par l'expert se prétendait fils du duc de Mecklembourg-Strelitz. « Je ne crois pas à votre délire, lui dit un jour l'expert. — Je lésais, répondit-il, et j'ensuis bien fâché. » Parcontre, il faut noter l'opiniâtreté de certains simulateurs qui jouent leur rôle jusqu'au bout. Tuke et Bucknill citent le cas d'un célèbre pick-pocket qui, s'entendant condamner à quatre ans de prison, fut frappé d'une attaque d'apoplexie, avec hémiplégie droite et démence. Il persista pendant de longs mois à jouer ce rôle ; il se vautrait dans la plus ignoble saleté pour mieux prouver son délire ; mais un beau jour ce pauvre hémiplégique, profitant d'un défaut de surveillance, descella les barreaux qui protégeaient une croisée, sauta par la fenêtre, escalada les murs de sa prison et se sauva. On ne l'a jamais revu, mais il est certain qu'il s'est joué des médecins en leur faisant admettre la réalité d'une hémiplégie et d'une démence absolument simulées.
On peut rapprocher ce fait de l'observation d'un jeune pâtre (Garl Specht), âgé de dix-sept ans, convaincu de viol et d'assassinat, qui, pendant son procès, joua si bien la démence incohérente avec bégaiement et tremblement des membres, qu'il fut considéré comme faible d'esprit. Il obtint le bénéfice des circonstances atténuantes et ne fut condamné qu'à trois ans de prison. A peine le verdict était-il prononcé, qu'il fit des sauts de joie; il était guéri de sa démence et parlait librement.
Il est dés procédés supplémentaires fondés sur l'emploi de certaines ruses qui permettent de surprendre le secret des simulateurs. Manteggia rapporte l'observation d'un sujet devant lequel il dit tout haut à la visite : a Cet individu simule, car il devrait présenter certains symptômes qui n'existent pas ». Le lendemain, docile à la leçon qu'il avait reçue, le malade présentait les symptômes dont on avait parlé devant lui.
Morel rapporte l'observation d'un voleur qui avait si bien joué la surdi-mutilé, que depuis deux ans il était admis dans un asile de sourds-muets ; mais un beau jour il fut pris en flagrant délit de monologue, ce qui permit de lui rendre justice et de le restituer à la prison dont il n'aurait jamais dû sortir.
On a quelquefois eu recours à l'emploi des anesthésiques, de l'éther ou du chloroforme, pour faire cesser certains phénomènes simulés et recueillir pendant la période d'ivresse des aveux utiles à enregistrer ; mais ce procédé est infidèle et dangereux et, d'ailleurs, les résultats qu'il peut donner , ne seraient probablement pas admis comme preuve devant les tribunaux.
En résumé, il est rare qu'un simulateur soumis à une longue et patiente observation et placé dans des con-
ditions variées, ne finisse pas par se trahir. Mais il reste toujours des cas douteux, et l'on voit des simulateurs doués d'une rare énergie déjouer toutes les tentatives faites pour les surprendre. Quand le sujet se renferme avec persévérance dans un mutisme obstiné, il est presque impossible de formuler un jugement motivé (1).
(1) Pour de plus amples détails, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de M. le docteur Laurent, Etude médico-légale sur la simulation de la folie, Masson, 1866j et ù la thèse de M. le docteur Coindreau.