INTERROGATOIRE DES ALIÉNÉS
traire, des idées délirantes rester à l'état latent et n'éclater qu'après une longue période de dissimulation. De pareils secrets sont souvent gardés pendant des années, pendant une existence entière. Un beau jour le mystère éclate, et l'on apprend de la bouche même de l'aliéné qu'il est depuis longtemps en rapport avec les puissances supérieures, qu'il communique avec les anges, et qu'il est chargé de présider à la rénovation du monde. D'autres fois, c'est le délire inverse qui s'est emparé de lui; il est damné, il est sorcier, le diable s'est emparé de lui. On comprend quels sont les ménagements dont il faut user pour obtenir, à cet égard, des aveux, lorsqu'il s'agit d'un malade qui s'étudie à dissimuler son délire.
EnQn il est un dernier point qui fournit souvent à l'aliéniste une mine féconde de renseignements, c'est le délire erotique. Il peut exister seul, ou s'allier à 'des idées religieuses ou morales de l'ordre le plus élevé.
Il est extrêmement rare de rencontrer un fou capable de subir un interrogatoire aussi compliqué sans se compromettre à un moment donné. Il suffit de presser un ressort pour faire éclater la boîte de Pandore, et l'on ne saurait assez admirer l'habileté avec laquelle certains aliénistes expérimentés savent toucher le point juste, et faire déraisonner le malade au moment oii l'on s'y attend le moins.
Un malade enfermé pendant quelque temps dans une maison de santé en Angleterre, intente après sa sortie un procès à ses médecins ; il les accuse de l'avoir détenu arbitrairement.
Devant les juges, sa tenue était irréprochable ; il dissimulait avec une grande habileté son délire, et l'avocat chargé de la défense éprouvait déjà les plus vives inquiétudes, lorsqu'il eut l'heureuse inspiration de lui poser la
question suivante : « Qu'eit devenue la princesse à laquelle vous écriviez des lettres avec de l'encre sympathique faite avec du jus de citron ? » Aussitôtle malade retomba dans l'ornière de ses conceptions délirantes, et son état mental ne fut plus douteux pour personne.
N'oublions pas d'ailleurs qu'un second examen est souvent nécessaire, car la folie peut être intermittente; un malade peut être absolument raisonnable au moment de l'examen, et le mot de lucidité sert précisément à désigner les intervalles oii la folie cède la place à la raison.
Quand la parole ne trahit point le délire, les écrits peuvent quelquefois le révéler. Voilà pourquoi les lettres et les manuscrits sont chez les aliénés l'un des éléments de diagnostic les plus précieux. Sans parler des idées ab^u^des que peuvent renfermer ces écrits, les caractères physiques de l'écriture peuvent eux-mêmes fournir des indices. Elle est souvent heurtée, précipitée, mal formée. Elle présente quelquefois des caractères vraiment insolites. C'est ainsi que Buchner a signalé ce qu'il appelle «l'écriture de miroir, » c'est-à-dire une écriture dont les caractères sont formés de telle manière qu'on les aperçoit comme s'ils étaient réfléchis par un miroir. C'est surtout dans la paralysie générale qu'on a signalé ce phénomène ;je vous l'indique à titre de curiosité.
Mais ce que vous rencontrerez le plus souvent, ce sont des phrases incomplètes oii manque un verbe, un substantif, un membre important; ce sont des mots soulignés, comme si le malade voulait donner à ses écrits toute l'emphase qu'il apporte dans ses discours. Dans certaines lettres, surtout dans celles qu'écrivent les femmes, c'est à peine si on trouve un mot qui échappe à cette règle. Ailleurs, c'est un déluge de points d'exclamation ; ce sont des points d'interrogation jetés au hasard dans le texte ; ce sont enfin des
CARACTÈRES PHYSIQUES DE l' ALIÉNATION MENTALE. 413
formules étranges, des expressions forgées par le malade et dont il est souvent difficile de comprendre le sens.
Nous arrivons maintenant aux caractères physiques de l'aliénation mentale. Avant même de commencer l'interrogatoire, l'observateur attentif sera frappé de l'attitude de l'aliéné, 'de sa physionomie, qui semble porter le masque de la folie. On dit avec raison que les fous ont souvent les yeux hagards, et en effet les yeux ont presque toujours une expression singulière; tantôt fixes, tantôt mobiles, ils impriment à la figure un cachet particulier.
Les traits sont contractés et l'on voit se dessiner d'une façon prématurée des rides sur le visage, phénomène frappant lorsqu'il s'agit d'une femme jeune encore. Chez quelques individus on constate une parésie de certains muscles du visage; mais surtout, comme le fait observer Bucknill, il existe une différence marquée entre les deux moitiés gauche et droite de la face, oubien entre les parties inférieure et supérieure du visage ; la bouche peut être expressive tandis que les yeux sont ternes ; ou bien, au contraire, les yeux sont animés tandis que la bouche entr'ouverte et les lèvres pendantes ont l'expression de la stupidité.
En thèse générale les aliénés sont laids, plus laids que nature, et lorsqu'ils reprennent leur bonne mine, c'est un signe des plus favorables. Toutefois, il est des femmes dont les traits un peu vulgaires prennent, sous l'influence de l'excitation maniaque, une tournure illuminée et poétique qui contraste avec leur expression ordinaire.
Les téguments sont très souvent pigmentés; une couleur bistre, qui est peut-être le résultat d'une hématose incomplète, se répand sur tout le visage, quelquefois sur tout le corps.
Des signes plus importants encore vous seront quelque-
fois fournis par l'hésitation de la parole, par le tremblement, par le strabisme, par l'inégalité des pupilles, et par d'autres conditions qui relèvent de cet ordre d'idées.
N'oublions pas l'attitude des aliénés, qui tient le milieu entre les phénomènes physiques et les symptômes purement intellectuels. En effet, cette attitude est en rapport non seulement avec l'état des forces musculaires, mais aussi avec les idées dominantes qui gouvernent le malade. Les uns se tiennent accroupis dans un coin, les autres sont agités, vont et viennent sans cesse ; d'autres enfin se trahissent par des détails infîmes, mais qui, pour l'observateur attentif, sont de précieux renseignements. J'étais appelé un jour dans une maison oii régnait un grand luxe, oii le maître vivait entouré de serviteurs nombreux. A peine avais-je sonné, que le maître de la maison venait lui-même ouvrir la porte. Pourquoi venir ? pourquoi ne pas laisser les domestiques remplir leur devoir? C'est que l'agitation perpétuelle qui le dévorait ne lui permettait pas d'abandonner à un autre le soin d'apprendre quel était le nouveau venu qui venait se présenter chez lui, et qu'il craignait déjà sans le connaître.
Dans la conversation, les aliénés se livrent souvent à des gestes exagérés et hors de toute proportion avec leurs paroles. Us ont souvent des tics, des contorsions de la face. Leur mauvaise tenue les trahit souvent; ils sont mal mis, malpropres ; leur mise est excentrique, leurs vêtements sont en désordre. Sous prétexte de les ausculter, vous les déshabillez et vous trouvez dans les profondeurs les plus intimes de leurs vêtements tout un magasin d'objets divers : un peigne, du pain, du fromage, un mouchoir, des cailloux, enfin tout un assortiment de choses disparates qui témoignent des préoccupations les plus insensées, ou d'une perversion de l'instinct de la propriété,