TRAITEMENT MORAL
3° Enfin, une période terminale, oii, les conditions étant changées, il est préférable, dans bien des cas, de laisser le malade en liberté.
Traitement moral. — L'internement du malade est le premier et le principal élément du traitement moral, mais il est tout un ensemble de moyens qui se rattachent à ce principe et qui méritent une place importante dans les soins à donner à l'aliéné.
Par traitement moral, Leuret entendait une sorte d'intimidation systématique. Le malade était tancé, menacé, réprimandé pour ses conceptions délirantes, et s'il persistait à les soutenir, il était puni par des moyens de rigueur, dont la douche formait la base principale. Il estincontestable qu'il y avait là une exagération manifeste. Mais on ne saurait méconnaître la part de l'influence que certains hommes savent exercer par leur attitude sur la guérison des aliénés. Il ne faut point sans doute les contredire ouvertement, comme le faisait Leuret ; mais il est utile de causer avec eux, de solliciter leur confiance et de chercher à combattre leurs conceptions erronées. Impuissant dans la période active de la folie, le raisonnement peut rendre des services au cours de la convalescence, quand le malade hésitant commence à concevoir quelques doutes sur la justesse de ses idées. Il va sans dire que cette méthode ne doit être employée qu'avec la plus extrême réserve et la plus grande discrétion.
Traitement physique. — Nous arrivons maintenant au traitement physique, qui comprend trois ordres de moyens : hygiéniques, médicaux et pharmaceutiques.
Traitement hygiénique. — L'exercice, le travail, soit physique, soit intellectuel, est un puissant moyen de sédation chez les fous. Le travail agricole a été surtout recommandé, et il n'est pas douteux qu'une vie active en plein
444 DU inAiroiENr de la folie en général.
air est très utile, surtout pour les aliénés robustes et qui ont conservé une certaine vigueur physique.
On peut aussi exercer les malades aux arts mécaniques dont ils ont fait autrefois l'apprentissage. Ils arrivent ainsi dans une certaine mesure à contribuer à leur propre entrelien. Dans beaucoup d'établissements, les vêtements des malades sont confectionnés dans la maison, et le service intérieur est fait par eux en grande partie. Il ne faut point d'ailleurs exagérer le système, et si le travail des champs peut être utile aux malades, ce n'est point une raison pour organiser l'exploitation des aliénés par l'agriculture.
Reste la question du travail intellectuel. Dans une certaine mesure, nous le croyons utile et même nécessaire pour les esprits cultivés; les illettrés eux-mêmes peuvent en tirer un bon parti, et dans les établissements oii des écoles sont organisées pour les aliénés, plus d'un malade qui à son entrée ne savait ni lire ni écrire, est sorti guéri et pourvu d'une instruction élémentaire.
Les sujets d'étude qu'il est permis de choisir sont fort divers. Les langues, la littérature, la géographie, la peinture et la musique peuvent être cultivées par les aliénés. En Angleterre on les exerce souvent au calcul et l'on prétend obtenir de bons résultats de cette gymnastique. Il est é\ident qu'il s'agit ici surtout d'une question de mesure. Mais, si nous recommandons le repos pour les esprits fatigués, il ne faut point oublier que pour des cerveaux actifs l'inertie absolue devient bientôt une fatigue.
C'est dans le mômeordred'idées qu'on peut recommander les divertissements de toute espèce, les concerts, les représentations théâtrales, les promenades. Il est souvent utile d'accorder aux malades des sorties pendant lesquelles,' sous une surveillance attentive, ils peuvent oublier la monotonie
TiAAirEllENl' PHYSlQUli. BÉGlMfc:. THAITEMENT MÉfilCAL. 443
de l'asile. Nous connaissons une maison de santé en Angleterre oîi l'on autorisait autrefois certains aliénés à suivre à cheval la chasse au renard, mais on a reconnu des inconvénients à cette pratique, et il a fallu restreindre cet excès de liberté.
Régime. — Aux moyens que nous venons d'énumérer, il faut joindre un régime essentiellement analeptique. Les aliénés sont souvent doués d'un grand appétit. Ils ont besoin de nourriture, et cette nourriture doit être généreuse ; ils doivent manger de la viande, des aliments azotés et phosphores, mais on doit leur refuser les excitants, les condiments épicés et ne leur accorder le vin qu'en petite quantité, sauf les cas particuliers ; on sait en effet que la plupart des aliénés se grisent avec une facilité déplorable et que l'ivresse exerce sur leur état mental une influence des plus fâcheuses.
Traitement médical. — Nous comprenons sous ce titre les moyens destinés à exercer une action physique sur les malades et qui cependant ne rentrent point dans la catégorie des médicaments. On peut les diviser en trois grandes classes: les sédatifs, les révulsifs et les excitants.
Parmi les sédatifs, la première place appartient au bain prolongé. On peut avec avantage laisser séjourner les aliénés pendant plusieurs heures dans un bain dont on entretient la température à un degré constant. Certains malades supportent des bains de plusieurs heures et même de plusieurs jours. On peut combiner avec les bains tièdes des aff usions froides sur la tête.
Parmi les autres moyens sédatifs, nous citerons surtout l'obscurité plus ou moins complète et la lumière colorée, (système Poîli) qui semble réellement dans certains cas exercer une bienfaisante influence.
446 nu TRAlTËMKNt DE LA FOLTl: EN GÉJNÉRaL.
Lh médication révulsive se fait évidemment dans le même sens que la médication sédative, bien que les procédés soient différents ; elle a surtout pour but de décongestionner les centres nerveux en appelant à la surface un afflux sanguin. Nous citerons en première ligne, parmi les moyens de cet ordre, les bains sinapisés, dont on fait un grand usage en Angleterre, surtout dans les cas d'agitation et d'insomnie {\).
Les autres révulsifs le plus souvent employés sont les frictions sèches ou stimulantes, les vésicafoires et le séton. Ce dernier moyen est souvent employé avec un certain succès dans le traitement de la paralysie générale. J'ai vu, dans des cas de stupeur, réveiller la vitalité par la méthode de Baumscheidt qui consiste, on le sait, à faire une multitude de piqûres d'aiguille à la peau à l'aide d'un appareil spécial, puis à exciter le point choisi avec une huile irritante, qui amène une éruption très abondante.
Parmi les moyens stimulants, je citerai surtout l'hydrothérapie, dont l'usage est devenu presque général dans le traitement des maladies mentales, et l'électricité surtout sous la forme de courants galvaniques dirigés à travers l'encéphale.
Traitement pharmaceutique. — L'emploi des moyens pharmaceutiques ne jouit point en général d'une grande faveur parmi lesaliénistes deprofession. On comprend que, découragés par des insuccès répétés, ils préfèrent s'en tenir aux moyens hygiéniques et aux médications extérieures,
(1) Nous avons déjà p:irlé do ce moyen de traitomcnt (p. 27-4). Pour de plus amples détails, consulter rarlicle de Laurent, Annales médico-psychologiques, t. LX, I8G7. C'est à M. te docteur Newington que revient surtout l'Iionneur d'avoir introduit ce moyen dans la tiiérapeutique des maladies mentales,
TRAITEMENT PHARMACEUTIQUE. 4l7
obéissant en cela à la tradition de Pinel. Et cependant il est incontestable que l'emploi des remèdes internes peut rendre chez les aliénés de très importants services. On comprend d'ailleurs que je ne puis ici me permettre qu'une cnumération très rapide des moyens qu'il convient d'employer.
Commençons par les méthode les plus anciennes, qui sont en honneur depuis la plus haute antiquité.
L'utilité des purgatifs a été reconnue de tout temps. D'abord, les aliénés ont une tendance constitutionnelle à la constipation. Ensuite, la révulsion sur le tube intestinal est assurément au nombre des médications les plus utiles dans les cas d'aliénation mentale. Les anciens purgeaient les fous avec de l'ellébore ; nous avons recours à des purgatifs dont l'action est plus régulière : l'huile de ricin, additionnée de quelques gouttes d'huile de croton, les purgatifs salins et surtout les pilules à base d'aloès. Chez presque tous les aliénés, il est utile de commencer le traitement par des évacuations abondantes, etles purgations doivent être souvent répétées dans le cours du traitement.
.Notons d'ailleurs que la sitophobie et d'autres délires analogues sont souvent entretenus par un état de gastricité qui se dissipe par l'emploi d'une médication appropriée.
Après les purgatifs vient la saignée, moyen dont on abusait autrefois, et qui, discrédité depuis la réforme de Pinel, est tombé dans un abandon peut-être exagéré. Certes, il n'en faut user qu'avec la plus grande prudence; mais chez certains paralytiques généraux manifestement' congestifs, chez les épileptiques et chez certains vésaniques, la saignée peut rendre de véritables services. Nous préférons de beaucoup à la phlébotomie les applications de sangsues soit ù la tête, soit à l'anus.
Nous arrivons aux calmants, dont l'importance ne sau-
418 DU TUAlTEMtîSÎ DE LA FOLIE E.N GÉNÉUAL.
rait être méconnue, mais qui jouissent d'une faveur peutêtre excessive.
L'opium et les injections de morphine occupent une place très importante dans le traitement de la folie, surtout dans les formes caractérisées par l'agitation. Ces moyens peuvent également réussir dans certains cas de lypémanie oii les allures du malade témoignent d'une excitation vive. On a peut-être e.\agéré l'utilité de ces moyens, et l'on est arrivé à exercer sur les centres nerveux une pression absolument abusive. Ce n'est point un motif pour méconnaître les importants services que peut rendre cette médication, dont il faut seulement éviter les excès.
Le chloral, soit isolé, soit combiné aux injections hypodermiques de morphine, est un calmant de premier ordre et dont l'indication trouve surtout un emploi dans les cas où l'insomnie joue un rôle prépondérant.
Il est un médicament dont l'influence dépressive a été souvent utilisée, surtout en Angleterre : c'est le tartre stibié, qui amène, comme on l'a dit avec raison, un état de quiétude d'autant plus remarquable qu'il avait été précédé par une vive agitation.
La combinaison du tartre stibié avec l'opium et les autres calmants donne souvent des résultats beaucoup plus accentués que l'usage isolé de ce médicament.
Les bromures alcalins ont conquis une position tellement importante dans le traitement des maladies nerveuses et mentales, qu'il serait absolument inutile d'en plaider la cause ; tout au plus doit-on protester contre l'abus qui s'en est fait quelquefois.
Les trois grandes indications de l'emploi des bromures en médecine mentale sont : i° la mélancolie; 2° les troubles psychiques liés à l'épilepsie; 3° les perturbations intellec-