DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES
liqueurs sophistiquées, et c'est là, peut-être, l'une des raisons de la supériorité des anciens sur les modernes.
Mais il est une différence de terrain dont il est impossible de ne pas tenir compte. Autrefois, le talent de boire faisait partie de l'éducation d'un gentilhomme, et celui qui ne savait supporter cinq ou six bouteilles de vin passait pour un manant. Les hommes du Nord conservaient d'ailleurs une supériorité notoire à cet égard sur les méridionaux et les Français. On connaît Thistoire de ce gentilhomme qui, ayant accompagné le prince de Gonti en Pologne, fut obligé de prendre part à un festin dans lequel on célébrait l'arrivée du nouveau roi. Lorsqu'il voulut s'excuser en disant que sa sauté l'empêchait de boire, les gentilshommes polonais s'écrièrent tous en chœur: a Bibat et moriatur ! »
Aujourd'hui, nous n'en sommes plus là; les modernes sont incontestablement plus sensibles aux influences de cette espèce; ils se grisent plus facilement et supportent plus mal l'ivresse.
Un médecin américain fort distingué, M. Beard, est arrivé aux mêmes conclusions par l'observation des faits qui se passent autour de lui. Il démontre que les Américains de nos jours résistent infiniment moins à l'usage des boissons alcooliques que ne le faisaient leurs ancêtres. L'exagération de l'activité du système nerveux chez les modernes et son instabilité consécutive sont évidemment la raison principale de cette intolérance. 11 n'en est pas moins vrai que nous possédons encore aujourd'hui de vénérables vieillards qui semblent, pour ainsi dire, se conserver dans l'alcool ; mais ce qui est aujourd'hui l'exception semblerait presque avoir été la règle autrefois. Il y a donc là une question de fréquence dont le sens ne saurait nous échapper. \mum\ ni/ 'm tjijp
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Peut-être aussi faut-il tenir compte des différences de race. Les habitudes du Nord, introduites en France, ont trouvé des organismes moins aptes à y résister. On sait, d'ailleurs, combien est grande la part des idiosyncrasies. Tel individu se livre presque sans inconvénient à des excès prolongés, tel autre est incapable de braver le moindre écart de régime.
Nous arrivons donc, en définitive, à formuler cette conclu- . sion un peu naïve : l'alcool est très nuisible aux gens qui ne peuvent pas le supporter. Les considérations qui précèdent vous permettront de bien saisir le sens de cette formule, qui n'est pas, au fond, aussi puérile qu'on pourrait le supposer.
Voyons maintenant quelles sont les conditions dans lesquelles le poison opère.
Le mot alcoolisme a été créé par Magnus Huss, qui observait en Suède, dans un pays oij i'eau-de-vie de grains ou de pommes de terre est la boisson habituelle de toute la population. On estime à 4 ou SOO grammes par jour la quantité d'eau-de-vie qu'absorbe un ouvrier sobre d'ailleurs. On conçoit, dès lors, combien les accidents produits par cette intoxication chronique doivent être fréquents. On les observe moins souvent dans les pays oii le vin est la boisson habituelle. La bière, le cidre et le poiré occupent, entre l'alcool et le vin, une position intermédiaire.
Mais il est une condition extrêmement importante et qui modifie notablement les effets de l'alcoolisme, surtout au point de vue intellectuel; c'est ia condition sociale, c'est l'hygiène de l'individu.
Un homme qui se nourrit bien, qui se soutient par des aliments variés et de premier choix, supporte infiniment mieux les eQets de l'alcool qu'un misérable qui cherche,
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en buvant, à tromper sa faim. L'empoisonnement est alors beaucoup plus intense et plus rapide, et, comme toutes les autres conditions hygiéniques, quand elles sont favorables, agissent pour retarder et diminuer les effets du poison, il en résulte pour les riches une immunité relative par rapport aux pauvres. Nous ajouterons que la prédisposition héréditaire et individuelle doit être prise en sérieuse considération. Le iils d'un alcoolique ou d'un aliéné est infiniment plus sensible aux effets psychologiques des boissons spiritueuses que tout autre individu ; à plus forte raison, s'il est ou s'il a été lui-même aliéné.
On comprend donc que les hommes robustes, nés d'une lignée parfaitement saine, vivant dans des conditions hygiéniques favorables, et se soutenant par une bonne nourriture, puissent supporter des excès alcooliques très sérieux, surtout s'ils sont habituels. Ils arrivent souvent alors à cet état d'alcoolisme latent qui se rencontre souvent chez les hommes qui ont atteint ou dépassé la cinquantaine. Les habitudes sont correctes, la tenue est parfaite; l'alcool n'est ingéré qu'à des heures régulières et toujours les mêmes; jamais on ne constate chez eux la moindre trace d'ébriété ; mais, vers un certain âge, l'esprit s'engourdit, l'intelligence s'ankylose, et les hommes de cette espèce, sans négliger en aucune manière les devoirs de leur position, s'enferment de plus en plus dans la routine et deviennent incapables, je ne dis point d'accepter, mais de comprendre une idée nouvelle. Cet état intehectuel n'est pas exclusivement propre, comme on le croit généralement, aux vieux militaires; il se rencontre très souvent chez des gens du monde parfaitement corrects , mais vivant bien , et qui réussissent à s'immobiliser l'intelligence par l'alcool, sans avoir jamais éprouvé de désordres graves ou bruyants.
Je ne chercherai point, messieurs, à vous rappeler les théories diverses qui ont été émises sur le mode d'action de l'alcool depuis Liebig jusqu'à nos jours. Qu'il nous suffise de savoir que, se fixant en nature dans les tissus, il se porte de préférence sur le foie et le cerveau. Voilà pourquoi il exerce une action élective sur le système nerveux.
A ce dernier point de vue, qui est le nôtre, il faut lui reconnaître deux modes d'action : il produit l'alcoolisme aigu et l'alcoolisme chronique.
Alcoolisme aigu. — L'alcool est un poison ; donc, ingéré à forte dose, il peut tuer un homme sur le coup ; c'est ce qui arrive à ces buveurs insensés qui font le pari dévider un litre d'eau-de-vie d'un seul trait. On les a vus souventiomber morts sur le carreau, après l'accomplissement de leur prouesse.
Mais, en général, son action est infiniment moins brutale : à dose modérée, il réconforte, il stimule, il développe les forces physiques et morales ; à dose élevée, il enivre ; à dose exagérée, il abrutit.
Les quantités nécessaires pour produire cet effet varient nécessairement avec les habitudes de l'individu, avec son tempérament, avec le climat et les autres conditions sur lesquelles nous venons d'insister. Mais, dans la marche ascendante qui conduit vers l'ivresse et plus tard vers l'abrutissement, il existe trois périodes bien nettement définies, dont les symptômes sont à peu près constants.
D'abord, la période d'excitation; elle .est caractérisée (à un degré suffisamment élevé) par un vrai délire dont les phénomènes sont variables, et qui s'annonce, en général, par de la gaieté, de la tendresse, par une bienveillance universelle. Il est des gens qui ont le vin triste; mais la plupart des buveurs, à cette première période, sont gais, aimables,
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bien disposés; ils manifestent des penchants erotiques, souvent assez accentués ; mais ce qui domine avant tout, c'est une sorte d'anesthésie morale. Gomme dans le rêve, l'alcoolique à ce moment ne s'étonne de rien; il voit les actes les plus étranges sans en être surpris, il entend sans sourciller les propositions les plus saugrenues : on lui propose d'aller se jeter à la rivière, et s'il n'obéit pas lui-même à ce conseil, il trouve fort naturel que ses amis le suivent, puisque tel est leur bon plaisir. En un mot, il a perdu le sentiment de la réalité.
Mais, si les excès continuent, on voit survenir la période ébrieuse, caractérisée d'abord par des troubles sensoriels, puis par des troubles de la motiiité, puis enfin par des phénomènes intellectuels d'une nature spéciale et caractéristique.
On observe d'abord de la diplopie, puis ensuite des illusions et des hallucinations de la vue, quelquefois de la paracousie, parfois même des troubles des autres sens. J'ai connu un infirmier alcoolique qui, dans ses accès d'ivresse, éprouvait une hallucination tactile fort singulière : toutes les fois qu'il était ivre, il croyait recevoir des coups de poing dans le dos; pour s'en garantir, il s'appuyait contre un mur; mais à sa grande surprise, malgré ce rempart, les coups redoublaient d'une manière absolument inexplicable pour lui.
En même temps, il se produit des troubles de la motiiité, dont les plus fréquents sont l'embarras de la parole et la titubation.
Enfin, un délire particulier s'empare de l'ivrogne : ce sont des impulsions auxquelles sa volonté engourdie ne saurait résister et qui le poussent souvent aux actes les plus graves. En effet, la seconde période de l'alcoolisme est, comme on l'a dit, la période du crime.
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En dehors de ces violences, l'alcoolique est insiipportablement bavard ; son activité, quand elle ne s'évapore pas en violences, se dépense en paroles. Ses discours sont absolument incohérents, et la rapidité avec laquelle se succèdent les idées le rend d'une mobilité incessante; il saute sans transition d'une idée à une autre et ne peut pas terminer un raisonnement ; mais à côté de ce défaut de suite dans les idées se place le phénomène inverse ; je veux parler de cet entêtement, de cette obstination qui écarte tous les obstacles pour revenir constamment au même but. Voilà pourquoi l'ivrogne est si dangereux quand il s'est absolument mis en tête de commettre un crime. Voilà pourquoi, dans un ordre d'idées moins tragique, il reviendra dix fois frapper aux volets fermés du cabaret dont on l'a chassé, jusqu'au moment oîi, surpris brusquement par la troisième période de l'ivresse, il glisse dans ses propres déjections et s'endort lourdement sur le pavé.
La période comateuse vient en eifet clore la scène; le malade dort profondément, pendant qu'une sueur profuse vient inonder toute la surface du corps. A ce moment, il est plus ou moins profondément anesthésique; on a vu des ivrognes, comme les épileptiques, tomber dans le feu et se faire de profondes brûlures sans les sentir ; on a vu des gens grièvement blessés, en état d'ivresse, subir des opérations graves et des amputations dans un état d'anesthésie aussi complet que celui du chloroforme.
Au réveil, le sujet éprove un malaise plus ou moins profond, mais qui se dissipe assez volontiers. Quelquefois cependant les conséquences d'une orgie sont plus graves : on a vu survenir, en pareil cas, des pneumonies souvent mortelles, de l'ictère, et même un ictère malin.
11 est de nombreuses variétés à signaler, et les phéno-