DU DELIRIUM TREMENS
Sommaire. — Historique. — Causes du delirium tremens. — Alcoolisme. Affections aiguës. — Causes d'affaiblissement. — Emotions morales. — Excès habituels. — Orgies, — Age, se.\e, hérédité. — Suppression du stimulant. — Prodromes physiques. — Prodromes psychologiques. — Symptômes de la maladie. — Insomnie. — Hallucinations. — Terreurs. — Sitophobie. — Subdélirium. — Tremblement. — Sueurs. — Etat du pouls. — Température. — Forme fébrile à température élevée. — Terminaison. — Durée. — Diagnostic. — Pneumonie. — Fièvre typhoïde. — Méningite. — Urémie. — Erysipèle. — Lésions chirurgicales, — Paralysie générale. — Encéphalopathie saturnine. — Manie
- aiguë. — Délire aigu. — Pronostic. — Anatomie pathologique. — Traitement. — Trois catégories de sujets. — Moyens qui leur sont applicables.
Messieurs
Il est un état pathologique placé, en quelque sorte, sur la frontière de l'alcoolisme aigu et de l'alcoolisme chronique, et qui ressemble à un pont jeté entre les deux grandes phases de l'intoxication par l'alcool. C'est le delirium tremens ou délire tremblant, affection grave et qui semble représenter par rapport à l'alcoolisme ordinaire la même aggravation que le délire aigu par rapport à la manie et à l'état maniaque.
Messieurs, dès les premiers temps de la médecine, l'on a soigné des buveurs et on a vu se produire des cas de delirium tremens. Hippocrateen a très certainement rapporté des exemples; Aristote semble en avoir décrit les syra-
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plômes chez Denis de Syracuse, qui eut un accès d'ivresse pendant vingt-quatre jours (orgie vraiment royale). Enfin, nos prédécesseurs des deux derniers siècles nous ont laissé des observations qui paraissent évidemment s'y rapporter. Et pourtant le nom et la chose ne datent pas de loin, et il n'y a guère plus de soixante ans que l'on reconnaît l'existence d'une maladie aiguë offrant une physionomie toute spéciale et se rattachant comm.e origine à l'imprégnation alcoolique.
C'était en 1813 : les guerres de Napoléon étaient en pleine activité et la contrebande introduisait sur les côtes de l'Angleterre les plus voisines du continent, et spécialement dans le comté de Kent, d'énormes quantités d'alcool étranger. La population maritime de ces parages abusait, par conséquent, de toutes les liqueurs fortes qu'elle contribuait à introduire dans le pays, et ce fut alors que Sutton, qui exerçait la médecine dans ces parages, fut frappé de voir qu'il existait chez les gens du peuple, et spécialement chez les matelots, une sorte de fièvre accompagnée de tremblement qui guérissait par l'opium, mais s'aggravait par les saignées. A cette forme spéciale de manie, ildonna le nom de delirium tremens^ sans rattacher directement ces accidents à l'abus des boissons alcooliques; et c'est seulement à partir du travail de Sutton que le delirium tremens a été reconnu comme une espèce à part, comme une maladie spéciale. Six ans plus tard, Rayer publiait un mémoire dans lequel il rattachait ces accidents à leur véritable cause, et créait le mot œnomanie^ qui n'a point survécu. Vinrent ensuite les travaux de Blake, de Ware, de Copland, de Calmcll et do plusieurs autres auteurs, qui firent connaître la nature et les symptômes de celte alTeclion.
Dupuytren signala, en 1820, le délire nerveux des blés-
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ses et des opérés, qu'il regardait comme un état spécial. Nous savons aujourd'hui qu'il ne s'agit ici que du délire tremblant développé à l'occasion d'un accident ou d'un traumatisme, chez des sujets adonnés à l'abus des liqueurs.
Enfin, Gubler et plus récemment MM. Motet et Magnan ont étudié avec un grand soin cette question, qui se trouve résumée dans les grands dictionnaires de médecine publiés en France et en Allemagne.
Il est invariablement admis de nos jours que le delirium tremens se produit a potu Jiimio ou bien a potu suspenso. Mais on peut se demander si l'alcool en est toujours le point de départ obligé. On a incriminé l'opium et les excès intellectuels prolongés, surtout chez les jeunes filles. Tel est du moins le résultat des observations de Johnson. Mais il faut se méfier, en pareil cas, surtout s'il s'agit de jeunes Anglaises, car l'alcoolisme, peu connu chez nous parmi les femmes des classes élevées, se rencontre souvent chez les Anglaises de la meilleure société, qui ont parfois au fond d'une armoire un consolateur secret auquel elles ont recours dans toutes les afflictions de la vie.
Citons à ce sujet une observation de Rayer qui montre bien à quel point il faut se défier des apparences.
Une cuisinière avait été employée toute la journée à éponger une arraoiie dans laquelle on avait renversé plusieurs bouteilles de cognac et de kirsch. A la suite de ce travail, elle fut prise d'un accès de délire tremblant qui fut attribué aux vapeurs alcooliques, car la sobriété de cette femme était garantie. Mais une semaine plus tard elle eut un second accès, et, cette fois, on crut devoir la renvoyer. Quelques jours plus tard, on la trouva ivre-morte dans la rue. M f,)t 9'!
11 estdonc bien p3rni^, on pratique, d'attribuer à des
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sion d'observer. En suivant cette règle, on se trompera bien rarement.
Nous laisserons de côté dans cette leçon tous les cas plus ou moins authentiques qui ne relèvent point de l'alcoolisme et nourî nous occuperons exclusivement de ceux qui reconnaissent pour origine l'intervention de cet agent toxique.
Mais, au seuil même de la question, une distinction des plus importantes .vient s'imposer à nous et dominer l'histoire tout entière de la maladie.
L'usage habituel des boissons fermentées détermine une prédisposition spéciale, et chez les sujets ainsi préparés le délire peut éclater, soit à l'occasion d'un accident imprévu, soit par la suppression de l'excitant habituel. Dès lors, il faut rang'er parmi les causes du délire tremblant toutes les affections aiguës qui peuvent survenir chez les alcooliques, plus spécialement les blessures, la pneumonie, la pleurésie, le rhumatisme articulaire aigu, la fièvre typhoïde, la scarlatine et l'érysipèle, surtout du cuir chevelu. Il faut y joindre la plupart des causes d'affaiblissement ; telles sont l'inanition, les suppurations, et même la blennorrhagie, travail intehectuel, les veilles prolongées, les excès vénériensetlesvivesémotions morales. Bennett, cité par Tweedie, rapporte le cas d'un jeune homme qui, chapitré par son père à cause de sa mauvaise conduite, fut saisi presque immédiatement d'un accès de delirium tremens.
Telle est incontestablement l'une des formes étiologiques de la maladie; le fusil est chargé, le coup part, mais il ne part pas tout seul, il a fallu un choc pour déterminer la décharge. :^Ui^iuo[tavrylm-J
Il est une autre forme étiologique dans laquelle l'alcool se suffît à lui-même. On la rencontre surtout chez les gens
qui se grisent habiluellement, mais avec discrétion et sans causer de scandale; on la rencontre aussi chez les ouvriers qui travaillent dans les cours dont l'atmosphère est chargée de vapeurs alcooliques. Enfin, le délire peut éclater brusquement à la suite d'une orgie.
11 faut ajouter, à la suite des causes, certaines prédispositions générales.
Citons d'abord l'âge. Chez l'homme, c'est surtout de trente à cinquante ans que la maladie éclate. Chez la femme, c'est surtout à l'époque de la ménopause, période de la vie 011 les goûts alcooliques se développent souvent. On cite aussi l'influence des saisons. Les chaleurs de l'été paraissent y être spécialement favorables. L'affaiblissement de la santé générale paraît également créer une prédisposition fâcheuse à cet égard.
Mais l'un des principaux facteurs, c'est incontestablement l'hérédité. Les descendants d'alcooliques sont tout spécialement enclins à commettre des excès dont ils supportent très mal les conséquences. Il existe sous ce rapport une différence marquée entre les races humaines. C'est ainsi qu'à l'extrémité de l'Afrique, les Hottentots, ivrognes par excellence, faiblissent rapidementsousl'influencederalcool. LesCafres et les Zoulous résistent beaucoup mieux. Ils se grisent aussi quand ils en trouvent l'occasion, mais c'est une race supérieure, pleine d'énergie, d'intelligence et de qualités militaires. On comprend donc la résistance qu'elle offre aux effets d'un poison qui triomphe plus facilement des organisations inférieures.
Reste enfin l'influence de la suppresssion du stimulant. Signalée par Cumming et Blake, elle a été contestée par Laycock et Anstie, mais elle est universellement admise aujourd'hui.