DELIRIUM TREMENS
Ces données étiologiques une fois posées, voyons quelle est l'évolution delà maladie. Presque toujours les accidents sont annoncés par des prodromes. On a vu sans doute le délire tremblant éclater au cours môme d'une orgie prolongée; mais il faut bien savoir que l'une des premières manifestations de la maladie est précisément la dipsomanie, le besoin de s'enivrer. Ainsi donc, il arrive souvent que la débauche est un effet et non pas une cause. Gumming rapporte les propos d'une jeune fille qui disait de son père : «Nous sommes toujours avertis quand un accès doit arriver, car il se met à boire et devient méchant. »
Parmi les prodromes de l'accès, les uns sont physiques, les autres psychologiques. Parmi les premiers, nous citerons surtout l'embarras gastrique, l'angoisse précordiale, la céphalalgie, les vertiges, les transpirations excessives, un tremblement léger des mains et de la langue, accompagné quelquefois d'un certain trouble de la parole ; de l'hypéresthésie et des troubles sensoriels, tels quel'hyperacousie et même les hallucinations delà vue. Enfin, le sommeil est, troublé, et si le malade échappe h l'insomnie, il a des cauchemars et des rêves terrifiants.
L'instabilité du caractère et le malaise nerveux sont les principaux troubles psychiques qu'on observe à cette période. Il s'y joint souvent une dépression morale profonde, associée à une terreur vague dont le malade ne peut indiquer les motifs.
Cet état pénible peut durer de huit à douze jours ; mais enfin, le délire éclate, et comme premier et principal symptôme, il présente une insomnie absolue.
La physionomie du malade, absolument bouleversée, indique assez le trouble de son esprit : les yeux hagards, les traits crispés, l'expression de la terreur sur la figure, il va,
vient, s'agite et donne des ordres souvent contradictoires.
Un phénomène psycho-sensoriel de la plus haute importance s'ajoute à ces troubles divers : ce sont les hallucinations. Elles portent le plus spécialement sur la vue : le malade aperçoit des figures grimaçantes, des objets bizarres et surtout des animaux de toutes espèces et de toutes grandeurs. Quelquefois aussi, mais moins souvent, il éprouve des hallucinations de l'ouïe et du toucher. Un malade récemment entré à la clinique se voyait poursuivi, dans son délire, par des mouches qui le piquaient cruellement.
Les hallucinations de la vue chez les alcooliques prédominent dans l'obscurité, elles sont plus accentuées la nuit que le jour, et même, pendant la convalescence, au moment 011 elles semblent se dissiper, elles reparaissent souvent quand le malade ferme les yeux.
Un autre caractère des hallucinations chez les alcooliques, c'est qu'elles sont presque toujours agressives. Les personnages qui les entourent semblent les menacer: les chiens montrent les dents, les rats veulent les mordre, les mouches les piquent, et ce phénomène intellectuel se marie à merveille avec les sensations de fourmillement, de brûlure et de douleurs qu'ils éprouvent à la peau.
Un autre accident très fréquent chez tous les aliénés se rencontre volontiers dans cette forme de délire, c'est la crainte d'être empoisonné, d'où dérive souvent la sitophobie obstinée que présentent certains de ces malades.
Mais, si le délire tremblant a ses fureurs, il existe une forme beaucoup moins violente dans laquelle l'agitation et le bavardage remplacent les accidents plus dramatiques, dont nous venons d'esquisser le tableau.
Pendant ses radotages incessants, le malade rêve à ses occupations habituelles, il se croit au cabaret avec ses amis,