AFFAIBLISSEMENT DU SENS MORAL
les personnes qui l'entouraient et même aux animaux.
La tendance à l'alcoolisme et à l'érotisrae est un épiphénomène assez fréquent au début de la paralysie générale, et qui accompagne souvent ces défaillances du sens moral dont je vous entretenais lout à l'heure, et sur lesquelles nous devons insister encore, car elles marquent souvent les premières phases de la maladie, avant qu'aucun autre symptôme pathologique ait appelé l'attention sur elle.
Un paralytique, au début, vient consulter un médecin célèbre, qu'il avait autrefois connu. Il sort, trouve à la porte la voiture du médecin, y monte et se fait conduire chez lui. Un autre entre dans un salon, prend un livre, le parcourt avec intérêt et l'emporte sans rien dire. C'est ainsi que se manifeste le plus souvent, chez les para^ ly tiques généraux, la tendance à l'indélicatesse, qui constitue l'un des indices les plus frappants de l'affaiblissement intellectuel et moral dont ils commencent à être atteints. Ils ont perdu le sens de la distinction entre le mien et le tien. Ils ressemblent à ces enfants qui s'approprient, sans scrupule, ce qui appartient à leur frère ou à leur camarade. Les vols qu'ils commettent très fréquemment à celte période sont marqués au coin de l'imprévoyance et de la maladresse les plus grandes. Bien différents des voleurs de professioçi ou des aliénés kleptomanes, les paralytiques généraux n'ont aucun souci d'employer la ruse ou de cacher les objets qu'ils ont dérobés; ils volent ostensiblement, en public, avec un sans-gêne et un mépris des précautions qui les font presque toujours reconnaître. L'un, passant auprès d'un bâtiment en construction, se met dans l'idée de voler une planche ; il la prend et l'emporte sans s'occuper de ceux qui pourraient le voir. Au bout de quelques pas, il est arrêté et mis en prison. Un autre cherche à s'emparer
d'un fût de vin, placé devant une porte ; ne pouvant parvenir à l'enlever, il va réclamer l'aide d'un agent de police.
Un ancien soldat d'artillerie va se présenter chez un banquier pour toucher une traite fausse. Jusque-là, rien de bien extraordinaire ; mais ce qui caractérise bien la nature pathologique de l'acte, c'est que notre homme avait choisi, comme signataires de sa fausse traite, tous les généraux qu'il avait connus dans l'armée, et dont il avait successivement écrit les noms au bas de sa pièce.
On a dit avec raison que, lorsqu'un honnête homme commet une mauvaise action, il est toujours pris; c'està-dire qu'un honnête homme qui dévie de la ligne droite ne connaît plus le terrain sur lequel il s'engage, et se laisse aisément surprendre. C'est ce qui arrive aux paralytiques généraux, qui non seulement sont des hommes excellents, mais qui, souvent même, au début de leur maladie, font preuve d'une bonté, d'une générosité, d'une philanthropie véritablement pathologiques. Ils se livrent facilement aux entraînements de leur expansion affective, aux séductions d'une charité exagérée. Un paralytique général voit un pauvre mal vêtu, son cœur s'émeut, il éprouve le besoin de le vêtir, et va voler un pantalon à son oncle, pour le lui donner.
Dans la thèse de M. Lasègue se trouve un exemple assez curieux de ces dispositions généreuses. Un employé de la Préfecture de police, au début de sa maladie, éprouvait une telle bienveillance pour son prochain, qu'il allait prévenir les gens accusés de contravention et sur le point d'être arrêtés, afin de leur donner le temps de s'enfuir.
Un paralytique général, également au début, entre dans un café oii il se rencontre avec de nombreux consommateurs, tous plus ou moins inconnus pour lui ; il insiste
AFFAIBLISSEMENT DE LA MÉMOIRE ET DE LA VOLONTÉ. 7il
pour payer toutes les consommations, tandis que, chez luij il refuse de payer ses dettes.
C'est assez vous parler, messieurs, de l'affaiblissement du sens moral ; il nous faut étudier maintenant les altérations que subit une faculté qui joue un grand rôle dans l'exercice de notre activité intellectuelle, la plus délicate et la plus exquise de toutes : je veux parler de la mémoire. Tout homme qui a été atteint d'une affection cérébrale de quelque intensité éprouve une diminution plus ou moins notable de la mémoire. Chez les paralytiques généraux, c'est la première des facultés, la seule quelquefois au début, qui soit atteinte. Un homme bien portant se rend chez un notaire, pour rédiger un acte important ; tout se passe le plus normalement du monde, lorsque, obligé de dire sou adresse, il se voit incapable de la retrouver.
Ces faux pas étranges de la mémoire se reproduisent à chaque instant et frappent de stupeur l'entourage des malades. On trouve également, dans leurs écrits, des fautes d'orthographe, qui sont le plus souvent l'indice d'un affaiblissement mnémonique. Les employés de bureau commettent constamment des erreurs de calcul. La table de Pythagore est ici un excellent moyen déjuger de l'état intellectuel d'un sujet. Quand vous doutez de l'intégrité de l'intelligence d'un malade, faites-le calculer et vous aurez des renseignements positifs sur l'état réel de son esprit.
Mais la faculté qui subit les plus grandes perturbations, chez les paralytiques, est la volonté; l'énergie cérébrale de ces malades est notablement diminuée.. Un homme fort intelligent peut manquer de force morale, tandis qu'un autre de médiocre intelligence peut avoir une énergie beaucoup plus considérable. C'est précisément la faculté qui fait défaut chez les paralytiques. Ils présentent une
excitabilité toute particulière, et ces colères que provoquent les causes les plus frivoles, les accidents les plus insignifiants, sont les preuves d'une excessive faiblesse intellectuelle, car l'homme véritablement fort ne perd jamais son sang-froid.
Un état qui résulte de la même cause et reconnaît la même origine est cette apathie intellectuelle qui se développe chez beaucoup de paralytiques généraux. Elle est tellement intense, qu'elle ne leur laisse pas assez de force pour se conduire et se mouvoir selon leur volonté. A chaque instant on les voit changer de direction. Toujours pleins d'irrésolution , ils se lancen t dans des entreprises qu'ils abandonnent bientôt. Enfin, on les voit souvent se complaire dans des occupations puériles indignes d'un homme arrivé à un âge mûr.
L'intelligence participe, elle aussi, dès le début, à ces troubles généraux, à cet affaiblissement de l'énergie cérébrale. La lenteur extrême du travail est, chez beaucoup de malades, l'un des premiers symptômes de l'affection. Dans la vie affairée des grandes villes, ce n'est pas seulement l'excellence et la qualité de l'œuvre que l'on exige, c'est aussi la rapidité; il faut produire chaque jour, chaque heure, une certaine somme de travail. Les paralytiques deviennent de très bonne heure insuffisants, ils ne peuvent rien terminer de ce qu'ils ont entrepris : les artisans se montrent mal habiles, gâchent les matériaux qu'on leur donne, et si Ton exige que la tâche soit recommencée, ils réussissent moins bien la seconde fois. 11 n'y a ici aucune contradiction avec ce que je vous ai dit de leur activité intellectuelle au début, car les productions intellectuelles des paralytiques ne sont presque jamais des chefs-d'œuvre, elles sentent presque toujours l'apoplexie.
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Nous rencontrons ici sur le seuil même de la paralysie générale le trait caractéristique qui domine toute son histoire intellectuelle : c'est l'affaiblissement général. Il se traduit dans l'ordre mental par un défaut de coordination et par des assertions contradictoires. Rien n'est plus fréquent, lorsqu'on s'entretient avec un paralytique au début de sa maladie, que de le voir s'engager dans des récits interminables qui ne peuvent aboutir, car à chaque instant il change d'idée en parlant. Ce sont des impasses intellectuelles, ou plutôt des rivières qui se perdent dans le sable sans jamais pouvoir arriver à la mer.
Si j'insiste sur les troubles psychiques qui se présentent au début de la paralysie générale, c'est que, dans cette période surtout, il importe de faire un diagnostic précis, avant que l'affection ne se soit caractérisée par des lésions plus graves.
Pendant les premiers temps surtout, les malades ont conscience de leur état; ils se plaignent de ne plus pouvoir travailler, de ne plus pouvoir fournir aucune production intellectuelle, et ce symptôme se marie avec le délire hypochondriaque si commun chez ces malades et les remplit de désespoir. Tel était le cas de ce médecin, cité par Schtile, qui, sentant se passer en lui quelque chose de grave, disait : « Je sens que j'ai une atrophie cérébrale, car mon cerveau ne fonctionne plus. » Aussi nous arrive-t-il trop souvent d'être consultés par des malades dont nous sommes obligés de calmer les craintes, et auxquels, fidèles à notre rôle de médecin, nous cherchons à donner une assurance que nous n'éprouvons pas. Ajoutons enfin que c'est parfois par un stade de dépression, par un état de tristesse profonde quelquefois accompagnée d'hallucinations de l'ouïe et d'idées de persécution que débute la paralysie générale.
Vous voyez par là combien il est difficile d'assigner une évolution parfaitement régulière à chacune des phases du délire, et combien il est nécessaire, si l'on veut avoir une idée exacte de ces modifications, de ne pas les attendre, mais bien d'aller les chercher.
Mais la période prodromique est épuisée ; le délire éclate avec ses véritables caractères et nul ne peut le méconnaître. Les troubles intellectuels peuvent alors se présenter sous trois aspects différents. Ce sont d'abord et avant tout, les délires expansifs, auxquels appartient la place d'honneur par l'importance capitale qu'ils présentent ; c'est ensuite le délire dépressif; c'est enfin le délire impulsif.
1° Délire des grandeurs, voilà l'expression qui convient le mieux aux malades expansifs ; celle de délire ambitieux est beaucoup moins bonne ; car, si nos malades ont du délire des grandeurs, ils ne sont pas orgueilleux; ils sont en général bons princes. Un tel nous dira : Je suis le maître du monde, après quoi il nous invitera à déjeuner et nous proposera même de nous faire manger trois kilomètres de boudin. Appeler cet homme un orgueilleux, c'est assurément forcer les termes. C'est surtout l'exaltation de leurs paroles qui montre le délire dont ces malades sont atteints.
Rien ne serait plus facile que de réunir des exemples de cette exagération. Je vous ferai seulement remarquer que ces exaltations mêmes peuvent offrir quelquefois une forme modeste. Chez les gens timides, on est frappé de la mauvaise habitude qu'ils ont d'employer des expressions excessives pour désigner les moindres actes de leur vie. Chez d'autres, au contraire, l'imagination est surchauffée. Le malade est pape, roi, empereur et Dieu, il est plus que Dieu lui-même : Obergott, disait un malade de Schiile. J'ai