DÉLIRE DES GRANDEURS. 71S
rencontré le même délire chez un agité que j'observais à Bicêtre dans le service de M. Moreau (de Tours). Ce paralytique, après une longue conversation finit par me dire qu'il était le chef de la police de sûreté générale de l'univers tout entier. — Et Dieu, lui disais-je, qu'en faites-vous? — Dieu, je lui donne cinq cent mille millions de soufflets sur la figure. — L'expression de millions revenait sans cesse autrefois dans la bouche de nos paralytiques, mais depuis nos derniers revers ils l'ont remplacée par celle de milliards.
Cette disposition des paralytiques à se croire supérieurs en toute espèce de matière pourrait être exprimée sous la forme d'une équation : Ego =^oo .
Dans ce délire qui peut aller depuis un simple sentiment de satisfaction intime jusqu'aux plus extrêmes limites de l'orgueil, il est des points qu'il faut signaler. Dans les œuvres des paralytiques on trouve toujours l'expression de leur délire. On retrouve, par exemple, dans les tableaux des artistes l'aberration intellectuelle dont ces malades sont frappés. Ils représentent un personnage assis dans un fauteuil qui, sans se déranger, touche de la main le sommet d'un arbre placé à quelque distance. Dans ces derniers cas, il y a bien certainement une manifestation désordonnée de la pensée, car la pensée se manifeste au dehors non seulement par des paroles et des écrits, mais aussi par des dessins.
Mais les caractères fondamentaux du délire dans la paralysie générale sont surtout : l'incohérence, la pauvreté des conceptions, l'absurdité des contrastes. M. Falret donne de ce délire les quatre caractères suivants: il est absurde, mobile, contradictoire, incohérent. Un paralytique qui se dit Dieu, consent volontiers à balayer la cour sans y voir la
moindre contradiction. Il est donc bien différent du maniaque ambitieux dont les actes sont conformes au rôle qu'il s'attribue.
Les contradictions montrent à quel degré de déchéance intellectuelle peuvent tomber les paralytiques ; mais, d'autre part, nous y trouvons un élément de bon sens ; les malades ont le sentiment de la vie réelle en dehors de leurs conceptions délirantes. Marcé avait à Bicêlre, dans son service, un ouvrier qui croyait posséder une immense fortune. — Et votre femme? lui disait-on. — Elle fait des ménages. On croirait que ces malades ont le sentiment des absurdités qu'ils débitent.
Voici un autre exemple qui montre qu'au milieu de leurs exagérations les paralytiques conservent un certain sentiment de la réalité. Un malade pauvre, dont Maudsley nous rapporte l'histoire, se croyait possesseur d'une grande fortune, et si on venait à lui demander de l'argent, il offrait de signer un chèque d'un million sur la Banque d'Ecosse. Mais il se rappelait qu'il avait à la Caisse d'épargne un livret de 30 francs environ; si on lui demandait de prêter cet argent, il répondait : Jamais. Il y avait donc chez cet homme un sentiment de la vie réelle qui surnageait au milieu de ses aberrations.
Cette tendance générale à faire pénétrer la vie réelle dans la vie imaginaire est caractéristique du délire des paralytiques. Il diffère du délire ambitieux, qui est logique, conséquent avec lui-même et bien coordonné.
Enfin, dans la plupart des cas le paralytique donne des preuves évidentes de bonté. Les victimes de cette maladie sont des gens qui, dans leurs paroles et leurs actions, se montrent presque toujours remplis d'une grande bienveillance.