‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 27 sur 278 · SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

SOMNAMBULISME

cet état; ce qui semblerait démontrer qu'à l'exemple de M. Jourdain, on peut faire de la métaphysique sans le savoir.

Dans le cas si remarquable que M, Mesnet a tout récemment fait connaître, on pouvait à volonté modifier les idées du somnambule en lui présentant un objet quelconque. On lui mettait une plume à la main : aussitôt il s'asseyait et commençait à écrire une lettre ; on lui donnait un rouleau de papier, qu'il prenait pour un cahier de musique, il se mettait aussitôt à chanter une romance; et chaque objet nouveau semblait éveiller une nouvelle série d'idées.

Le malade se trouvait ainsi le jouet du monde extérieur, sans pouvoir réagir contre les impressions venues du dehors (1).

Je viens de vous montrer, messieurs, que chez l'homme sain comme chez le malade la pensée est parfois soustraite à l'empire de la volonté, et peut même échapper à la conscience.

Sans vouloir conclure à l'identité de ces états cérébraux avec la folie, nous les considérons comme extrêmement rapprochés de l'aliénation mentale. Le fou est un homme qui rêve les yeux ouverts ; il est étranger à la réalité des choses, étranger à lui-même : il est aliéné. Il a perdu, en définitive, sa liberté morale, parce que, semblable à l'homme poursuivi par un rêve, il est incapable de convoquer l'assemblée générale de ses facultés intellectuelles, pour délibérer sur les impressions qu'il a reçues ; et voilà pourquoi, dans une certaine mesure, il a cessé d'être responsable de ses actions devant la société (2).

(1) Mesnet, De l'aulomalisme de la mémoire el du souvenir dans le somnambulisme pathologique. Paris, Félix Malteste, 1874.

(2) « Plus j'observe les aliénés, plus j'acquiers la conviction que

N'oublions point, d'ailleurs, que ce trouble intellectuel peut coexister avec les plus hautes facultés de l'esprit, et que des hommes supérieurs, en pleine possession de leurs hautes capacités, ont pu être convaincus d'aliénation mentale. Il est humiliant pour la raison humaine de penser qu'au moment oîi J,-J. Rousseau écrivait les pages les plus éloquentes des Confessions, il était complètement fou ; nous en avons cependant la preuve, écrite et signée de sa propre main (1). Il est très important de se pénétrer de ce principe, qui s'écarte notablement des idées qui ont généralement cours chez le public, et même chez les hommes les plus instruits; et, dans la pratique, vous trouverez à chaque instant l'occasion d'en appliquer les conséquences.

Mais ce n'est pas tout : s'il existe un rapport de subordination entre la pensée et le mouvement, il n'est pas douteux que les organes du mouvement influent à leur tour sur les opérations de l'intelligence.

Chez les sujets exposés depuis un certain temps à des affections convulsives, on voit quelquefois l'excitation habituellement portée sur les centres moteurs se transporter brusquement sur les centres intellectuels. Ce sont là ce qu'on a nommé les états convuhifs de f intelligence ; l'épilepsie et la chorée nous en fournissent de nombreux exemples, et j'ai moi-même été témoin d'un cas fort curieux de ce genre dans le service de M. Moreau (de Tours).

c'est dans l'exercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires. — Baillarger, la Théorie de Vaulomatisme éludiée dans le manuscrit d'un monomnniaquc (Union médicale, 12 janvier 1833). — Consulter, à ce sujet, le discours prononcé par M. Baillarger à TAcadémie de médecine, le 13 mai 1833. (1) Voir les Dialogues.

ÉTATS CONVULSIFS DE L INTELLIGENCE. ol

Une jeune fille de dix-sept ans offrait une contraction hémiplégique des plus accentuées : aussi longtemps que persistait cet état spasmodique, elle jouissait de toute la plénitude de son intelligence ; mais, à certains moments, elle recouvrait loule la liberté de ses membres ; elle était prise en même temps d'un délire furieux et courait à travers l'hôpital, dont elle cherchait à escalader les murs pour prendre la fuite.

Nous empruntons le récit d'un fait analogue à Howe, cité par Carpenter (1) :

Un jeune idiot, enfermé dans l'asile des aliénés de Boston, était sujet à de violents accès de colère; pour le calmer, on avait pris le parti de le contraindre tous les jours à un travail fatigant. On lui fît donc scier du bois, pendant plusieurs heures par jour : il s'y prêta de fort bonne grâce, et ses paroxysmes de fureur, à partir de ce moment, ne se montrèrent plus que le dimanche, jowr (/e repos. Mais on finit par penser qu'il valait mieux encore lui permettre de travailler le dimanche que de le voir dans un état d'exaspération pendant toute la journée ; et le malade, soumis dès lors à un travail régulier et continu, devint aussi calme que les pensionnaires les plus tranquilles de l'établissement.

Une observation très remarquable, rapportée par Esquirol (2), démontre, de la manière la plus évidente, que l'épilepsie convulsive peut se transformer directement en folie, et que les accès convulsifs sont alors remplacés par des crises intellectuelles. Voici le fait.

Un paysan était sujet, depuis l'âge de huit ans, à de

(1) Op. cil., p. 323.

(2) Esquirol, Mémoire stir la monomanie homicide, p. 831.

fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans, sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; milieu cV accès d' épilepsie ^ cet homme se trouve depuis cette époque attaqué d'un penchant in'ésistible pou?' le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour avant l'invasion ; du moment oii il a ce pressentiment,. il demande avec instances qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes, pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant.» Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient, dans ses accès, les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étouffe 1 »

Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très abattu, et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence. Il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rendrait coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant, tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours ; l'accès fini, il s'écrie : « Déliez-moi ; hélas 1 j'ai bien souffert, mais je m'en suis tiré heureusement, puisque je n'ai tué personne 1 »

M. Jules Falret, dans son excellent travail sur l'état mental des épileptiques (I), a rapproché do cette observation deux autres cas semblables. J'ai moi-même eu l'occasion de voir une jeune fille, devenue folle après la guérison d'une épilepsie qui durait depuis plusieurs

(1) Archives générales de médecine, 1861. p. 486.

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