‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 28 sur 278 · SOLIDARITÉ DES ACTIONS CÉRÉBRALES · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ DES ACTIONS CÉRÉBRALES

années ; quand le délire cessa, les accidents convulsifs se montrèrent de nouveau.

Les faits de ce genre, qui constituent dans l'histoire des maladies mentales une classe à part, semblent démontrer qu'il existe un rapport des plus intimes entre les phénomènes intellectuels, d'une part, et les centres moteurs, de l'autre. Mais une corrélation non moins évidente réunit aux troubles sensoriels les perturbations psychiques; et, sans insister sur la fréquence du délire provoqué par la seule influence de la douleur, nous rappellerons qu'il existe toute une classe de vésanies que l'on connaît sous le nom de dysphrénies névralgiques, et dans lesquelles l'excitation douloureuse d'un nerf semble déterminer non pas un délire transitoire, mais de véritables accès d'aliénation mentale.

Ainsi, les divers modes d'activité de l'encéphale, semblables aux forces physiques qui gouvernent la matière, semblent changer de forme et se substituer les unes aux autres avec une facilité vraiment merveilleuse, et les excitations morbides ne semblent pas avoir un long chemin à parcourir pour se transporter d'un centre sensitif ou moteur sur un centre intellectuel, ou réciproquement. En un mot, la solidarité des actions cérébrales est l'une des vérités les mieux démontrées en psychiatrie. Nous aurons souvent l'occasion d'invoquer les conséquences qui découlent de ce grand principe.

Messieurs, si j'ai réussi à vous donner une idée exacte de l'aliénation mentale, esquissée à grands traits, vous comprendrez que les états qu'on décrit dans les ouvrages classiques sous le nom de lypémanie, de manie^ de monomanie^ ne sont au fond que des expressions syraptomatiques d'un trouble profond de l'intelligence, et ne constituent pas des

maladies à part. Il paraît en effet bien démontré qu'une forme spéciale d'aberration intellectuelle ne correspond pas toujours à une lésion déterminée.

Prenons par exemple la paralysie générale, dont les altérations anatomiques offrent un type presque constant : nous savons aujourd'hui que, loin d'être toujours caractérisée, comme on le croyait au temps de Bayle, par le délire des grandeurs, elle peut coïncider avec la lypémanie, avec la monoraanie, avec l'excitation maniaque, avec l'hypochondrie et même avec la démence. Voilà donc une lésion anatomique à peu près constante, qui se traduit au dehors par des phénomènes intellectuels essentiellement divers. Que penser, dès lors, des pathologistes qui croient pouvoir mettre le doigt sur la lésion caractéristique de la vésanie?

On conçoit, d'un autre côté, qu'il est parfaitement possible que les troubles intellectuels ne laissent derrière eux aucune trace appréciable. Une excitation morbide déterminée fait dévier les fonctions cérébrales ; mais, une fois l'excitation disparue, il ne reste plus de lésions visibles.

Placez une boussole auprès d'un morceau de fer, vous verrez dévier l'aiguille ; mais l'examen le plus attentif ne vous fera constater aucune altération physique dans cette petite barre d'acier.

Mais pourquoi nous en tenir à des comparaisons vagues, quand la science nous permet d'articuler des faits précis ?

Les expériences de Haller, reprises et confirmées par Helmholtz, ont démontré que la vitesse du fluide nerveux est d'environ 33 mètres par seconde; elle est d'ailleurs moins considérable dans les centres d'innervation, et surtout dans la substance grise.

On est allé plus loin, et grâce à des expériences très in-

VITESSE DE LA PENSÉE. o5

génieuses, Donders (1) a pu mesurer la vitesse de la pensée : elle est peu considérable, moins grande que celle du fluide nerveux, qui est elle-même infiniment inférieure à celle de la lumière et de l'électricité.

Mais cette vitesse elle-même n'est pas constante ; elle varie suivant les individus, suivant l'âge du sujet, et suivant les conditions de l'expérience. Qui sait si dans les cas pathologiques il n'existe point un trouble profond sous ce rapport? Qui sait si ce ralentissement de la pensée ne produit pas chez certains malades une altération marquée de l'intelligence et ne détermine.pas certains symptômes de la folie? On pourrait peut-être y rattacher plusieurs cas de mélancohe avec stupeur.

Le ralentissement dont je parle a été constaté par rapport aux nerfs périphériques, soit après un épuisement déterminé par la fatigue, soit après une forte application d'électricité.

Au reste, dans l'état normal il se produit des phéno-

(1) Les expériences de Donders, dont nous ne pouvons indiquer ici que la donnée fondamentale, consistent essentiellement à faire noter, par un observateur intelligent, le moment précis où s'opère la perception d'un son, d'une couleur ou d'un contact, dans des conditions qui impliquent l'exercice d'un jugement. — On est prévenu, par exemple, qu'il va paraître une lumière rouge ou blanche; on indique, par un mouvement rapide, laquelle des deux couleurs on a perçue. — On est prévenu qu'on va entendre l'une de plusieurs syllabes : on répète la syllabe prononcée immédiatement après l'avoir entendue. — A l'aide d'un diapason, qui vibre 261 fois par seconde, on apprécie l'intervalle qui s'écoule entre la perception et le jugement ; cet intervalle, qui varie notablement d'un individu à l'autre, est moins considérable pour les impressions tactiles que pour les impressions auditives et visuelles. — G. -F. Donders, la Vitesse des actes psychiques [Archives néerlandaises, t. 111, 1868). — Consulter aussi le travail de M. Ribot, la Durée des actes psychiques (Revue philosophique, Paris, Germer Baillière, mars 1867).

mènes analogues ; tous ceux qui se sont livrés au travail cérébral peuvent s'en rapporter à leur propre expérience; l'esprit n'obéit guère aux ordres de la volonté : tantôt, en effet, l'intelligence est rétive et refuse d'avancer ; tantôt, au contraire, elle prend le mors aux dents et l'on ne peut plus l'arrêter.

Il existe d'ailleurs des altérations du système nerveux qui reconnaissent des causes physiques parfaitement appréciables et dans lesquelles l'histologie ne révèle aucune altération de structure. C'est ainsi que l'empoisonnement par le curare détruit les propriétés des nerfs moteurs : voilà une lésion parfaitement physique, mais qui ne peut être constatée que par l'exploration galvanique.

Permettez-moi de vous en signaler un autre exemple, dans un sens entièrement opposé. Le tétanos excite au degré le plus marqué les fonctions de la moelle épinière et détermine des convulsions qui aboutissent à la mort, et cependant les lésions caractéristiques du tétanos sont encore à trouver.

Ne pourrait-il pas y avoir dans certains cas un tétanos de l'intelligence^ c'est-à-dire une excitation d'une épouvantable violence portée sur les centres intellectuels, et ne se traduisant au point de vue anatomique par aucune lésion constante ?

Au reste, s'il était possible aux médecins de saisir les traces d'altérations aussi fugitives, la déplorable habitude de ne pratiquer les autopsies que vingt-quatre heures après la mort suffirait pour annuler toutes les chances favorables à cet égard.

Résumons-nous. Ce serait une erreur absolue, dans l'état actuel de la science, de parler de la folie comme

d'une maladie sans lésions, on sine materia. Mais il serait, également erroné de vouloir trouver une lésion spéciale pour chaque forme de délire, au lieu de considérer ces désordres intellectuels comme l'expression symptomatique d'un grand nombre d'états divers. Ne savons-nous pas, par exemple, qu'il existe une folie sympathique, qui répond aux troubles viscéraux les mieux localisés, et qui pour un seul et même organe peut revêtir toutes les formes connues de l'aliénation mentale?

D'ailleurs il est certain que des causes diamétralement opposées peuvent déterminer les mêmes effets : l'anémie et l'hypérémie cérébrales produisent tontes les deux des phénomènes d'excitation et de collapsus. C'est là une application de la loi générale d'après laquelle les tissus, aux approches de la mort, présentent une exagération notable de toutes leurs propriétés. Coupez un nerf mixte, il devient plus excitable au niveau de la section ; puis, l'extrémité du nerf venant à mourir, cette excitabilité se transporte des parties périphériques jusqu'aux dernières extrémités du tronc nerveux ; puis, le nerf étant mort, les muscles correspondants deviennent irritables à leur tour avant de mourir eux-mêmes (1). On comprend dès lors comment la privation du sang peut exciter les centres nerveux au même titre qu'un afflux exagéré.

On ne se méprendra point, nous l'espérons du moins, sur la portée de cette argumentation. Loin de nous la pensée de combattre l'application des études anatomo-pathologiques aux maladies mentales : nous avons seulement voulu montrer qu'il faut envisager la folie comme une lésion

{{) Cl. Bernard, Leçons de pathologie expérimertlale. Paris, J.-B. Baillière, 1872, p. 208.

d'ensemble, et ne point considérer les diverses formes de délire comme des maladies spéciales ayant chacune une place à part.

Tels sont, messieurs, les principes généraux qui doivent nous guider dans nos études, et si j'ai tenu à vous les exposer au début de ce cours, c'est surtout pour vous offrir les moyens de grouper autour d'une conception d'ensemble les détails que l'observation clinique et le contact journalier des malades pourront vous fournir.

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